CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SCI-MÊME
premier travail , il vous cache celui qui doit suivre. Un voyageur qui marche dans une vaste campagne fort unie ne voit rien au delà d'une petite hauteur qui termine l'horizon bien loin de lui. Est-il arrivé à cette hauteur, il découvre d'abord une nouvelle étendue de pays aussi vaste que la première. Ainsi, dans la vie du dépouillement et du renoncement à soi-même, on s'imagine découvrir tout d'un premier coup d'œil; on croit qu'on ne réserve rien, et qu'on ne tient ni à soi ni à autre chose; on aimerait mieux mourir que d'hésiter à faire un sacrifice universel. Mais, dans le détail journalier, Dieu nous montre sans cesse de nouveaux pays. On trouve dans son cœur mille choses qu'on aurait juré n'y être pas. Dieu ne nous les montre qu'à mesure qu'il les fait sortir. C'est comme un abcès qui crève; le moment auquel il crève est l'unique qui fait horreur. Auparavant on le portait sans le sentir, et on ne croyait pas l'avoir; on l'avait pourtant, et il ne crève qu'à cause qu'on l'avait. Quand il était caché, on se croyait sain et propre; quand il crève on sent l'infection du pus. Le moment où il crève est salutaire , quoiqu'il soit douloureux et dégoûtant. Chacun porte au fond de son cœur un amas d'ordures , qui ferait mourir de honte si Dieu nous en montrait tout le poison et toute l'horreur; l'amour-propre serait dans un supplice insupportable. Je ne parle pas ici de ceux qui ont le cœur gangrené par des vices énormes, je parle des âmes qui paraissent droites et pures. On verrait une folle vanité qui n'ose se découvrir, et qui demeure toute honteuse dans les derniers replis du cœur. On verrait des complaisances en soi, des hauteurs de l'orgueil, des recherches délicates de l'amour-propre et mille autres replis intérieurs qui sont aussi réels qu'inexplicables. Nous ne les verrons qu'à mesure que
Dieu commencera à les faire sortir. Tenez, vous dirat-il, voilà la corruption qui était dans le profond abîme de votre cœur. Après cela, glorifiez-vous; promettezvous quelque chose de vous-même!
c Laissons donc faire Dieu, et contentons-nous d'être fidèles à la lumière du moment présent. Elle apporte avec elle tout ce qu'il nous faut pour nous préparer à la lumière du moment qui suit; et cet enchaînement de grâces, qui entrent comme les anneaux d'une chaîne les uns dans les autres, nous prépare insensiblement aux sacrifices éloignés dont nous n'avons pas même la vue. Cette mort à nous-mêmes et à tout ce que nous aimons, qui est encore générale et superficielle dans notre votonté, après en avoir percé la surface, jettera de profondes racines dans le plus intime de cette volonté. Elle pénétrera jusqu'au centre; elle ne laissera rien à la créature; elle poussera dehors, sans relâche, tout ce qui n'est pas Dieu.