‹ La voie de la paix interieureChapitre 32 sur 119 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

DU SUPPORT DE SOI-MÊME, SECONDE CONDITION D'UNE PIÉTÉ BIEN ENTENDUE ET L'ÉTABLISSEMENT DE L'AME DANS LA PAIX.

Il ne suffit pas de reconnaître la corruption de son cœur, il faut encore la supporter avec douceur, et sans se livrer à ces sentiments de dépit et de révolte qui, à la vue d'un si triste spectacle, jettent tant d'âmes dans le découragement, parce qu'elles ne comprennent pas que ces infirmités qui les désolent sont, dans l'ordre delà Providence, le moyen même dont Dieu se sert pour les faire avancer dans la vertu.

< Il faut , s'il vous plaît, dit saint François de Sales,

avoir patience avec tout le monde, mais premièrement avec vous-même.... Sachez que la vertu de patience est celle qui nous assure le plus de la perfection Ceux qui aspirent au pur amour de Dieu n'ont

pas tant besoin de patience avec les autres comme avec eux-mêmes. Il faut souffrir notre propre imperfection pour avoir la perfection. J'ai dit la souffrir avec patience, et non pas l'aimer et la caresser : l'humilité se nourrit dans cette souffrance. Il faut confesser la vérité : nous sommes de pauvres gens qui ne peuvent guère bien faire; mais Dieu, qui est infiniment bon, se contente de nos petits ouvrages et agrée la préparation de notre cœur Chères imperfections ! qui

nous font reconnaître notre misère, nous exercent en l'humilité , mépris de nous-mêmes , en la patience et la diligence, et nonobstant lesquelles Dieu considère la préparation de notre cœur qui est parfaite. »

Oh! combien sont éloignées de ce sentiment d'un grand saint la plupart des personnes dévotes! Combien elles maudissent, au contraire, ces imperfections, dont la vue les force à déchoir, dans leur propre estime , du rang qu'elles voudraient s'attribuer, et dont elles ne comprennent pas les avantages pour leur progrès spirituel!

Aussi tous leurs désirs sont-ils pour une certaine perfection chrétienne, qui peut être imaginée, dit encore saint François de Sales, mais non pas pratiquée , et de laquelle plusieurs font des leçons, mais nul n'en fait les actions; elles recherchent par dessus tout, pour s'en faire un appui et la base principale de leur espérance, le témoignage flatteur d'une conscience pleinement contente d'elle-même, et satisfaite de la perfection de ses actes , de la ferveur de ses prières et de l'excellence de ses dispositions. Prêtant à Dieu leurs

propres pensées, elles ne sauraient se persuader que ce bon Maître, malgré toute son indulgence pour les pécheurs, puisse prendre en elles quelque complaisance, quand elles-mêmes sont mécontentes de leurs dispositions et ont peine à les supporter avec patience. Voilà pourquoi elles font les derniers efforts pour se plaire d'abord à elles-mêmes, persuadées qu'alors la faveur de Dieu ne saurait leur manquer; elles cultivent leur intérieur avec une vaine complaisance, comme une terre fertile dont elles n'attendent que d'excellents fruits. Pleines de l'idée chimérique de cette piété qui , suivant l'expression de saint François de Sales , les fait s'amuser à être bons anges , pour y arriver elles prétendent, à l'aide d'une contention qui les épuise, ne jamais perdre le sentiment de la présence de Dieu, posséder toujours leur imagination dans le calme, exempte des suggestions importunes et honteuses de l'ennemi du salut, remplie, au contraire, de pieuses et douces représentations. Surtout elles veulent avoir le cœur plein de tendres et saintes affections , de désirs enflammés et d'une ferveur toujours sentie ; faire leurs bonnes œuvres avec goût et plaisir, avec une générosité sensible , sans éprouver ni répugnance , ni aucun mouvement d'ennui , d'envie, d'impatience ou de quelque autre passion déréglée. Si elles pouvaient se maintenir en cet état ', alors , comme une princesse accomplie qui se présente à son époux, fière de sa beauté et de sa riche parure, avec l'assurance de lui plaire, elles s'offriraient aussi aux regards de Dieu avec une confiance beaucoup moins fondée sur sa bonté que sur le mérite qu'elles s'attribuent. Elles le traitent comme un ami intéressé sur lequel nous ne pouvons compter qu'autant que nos richesses et nos bonnes qualités nous le rendent favora-

ble. Aussi, quand, au lieu de cette dévotion angélique qui est leur grand appui, elles ressentent la pesanteur, la corruption , les impuissances de notre pauvre nature, tout est perdu; tout leur manque à la fois, et elles tombent dans l'abîme du découragement , cette disposition de l'âme qu'on a si bien nommée un amourpropre souffrant. Elles s'éloignent de la table sainte, elles n'osent même plus prier, elles ne font rien de bon cœur et avec confiance. Cependant, alors même. Dieu reste pour elles avec toute sa bonté et sa miséricorde infinies ; mais ce n'était pas là leur vrai trésor; elles le plaçaient au fond de leur cœur, dans leurs vertus présumées, qui, venant à leur manquer, les laissent, à leur avis, sans ressources. Voulez-vous les ranimer, redonnez-leur le témoignage flatteur qu'elles se rendaient avant cette épreuve, et qu'elles vont mendier d'une manière importune auprès de leur directeur : quand elles croiront s'être retrouvées elles-mêmes, il leur semblera de nouveau qu'il ne leur manque plus rien. En un mot , au lieu de bâtir l'édifice de leur vertu sur le fondement inébranlable de Jésus-Christ, elles l'ont établi sur lesabie, c'est-à-dire sur elles-mêmes, sur leur valeur et leur industrie , et le premier orage a tout emporté. Les impies laissent à Dieu seul l'œuvre du salut sans la coopération de l'homme , sous prétexte que sa bonté ne lui permettant pas de nous perdre, il est inutile de nous contraindre. Les âmes dont nous parlons ne s'éloignent de cette erreur que pour se jeter dans l'excès opposé, non pas, il est vrai, en paroles, ni par une croyance spéculative qui les rendrait hérétiques, mais par la tendance pratique de toute leur vie. Cet excès, c'est l'illusion qui consiste à s'appuyer premièrement et principalement sur ellesmêmes : erreur d'autant plus dangereuse, qu'elle te

glisse dans le cœur, à la faveur de l'amour- propre, d'une manière presque imperceptible, et qu'elle est d'ailleurs voisine d'une vérité incontestable, savoir, que l'homme ne peut être sauvé sans les œuvres. II est vrai ; mais Dieu a plus de part encore que nousmêmes à ces œuvres salutaires, en prévenant, soutenant et suivant notre volonté par sa grâce. C'est donc sur lui qu'il faut s'appuyer premièrement, comme prévenant nos bons désirs , et principalement , comme ayant la plus grande part à tout ce que nous faisons de bien. Quant à nous, après avoir correspondu à cette grâce avec toute la fidélité que comporte notre faiblesse, nous devons dire du fond du cœur : Nous sommes des serviteurs inutiles; demeurant bien convaincus que ces bonnes œuvres , pour la part que nous y avons, restent entachées de plus de défauts qu'il ne nous est possible d'imaginer, et que tout leur prix vient de la grâce que la divine miséricorde a répandue sur nous , sans se rebuter de notre indignité et de notre misère. Cette humble persuasion est , d'ailleurs , le moyen d'attirer sur nous des faveurs plus grandes, selon cette parole que l' Esprit-Saint dicta à la bienheureuse vierge Marie : // a comblé les pauvres de ses faveurs, et il a renvoyé les mains vides ceux qui se confiaient dans leurs richesses (1).

Qu'est-ce donc que cette piété superbe que nous décrivions tout à l'heure, et qui ne peut supporter la vue de ses propres infirmités, mais qui met sa confiance dans le bien qu'elle s'attribue, sinon la piété du pharisien que Jésus-Christ réprouve dans l'Évangile, tandis qu'il exalte et justifie l'humilité du publicain, qui ne lui présente d'autres titres, pour trouver grâce

(1) Esurientes iinplevit bonis, et divites dimisit inanes. Luc., i, 53.

devant lui, sinon qu'il se reconnaît pour un pécheur?

Écoutons encore sur ce point si important l'illustre archevêque de Cambrai : « L'âme , dit-il , est si infectée de l'amour- propre , qu'elle se salit toujours un peu par la vue de sa vertu; elle en prend toujours quelque chose pour elle-même : elle rend grâces à Dieu, mais elle se sait bon gré d'être plutôt qu'une autre la personne sur qui découlent les dons célestes. Cette manière de s'approprier les grâces est très subtile et très imperceptible dans certaines âmes qui paraissent droites et simples; elles n'aperçoivent pas elles-mêmes le larcin qu'elles font. Ce larcin est d'autant plus mauvais , que c'est dérober le bien le plus pur, et qui excite par conséquent davantage la jalousie de Dieu. Ces âmes ne cessent de s'approprier leurs vertus que quand elles cessent de les voir et que tout semble leur échapper. Alors elles s'écrient comme saint Pierre quand il s'enfonçait dans les eaux : Sauvez-nous , Seigneur, nous périssons. Elles ne trouvent plus rien en elles ; tout manque. Il n'y a plus dans leur fonds que sujet de condamnation, d'horreur, de haine de soi-même , de sacrifice et d'abandon. En perdant ainsi cette propre justice pharisienne, on entre dans la vraie justice de Jésus-Christ, qu'on n'a garde de considérer comme la sienne propre.

« Cette justice pharisienne est bien plus commune qu'on ne s'imagine. Le premier défaut de cette justice consistait en ce que le pharisien la mettait toute dans ses œuvres, s'attachant superstitieusement à la rigueur de la lettre de la loi , pour l'observer de point en point, sans en chercher l'esprit. Voilà précisément ce que font tant de chrétiens. On jeûne, on donne l'aumône, on fréquente les sacrements, on va à l'office de l'Église, on prie même sans amour pour Dieu, sans détachement du monde, sans charité, sans hu-

milité , sans renoncement à soi-même : on est content, pourvu qu'on ait devant soi un certain nombre de bonnes œuvres régulièrement faites. C'est être pharisien. « Le second défaut de la justice pharisienne est celui que nous avons déjà remarqué : c'est qu'on veut s'appuyer sur cette justice comme sur sa propre force. Ce qui fait qu'elle console tant, c'est qu'elle donne un grand soutien à la nature. On prend un grand plaisir à se voir juste , à se sentir fort , à se mirer dans sa vertu comme une femme vaine se plaît à considérer sa beauté dans un miroir. L'attachement à cette vue de nos vertus les salit , nourrit notre amour-propre et nous empêche de nous détacher de nous-mêmes. De là vient que tant d'âmes d'ailleurs droites et pleines de bons désirs ne font que tournoyer autour d'ellesmêmes sans avancer jamais vers Dieu. Sous prétexte de vouloir conserver ce témoignage intérieur, elles s'occupent toujours d'elles-mêmes avec complaisance; elles craignent autant de se perdre de vue, que d'autres craindraient de s'écarter de Dieu ; elles veulent toujours voir un certain arrangement de vertus composées à leur mode; elles veulent toujours goûter le plaisir d'être agréables à Dieu. Ainsi elles ne se nourrissent que d'un plaisir qui les amollit, et d'une superficie de vertus qui les remplit d'elles-mêmes. Il faudrait les vider, et non pas les remplir ; les endurcir contre ellesmêmes , et non pas les accoutumer à cette tendresse sensible qui n'a souvent rien de solide. Cette tendresse est pour elles ce que serait le lait d'une nourrice pour un homme de trente ans. Cette nourriture affaiblit et apetisse l'âme au lieu de la fortifier. De plus, c'est que ces âmes , trop dépendantes du goût sensible e^ du calme intérieur, sont en danger de perdre tout au premier orage qui s'élèvera : elles ne tiennent qu'««

don sensible; dès que le don sensible se retire, tout tombe sans ressource. Elles se découragent aussitôt que Dieu les éprouve; elles n'ont mis aucune différence entre le goût sensible et Dieu : de là vient que, quand ce goût échappe, elles concluent que Dieu les abandonne. Aveugles qui quittent l'oraison , comme dit sainte Thérèse, quand l'oraison commence à se purifier par l'épreuve, et à devenir plus fructueuse! Une âme qui vit du pain sec de la tribulation, qui se trouve vide de tout bien, qui voit sans cesse sa pauvreté, son indignité et sa corruption, qui ne se lasse jamais de chercher Dieu, quoique Dieu la repousse, qui le cherche lui seul pour l'amour de lui-même , sans se chercher soi-même en Dieu, est bien au-dessus d'une âme qui veut voir sa perfection, qui se trouble dès qu'elle la perd de vue , et qui veut toujours que Dieu la prévienne par de nouvelles caresses.

« Suivons Dieu par la route obscure de la pure foi, perdons de vue tout ce qu'il voudra nous cacher; marchons, comme Abraham , sans savoir où tendent nos pas; ne comptons que sur notre misère et sur la miséricorde de Dieu. Seulement, allons droit; soyons simples, fidèles, n'hésitant jamais de sacrifier tout à Dieu. Mais gardons-nous bien de nous appuyer sur nos œuvres, ou sur nos sentiments, ou sur nos vertus. Allons toujours à Dieu , sans nous arrêter un moment pour retourner sur nous-mêmes avec complaisance ou avec inquiétude. Abandonnons-lui tout ce qui nous regarde et songeons à le glorifier sans relâche dans tous les moments de notre vie. »

Si nous voulons acquérir la force d'envisager sans dépit le tableau humiliant de nos infirmités spirituelles, il faut nous bien convaincre des précieux avantages que nous pouvons trouver dans cette étude

et dans les misères mêmes qui en sont l'objet. A vrai dire, en un sens, elles sont notre trésor, parce que ce sont elles qui sollicitent de la manière la plus pressante l'effusion des divines miséricordes sur nous. Une comparaison nous le fera mieux sentir que de subtils raisonnements. Que sommes-nous devant Dieu ? nous sommes ses mendiants , dit saint Augustin; et l'Esprit- Saint lui-même caractérise ainsi les rapports de Dieu avec sa créature, en mettant dans notre bouche ces deux paroles des Psaumes : Pour moi, je ne suis qu'un pauvre mendiant ; Seigneur, aidez-moi (1); et encore : Je ne suis qu'un mendiant plongé dans l'indigence . mais le Seigneur étend sa sollicitude sur wioé(2). Oui, de nousmêmes nous n'avons que la plus affreuse indigence; mais c'est précisément ce qui attire sur nous la miséricorde de Dieu, si nous implorons son secours avec un humble sentiment de notre pauvreté , au lieu de prétendre extorquer, pour ainsi dire, ses faveurs à titre de justice, par l'étalage de nos richesses spirituelles et de notre prétendu mérite. Jugeons-en par ce qui se passe entre les hommes, en suivant la comparaison que vient de nous suggérer l'Écriture. Le pauvre qui va solliciter la charité d'aulrui cherche- t-il à se parer des signes de l'opulence? emprunte-t-il des habits précieux pour aller tendre la main à la porte du riche? essaie-t-il de traiter fièrement avec lui d'égal à égal, et d'imposer l'aumône comme une justice due à sa dignité, à son mérite ou à de prétendus services rendus à celui dont il implore la bienfaisance et qui n'en avait nul besoin? Ohl certes, un tel procédé ne ferait pas fortune, etl'onéconduirait, comme un intrigant et

(1) Ego vero egenus et pauper sura : Deus, adjuva me. Ps. lxix, 6.

(2) Ego autem mendicus sum et pauper : Dorninus sollicitais est roei. Pu. xxxix, 18.

un escroc, celui qui, venant demander, aurait pris tant de précautions pour prouver qu'il n'a besoin de rien et pour se rendre odieux par son arrogance, puisque, dit le Sage : Rien n'est plus révoltant qu'un pauvre orgueilleux (1).

Aussi ceux que nous voyons faire état d'implorer la charité publique tiennent-ils une conduite tout opposée : ils se présentent humblement à ceux dont ils sollicitent la libéralité; ils demandent avec douceur, attendent avec patience, exposés aux injures de l'air, reviennent à la charge avec persévérance, sans se rebuter d'un refus souvent répété, se montrent reconnaissants du peu qu'on leur donne, et qui est toujours plus qu'ils ne se croient dû, loin de se livrer au dépit et au murmure, et de se décourager des lenteurs ou des mécomptes dont ils sont souvent victimes. C'est ainsi qu'ils s'attirent la bienveillance, pratiquant exactement, dans l'exercice de leur profession humiliante, toutes les qualités que l'on nous recommande si fort de donner à nos prières auprès de Dieu. Mais ce n'est pas tout : loin de chercher à dissimuler leurs misères, ils s'efforcent plutôt d'en exagérer la manifestation, afin d'exciter plus sûrement la compassion de leurs protecteurs. C'est avec une sorte de complaisance qu'ils étalent leurs haillons, qu'ils découvrent leurs plaies et jusqu'aux ulcères les plus hideux, et l'on en voit même recourir à la feinte pour se donner un aspect encore plus misérable, et toucher plus efficacement les cœurs.

Ah! c'est qu'ils savent parfaitement ce que notre orgueil a tant de peine à comprendre : savoir, que dans leur triste position, image si fidèle de ce qu'est la nôtre

(1) Odivit anima mea pauperem superbum. h'ccl , x\v, 4.

dans l'ordre spirituel , leur trésor est dans leurs misères, parce qu'elles sont le moyen le plus propre à exciter la pitié de ceux qui peuvent y porter remède. Plût à Dieu que nous entrassions profondément dans des sentiments semblables, et qu'au lieu de prétendre le servir fièrement en grands seigneurs, nous daignassions nous résoudre envers lui à cette mendicité spirituelle, pour laquelle notre amour-propre éprouve plus de répugnance encore que l'orgueil mondain nJen a pour la condition du pauvre dans l'ordre temporel : nous lui adresserions alors des prières plus humbles et plus efficaces, et nous nous mettrions à l'abri de bien des illusions. Surtout, nous porterions plus aisément, avec cette patience que les saints nous recommandent, le fardeau de nos misères, en vue du bien qu'elles nous procurent.

Ce bien ne consiste pas seulement à nous ouvrir les trésors de la libéralité divine ; mais la connaissance expérimentale de notre corruption est encore le remède propre à cette présomption si dangereuse que nourrit notre amour-propre. S'il nous était donné d'arriver d'un bond, selon nos désirs, à la perfection angélique, que nous convoitons souvent pour notre propre excellence plutôt que par amour pour Dieu, et d'être affranchis de ces faiblesses qui nous rappellent sans cesse à la pensée de ce que nous sommes ; la vaine complaisance qui perdit Satan aurait bientôt corrompu nos vertus. Dieu, qui connaît seul toute la profondeur de la plaie que l'orgueil a faite à notre âme, a voulu, tout en nous rachetant du péché originel, nous en laisser les suites humiliantes, comme le remède propre de cette tendance furieuse que nous avons à nous élever. Il ne les diminue en nous par le don des autres vertus qu'autant que nous nous forti-

fions contre ce danger par nos progrès dans l'humilité ; et cette belle fleur ne croît dans le jardin de notre âme qu'à l'aide de ces mêmes misères. Elles sont pour elle ce qu'est pour la terre l'engrais si vil au moyen duquel le laboureur augmente sa fertilité. Oui, c'est l'Apôtre lui-même qui nous apprend que la vertu se perfectionne dans l'infirmité : celle-ci nous fait bonté et nous désabuse de nous-mêmes; elle nous humilie devant Dieu et devant les hommes , et par là même elle nous rend propres à recevoir avec moins de danger les dons les plus excellents. Mais pour posséder ceuxci avec sécurité, il est nécessaire de ne les acquérir que peu à peu, avec bien des vicissitudes et des retours de nos faiblesses, qui même ne pourraient jamais disparaître entièrement sans danger.

C'est ce que nous avons à développer maintenant, en exposant la marche que nous devons suivre pour diminuer graduellement nos infirmités intérieures par la substitution des vertus, travaillant avec zèle à corriger chaque jour ce que la grâce présente nous rend possible, et supportant cependant avec une humble résignation ce que nous ne pouvons encore détruire. En effet, la patience dont nous parlons n'est point une paresse coupable. Elle suppose toujours un sérieux travail de réforme, et de plus la fidélité à remplir les obligations essentielles de la loi chrétienne, qu'il ne faut pas confondre avec la perfection des vertus, et pour lesquelles la grâce ne nous fait jamais défaut. — L'exposé de la marche que nous devons suivre dans ce travail sera le sujet du chapitre suivant.

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