CHAPITRE VIII
DE LA MANIÈRE DE TRAVAILLER A NOTRE RÉFORME ET d'y PROFITER DE NOS MISÈRES ET DE NOS FAUTES MÊME SANS PERDRE LA PAIX.
Nous l'avons déjà dit, la patience que nous devons avoir envers nous-mêmes au sujet de nos infirmités spirituelles, et des instincts mauvais et involontaires que le péché d'origine a déposés dans notre âme, n'est point une lâche et paresseuse connivence qui s'abandonne sans combat à ses inclinations déréglées. Elle s'allie avec une volonté sincère, quoique fragile d'abord, d'observer les préceptes essentiels de la loi de Dieu, ce que la grâce lui rend toujours possible, et aussi de travailler sans relâche dans des choses moins importantes à diminuer le nombre de ses fautes, à réprimer la perversité de ses penchants. En un mot, elle suppose le désir de tendre à la perfection; car nous parlons ici aux âmes de bonne volonté, ce qui ne signifie nullement des âmes déjà parfaites. Mais comment doivent-elles se diriger dans ce travail? C'est ce qu'il faut maintenant expliquer en peu de mots. L'amourpropre les jette ici facilement dans une illusion fort bien caractérisée par le nom d'ambition spirituelle, et qui affecte spécialement deux formes, que nous allons examiner successivement. La première est de vouloir s'élever au-dessus du degré de perfection que Dieu nous a destiné, et que comporte la grâce qu'il nous confère. La seconde est de vouloir arriver trop vite, et et pour ainsi dire d'un bond, au degré qu'il nous est possible d'atteindre.
Quant au premier point, il faut se rappeler ici ce
que nous avons dit plus haut des exemples des saints, et de la manière de les envisager et d'en tirer notre profit. Ne soyons pas de ceux auxquels saint François de Sales reproche , ainsi que nous l'avons vu , de s'amuser tellement à être bons anges qu'ils oublient de faire ce qu'il faudrait pour être bons hommes; et craignons une illusion d'autant plus périlleuse qu'elle se déguise sous l'apparence d'un grand zèle pour la gloire de Dieu, tandis qu'au fond nous y cherchons encore plus notre glorification propre. Nos voies ne sont pas en notre pouvoir. Toute notre perfection se réduit à nous conformer à la volonté de Dieu sur nous et notre sagesse à suivre pas à pas la marche de sa providence, et à nous contenter du sort qu'elle nous fait. Ce n'est point à nous à fixer le genre de service que Dieu nous demande; et, de même que nous croyons nécessaire d'embrasser l'état de vie auquel il nous appelle, de même aussi, dans ces diverses vocations, il y a sur chaque âme une conduite particulière de Dieu, à laquelle elle n'est pas moins obligée de se soumettre. S'imposer l'obligation de pratiquer des austérités rigoureuses, d'accomplir des actes héroïques, et de réaliser en soi la haute perfection que l'on admire dans les saints , ce n'est pas tant les imiter que les singer d'une manière servile autant que présomptueuse : c'est mettre sur ses épaules d'enfant le fardeau qu'un homme robuste pourrait à peine porter, au risque d'en être écrasé et de tomber dans la tristesse, l'épuisement, le dégoût et l'abattement que produit naturellement l'insuccès de celte entreprise présomptueuse. Il faut, dit l'Apôtre , être sage avec sobriété , et éviter l'excès même dans la sagesse (i). Cherchons donc avec humilité et
(1) Non plus s?perequani oportet superc ; sed sapere ul sobrleUtem Rom., xn, 3.
doiture la volonté de Dieu sur nous, sans ambition,, sans jalousie et sans orgueil. Puis faisons avec générosité et prudence ce qui dépend de nous pour l'accomplir et coopérer fidèlement à la grâce qu'il nous donne, comme les plus grands saints n'ont fait que correspondre à celle qu'ils recevaient.
Dieu, par cette dépendance où il nous tient continuellement de sa grâce, guérit notre plaie la plus dangereuse, la confiance présomptueuse que nous avons naturellement en nous-mêmes, et notre désir effréné de ne dépendre de personne, mais de régler nousmêmes tout ce qui nous concerne, jusque dans l'ordre spirituel.
Quant au second point, l'impatience d'arriver promptement au degré de vertu que nous croyons pouvoir atteindre, elle ne nous est pas moins naturelle ni moins périlleuse. On voit des malades qui se résignent assez aisément à une opération douloureuse si elle est de courte durée, mais qui ne peuvent s'astreindre aux ennuis d'un long régime pour recouvrer la santé : combien d'âmes, à leur exemple, consentiraient encore à faire quelque généreux sacrifice, pourvu qu'il les mît de suite en possession de !a vertu qu'elles ambitionnent, mais ne sauraient se résigner à une lutte de plusieurs années, sans laquelle on ne peut y parvenir ! C'est là, sous l'apparence du courage, une véritable lâcheté. C'est encore une profonde ignorance des voies de Dieu et des nécessités de notre nature , qui ne tarderait pas à s'enfler d'orgueil, comme Lucifer, et à s'attribuer tout le mérite d'une victoire trop facile, si elle se voyait tout à coup, et par un seul acte de sa volonté, délivrée des faiblesses que Dieu ne lui fait sentir si longtemps que pour la mettre à l'abri de la présomption. — Enfin, sous ce zèle apparent se cache un amour-propre subtil
qui souffre du triste spectacle que lui offrent ses passions honteuses, contre lesquelles il faut si longtemps combattre avec des alternatives de succès et de revers. Notre orgueil voudrait en finir promptement avec des bassesses qui le déshonorent , et les remplacer par des vertus dont il serait flatté ; jusque-là il ne peut avoir ni repos ni confiance : c'est un enfant qui veut croître en un jour.
Ce n'est pas ainsi que Dieu entend la conduite des âmes. Il nous donne dans toute la nature une image des opérations de sa grâce sur elles; partout nous trouvons des commencements faibles, un accroissement plus ou moins lent, entravé souvent par des accidents extérieurs ou par des obstacles intimes, comme sont les maladies des plantes et des animaux, contre lesquels l'énergie vitale des êtres doit lutter, jusqu'à ce que chacun d'eux ait atteint le développement et la perfection qui lui est propre. Or la grâce imite ordinairement dans ses opérations la nature, qu'elle vient ennoblir, et sur laquelle elle est comme entée. Si Dieu déroge quelquefois à cet ordre successif dans les effets que la grâce opère, c'est pour montrer qu'il n'est assujetti à aucune loi; mais cela ne donne à personne le droit d'ambitionner pour lui-même ces exceptions à l'ordre général.
Dieu ne s'est pas contenté de cette leçon muette : il a voulu, dans les saintes Écritures , destinées à nous instruire, laisser un type sensible et complet des voies par lesquelles il a coutume de diriger ses serviteurs vers la perfection. Nous le trouvons dans la conduite qu'il a tenue sur son peuple en le tirant de la servitude d'Egypte, qui représente l'esclavage d'une âme livrée au péché, pour l'introduire dans la terre délicieuse de Chauaan, figure de la perfection spirituelle. Exami-
nons un peu pour notre instruction ce trait important de l'histoire sainte.
De l'Egypte à la Palestine le chemin était court, et il semble qu'il eût été aussi naturel que facile de le faire franchir aux Israélites dans l'espace de quelques jours. C'est ainsi qu'une âme qui commence à se tourner vers Dieu, en renonçant dans son cœur à sa corruption naturelle et aux iniquités qui peut-être l'avaient jetée dans une dure et honteuse servitude, trouverait tout simple et surtout très agréable de passer immédiatement de ce triste état à la possession des plus hautes vertus. Mais Dieu a bien d'autres desseins. Il conduit son peuple choisi dans la solitude pour lui donner là sa loi et lui manifester plus pleinement ses volontés : il le fait errer pendant quarante ans dans le désert; il permet qu'il y soit attaqué par des ennemis , qui tantôt sont vaincus, tantôt remportent sur lui la victoire, selon qu'il a été plus ou moins fidèle; à implorer le secours de Dieu par la prière, et à suivre la direction que Moïse lui donnait de sa part. Plus d'une fois ce peuple est infidèle, et en est sévèrement puni , sans toutefois être jamais abandonné. De ses fautes mêmes et des châtiments qui les suivent la divine Providence tire de grands biens , tant pour lui que pour les peuples chrétiens, à l'instruction desquels tout cela doit servir. Enfin, il est conduit jusqu'à la terre promise, où l'attendent de nouvelles épreuves. Il doit en disputer chaque ville à un ennemi puissant : tantôt il obtient des succès faciles , comme à Jéricho, dont les murailles sont renversées par le seul son des trompettes; tantôt il subit de honteuses défaites en punition de nouvelles infidélités. S'il néglige de consulter le Seigneur et veut agir avec indépendance, il tombe dans les pièges qui lui sont tendus et se laisse tromper, comme il le fut par les
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Gabaonites. La conquête môme de cette terre bienheureuse n'est pas si complète qu'il n'y reste à côté de lui, et môme au milieu de ses habitations, comme à Jébus, des peuples destinés à entretenir sa vigilance et sa valeur par leurs hostilités fréquentes, et à punir ses prévarications par des leçons dures, mais salutaires, qui le ramènent à son Dieu.
Tel est le tableau fidèle du plan que Dieu suit aussi dans la sanctification des âmes. Il faut qu'elles passent dans le désert par les aridités, les dégoûts, les ennuis que leur font éprouver souvent les exercices de la piété} et c'est même par là que Dieu fera pénétrer sa loi plus intimement dans leur cœur. Il faut que, dans la solitude, comme au milieu du monde, elles aient sans cesse les armes à la main contre des ennemis qu'elles peuvent affaiblir, mais qu'elles ne sauraient exterminer complètement dans cette vie : quoi qu'elles fassent, le Jébuséen sera toujours avec elles. Il faut môme qu'elles se résignent non seulement à sentir les attaques indélibérées de la concupiscence, ce qui ne les rend point coupables , mais à se voir tomber plus ou moins souvent dans de véritables fautes, que Dieu ne permet que pour leur bien, si elles savent l'en tirer, et à voir durer ce combat avec ses vicissitudes pendant toute leur vie. Il faut qu'elles s'accoutument à la prière , à l'obéissance envers ceux que Dieu a chargés de les conduire , à une dépendance humble et docile des inspirations de la grâce, et surtout à l'humiliation que leur causera la vue de leur infirmité et de leurs fautes même; envisageant ces faiblesses avec calme, sans découragement et sans dépit; y reconnaissant un moyen dont Dieu se sert pour guérir leur suffisance et leur orgueil, comme on tire du serpent le remède à son venin, en écrasant sa tête sur la blessure qu'il a faite.
Elles doivent méditer et s'efforcer de bien comprendre ces paroles si instructives de l'illustre archevêque de Cambrai :
« Je ne m'étonne point de ce que Dieu permet que vous fassiez des fautes dans le temps même des ferveurs et du recueillement , où vous voudriez le moins en faire. La Providence, qui permet ces fautes, est une des grâces que Dieu vous fait en ce temps-là ; car Dieu ne permet ces fautes que pour vous faire sentir votre impuissance de vous corriger par vous-même. Qu'y a-t-il de plus convenable à la grâce que de vous désabuser de vous-même, et de vous réduire à recourir sans cesse en toute humilité à Dieu? Profitez de vos fautes, et elles serviront plus en vous rabaissant à vos propres yeux, que vos bonnes œuvres en vous consolant. Les fautes sont toujours fautes; mais elles nous mettent dans un état de confusion et de retour à Dieu qui nous fait grand bien
a II faut éviter de faire sur nos chutes une multitude de retours inutiles qui nous arrêtent, qui nous embarrassent l'esprit et qui nous abattent le cœur; nous devons nous en humilier, en gémir à la première vue qui nous en vient, mais les laisser là aussitôt après pour continuer notre route ; ne point interpréter tout contre nous avec une rigueur littérale et judaïque; ne pas regarder Dieu comme un espion qui nous observe pour nous surprendre, et comme un ennemi qui nous tend des pièges , mais comme un Père qui nous aime et nous veut sauver: pleins de confiance en sa bonté, attentifs à invoquer sa miséricorde, et parfailement détrompés de tout vain appui sur les créatures et sur nous-mêmes.
« C'est le moi qui vous rend si vifs et si délicats sur vos fautes. Vous voulez que Dieu aussi bien que les
hommes soient contents de vous, et que vous soyez toujours contents de vous-mêmes dans tout ce que vous faites pour Dieu.
« Quand ' nous ne nous humilions pas au milieu même de l'humiliation que Dieu nous donne tout exprès pour nous réduire à la petitesse et à la souplesse, nous le forçons, malgré lui, à frapper des coups encore plus grands et à nous faire éprouver de plus humiliantes faiblesses. Au contraire, notre petitesse et notre docilité dans la misère apaisent le cœur de Dieu. On peut lui dire avec confiance : Vous ne mépriserez point un cœur abattu et écrasé. (Ps. l.) Dieu s'attendrit et ne résiste point à cette souplesse des petits. »
« Les fautes et infidélités que nous commettons tous les jours, dit à son tour saint François de Sales, doivent bien nous rapporter de la honte et de la contusion lorsque nous nous voulons approcher de Notre-Seigneur... Mais il n'en faut pas demeurer là; car ces vertus d'humilité, d'abjection et de confusion sont des vertus mitoyennes , par lesquelles nous devons monter à l'union de notre âme avec son Dieu. Ce ne serait pas grand'chose de s'être anéanti et dépouillé de soi-même (ce qui se fait par des actes de confusion), si ce n'était pour se donner tout à Dieu, ainsi que saint Paul nous l'enseigne quand il dit : Dépouillez-vous du vieil homme et vous revêtez du nouveau. Car il ne faut pas demeurer nu , mais se revêtir de Dieu. Ce petit reculement ne se fait que pour mieux s'élancer à Dieu par un acte d'amour et de confiance. li ne se faut pas confondre tristement et avec inquiétude : c'est l'araourpropre qui donne ces confusions-là, parce que nous sommes fâchés de n'être pas parfaits, non pas tant pour l'amour de Dieu que pour L'amour de nousmêmes; et si vous ne sentez pas une telle confiance, il
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ne faut pas laisser d'en faire des actes et dire à Notre- Seigneur : Encore, mon Seigneur, que je n'aie aucun sentiment de confiance en vous, je sais pourtant que vous êtes mon Dieu, que je suis tout vôtre, et n'ai espérance que dans votre bonté; ainsi je m'abandonne tout en vos mains.
« Il est toujours en notre pouvoir de faire ces actes, et quoique nous ayons de la difficulté, il n'y a pourtant pas d'impossibilité : et c'est en ces occasions-là et parmi ces difficultés que nous devons témoigner de la fidélité à Notre-Seigneur ; car, bien que nous fassions ces actes sans goût et sans aucune satisfaction , il ne s'en faut pas mettre en peine, puisque Notre-Seigneur les aime mieux ainsi; et ne dites pas que vous le dites, mais que ce n'est que de bouche; car si le cœur ne le voulait, la bouche ne dirait pas un mot. Ayant fait cela, demeurez en paix; et, sans faire attention à votre trouble, parlez à Notre-Seigneur d'autre chose. Voilà donc pour la conclusion de ce point, qu'il est très bon d'avoir de la confusion, quand nous avons la connaissance et le sentiment de notre misère et imperfection; mais il ne faut pas s'arrêter là, ni pour cela tomber en découragement, mais relever son cœur en Dieu par une sainte confiance, le fondement de laquelle doit être en lui, et non pas en nous, d'autant que nous changeons, et il ne change jamais et demeure toujours aussi bon et miséricordieux quand nous sommes faibles et imparfaits J'ai accoutumé de dire que le trône de la miséricorde de Dieu , c'est notre misère ; il faut donc , d'autant que notre misère sera plus grande , avoir aussi une plus grande confiance. »
Ce sujet est si important et si pratique, et il est si difficile de faire goûter aux âmes la vérité sur ce point, que, malgré tout ce que nous en dirons ailleurs, nous
voulons mettre encore ici les solides avis que le docte et pieux Père Grou, si habile dans les voies de la vie intérieure, donne aux âmes de bonne volonté pour leur apprendre à tirer parti de leurs défauts. Puissent-elles enfin comprendre et goûter ces maximes, à force de se les entendre répéter sous toutes les formes, a II arrive d'ordinaire, dit-il, aux âmes qui veulent sincèrement être à Dieu, de s'étonner des fautes que leur faiblesse leur arrache, de s'en troubler, d'en avoir une mauvaise honte , de se laisser aller au dépit et au découragement. Ce sont là autant d'effets de l'amour-propre, effets plus pernicieux que ne sont les fautes mêmes. On s'étonne d'être tombé, on a grand tort, et c'est une marque qu'on ne se connaît guère. On devrait , au contraire , être surpris de ne pas tomber plus souvent et en des fautes plus grièves , et rendre grâces à Dieu des chutes dont il nous préserve. On se trouble chaque fois qu'on se surprend dans quelque faute; on en perd la paix intérieure , on est tout agité , et l'on s'en occupe des heures, des journées même entières. Il ne faut jamais se troubler; mais quand on se voit à terre, il faut se relever tranquillement , se retourner vers Dieu avec amour, lui demander pardon , et ne plus penser à ce qui est arrivé que quand il faudra s'en accuser. Encore, si dans la confession même on vient à l'oublier, il ne faut pas s'en inquiéter. On a une mauvaise honte de ses fautes; à peine ose-t-on les découvrir au confesseur. Quelle idée aura-t-il de moi , après tant de promesses, tant de protestations que je lui ai faites? Si vous les lui déclarez naïvement et humblement, il vous en estimera davantage. Si vous avez de la peine à les lui dire, il ne pourra s'empêcher intérieurement de vous taxer d'orgueil. Sa confiance en vous diminuera, voyant que vous n'avez pas assez d'ouverture pour lui.
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Mais voici le pire; on se fâche, comme dit saint François de Sales, de s'être fâche, on s'impatiente de s'être impatienté. Quelle misère ! Ne devrait-on pas voir que c'est orgueil tout pur; qu'on est humilié de se trouver à l'épreuve moins fort, moins sain qu'on ne se croyait, et qu'on n'aspire à être exempt d'imperfections et de fautes que pour s'en applaudir en soi-même, et se féliciter d'avoir passé un jour, une semaine, sans avoir rien à se reprocher? Enfin, on se décourage, on abandonne l'une après l'autre ses pratiques , on renonce à l'oraison , on regarde la perfection comme impossible , et on désespère d'y parvenir. Que me sert, dit-on, de me contraindre , de veiller continuellement sur moimême, et de m'adonner au recueillement et à la mortification, puisque je ne me corrige de rien, que je tombe toujours, et que je ne deviens pas meilleur? Voilà un des pièges les plus subtils du démon ! Voulezvous vous en garantir? ne vous découragez jamais, quelque faute qu'il vous arrive; mais dites- vous à vous même : Quand je tomberais vingt fois, cent fois le jour, je me relèverai à chaque fois, et je poursuivrai ma route. Qu'importe, après tout, que vous soyez tombé en chemin, pourvu que vous arriviez au terme? Dieu ne vous le reprochera pas. Souvent les chutes qu'on fait viennent de la rapidité de la course, et de ce que l'ardeur qui nous emporte ne nous permet pas de prendre certaines précautions. Les âmes timides et cauteleuses qui veulent toujours voir où elles mettent le pied, qui se détournent à tout moment pour éviter les mauvais pas, qui craignent si fort de se salir, n'avancent pas si vite que les autres, et la mort les surprend presque toujours au milieu de leur course. Ce ne sont pas ceux qui font les moindres fautes qui sr nt les plus saints, mais ceux qui ont plus de courpge,
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plus de générosité, plus d'amour, qui font de plus grands efforts sur eux-mêmes, et qui n'appréhendent pas de broncher, de tomber même, de se salir un peu, pourvu qu'ils avancent.
« Saint Paul a dit que tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu. Oui, tout tourne à leur bien, même leurs fautes, et quelquefois des fautes très grièves. Dieu permet ces fautes pour nous guérir d'une vaine présomption, pour nous apprendre ce que nous sommes et de quoi nous sommes capables. David reconnut que l'adultère et l'homicide où il était tombé avaient servi à le tenir dans une continuelle défiance de luimême. C'est un bonheur pour moi, dit-il à Dieu, que vous m'ayez humilié; j'en ai été plus fidèle à vos commandements. La chute de saint Pierre fut pour lui la plus utile des leçons, et l'humilité qu'elle lui inspira le disposa à recevoir les dons du Saint-Esprit, à devenir le chef de l'Église, et le préserva des dangers d'une place si éminente. Saint Paul, dans les grands succès de son apostolat, se garantissait de l'enflure et de la vanité en se rappelant qu'il avait été blasphémateur et persécuteur de l'Église de Dieu. Une tentation humiliante dont Dieu ne voulut pas le délivrer servait de contre-poids à la sublimité de ses révélations.
« Si Dieu sait tirer un tel avantage, même des plus grands péchés, qui doute qu'il ne puisse faire servir à notre sanctification nos fautes journalières? C'est une remarque faite par les maîtres de la vie spirituelle, que souvent Dieu laisse aux âmes les plus saintes certains défauts dont, malgré tous leurs efforts, elles ne parviennent point à se corriger, pour leur faire sentir leur faiblesse et ce qu'elles seraient sans la grâce, pour empêcher qu'elles ne s'enorgueillissent des faveurs qu'il leur fait, pour les disposera les recevoir avec plus d'hu-
milité; en un mot, pour entretenir en elles une certaine déplaisance d'elles-mêmes, et les soustraire aux pièges de l'amour-propre ; pour soutenir leur ferveur; pour les maintenir dans la vigilance, dans la confiance en Dieu et le recours continuel à la prière. L'enfant qui tombe lorsqu'il s'écarte un peu de sa mère et qu'il veut marcher seul, revient à elle avec plus de tendresse, pour être guéri du mal qu'il s'est fait, et il apprend par sa chute à ne plus la quitter. L'expérience de sa faiblesse et de labonté avec laquelle sa mère le reçoit, lui inspire plus d'attachement pour elle.
« Les fautes qui nous arrivent donnent souvent lieu à de grands actes de vertus que nous n'aurions point occasion de pratiquer sans cela; et Dieu permet ces fautes dans cette vue. Par exemple, il permet une saillie d'humeur, une brusquerie, une vive impatience, pour nous mettre dans le cas de faire un acte d'humilité, qui répare abondamment notre faute et le scandale qu'elle a causé. La faute a été faite par un premier mouvement, la réparation s'en fait avec réflexion, avec effort sur soi-même, par une volonté pleine et délibérée. Voilà un acte qui est plus agréable à Dieu que la faute n'a pu lui déplaire.
« Dieu se sert encore de nos fautes et de nos imperfections apparentes pour cacher notre sainteté aux yeux des autres, pour nous procurer de leur part des humiliations.
« Dieu est un grand maître, laissons-le faire, il ne manquera pas son œuvre. Proposons-nous d'éviter avec soin tout ce qui peut lui déplaire le moins du monde. Mais quand nous serons tombés dans quelques fautes, soyons-en lâchés par rapport à lui, et non par rapport à nous; aimons l'abjection qui nous revient de cette faute prions Dieu constamment qu'il en tire notre hu-
miliation et sa gloire; il le fera, et il nous avancera plus par ce moyen que par une vie plus régulière et plus sainte en apparence, qui serait moins efficace pour la destruction de l'amour-propre.
« Quand Dieu demande de nous certaines choses, ne nous en tirons pas sous prétexte des fautes que nous pourrons commettre en les faisant. Il vaut mieux faire le bien avec imperfection que de l'omettre. Quelquefois on ne fera pas une correction qui est nécessaire, parce qu' on craint de se laisser aller à la vivacité. On évitera le commerce de certaines personnes, parce que leurs défauts nous donnent de l'humeur et de l'impatience. Mais, comment acquerrons-nous les vertus si nous en fuyons les occasions? N'est-ce pas là une plus grande faute que celle où Ton craint de tomber? Ayons bonne intention, allons où le devoir nous appelle; et croyons que Dieu est assez indulgent pour nous pardonner les fautes où nous exposent son service et le désir de lui plaire. »
Pour résumer en peu de mots la doctrine importante exposée dans ce chapitre, le moyen pour une âme de trouver son Dieu, de s'unir à lui et de tirer de sa propre misère même le remède qui doit peu à peu la guérir, c'est de se contenter avec une humble soumission du degré de perfection que la Providence lui destine, de se résigner aux lenteurs, aux vicissitudes et aux pénibles combats de ce travail de réforme qui doit occuper la vie entière, au lieu de chercher Dieu d'après les inspirations de l'amour- propre et les désirs empressés d'une présomptueuse confiance en soi-même, ce qui serait le moyen de ne le trouver jamais; car, pour avoir voulu ainsi se décharger trop vite du fardeau de ses misères, on s'exposerait à le porter toute sa vie sans aucun allégement.
Ainsi, l'expérience montrant qu'on n'a rien de bon en soi, on se détermine enfin à sortir de soi-même pour se jeter entre les bras de Dieu, bien unique et suprême. A force d'éprouver sa faiblesse on n'attend plus rien de soi; et tandis que l'âme qui s'appuie sur elle-même tombe dans le découragement toutes les fois qu'elle trouve en soi quelques mécomptes; celle qui ne s'appuie que sur Dieu n'est point surprise de sa misère; elle se plaît à voir qu'elle ne peut rien, et que Dieu seul peut tout. Elle ne se soucie guère de se voir pauvre, sachant que son père possède des biens infinis qu'il veut lui donner; elle ne forme point de projets ambitieux; elle se contente de pratiquer la vertu selon l'occasion qui lui est offerte, avec une extrême défiance de ses propres forces, qui lui ont souvent fait défaut : elle compte moins sur une ferveur sensible et sur certaines mesures de sagesse prises avec soi-même pour sa perfection, que sur une simplicité, une petitesse et une souplesse parfaites pour s'abandonner à toutes les impressions de la grâce. Elle supporte patiemment les insultes de ceux de ses ennemis intérieurs qu'elle n'a pu encore dompter : elle vit les armes à la main contre ceux qui doivent être actuellement, selon les circonstances, l'objet de ses efforts; et, après avoir vaincu par l'humilité, la générosité et la prière, elle reste enfin bien désabusée d'elle-même et de son propre mérite, ce qui lui ouvre la voie d'une union étroite avec Dieu; car, dit saint Ignace, chacun doit être bien convaincu qu'il profitera dans les voies spirituelles à proportion qu'il sortira de lui-même, et qu'il renoncera à sa propre volonté et aux intérêts de son amour-propre.
Mais ce renoncement, ce dépouillement de soi-même, pour être entier, demande encore autre chose que nos eftorts et l'humiliation produite en nous par la vue de
nos fautes et de notre infirmité naturelle : il faut aussi se dépouiller en quelque façon des dons de Dieu même, qui nous ont soutenus d'abord dans nos combats; du sentiment et de l'appui des vertus ferventes et aperçues qu'ils ont produites en nous; car, si purs que soient ces dons en eux-mêmes, ils deviennent pour nous l'occasion de mille attaches qui nuisent à la pureté de notre amour pour Dieu. Telle est la raison du changement qui s'opère plus ou moins dans toutes les âmes, mais surtout dans celles que Dieu destine à une plus grande perfection, lorsqu'il les fait passer d'un état de ferveur sensible à un état d'obscurité, d'aridité, de faiblesse apparente, et aux autres épreuves de la vie intérieure. C'est cette opération qui trouble la paix de tant d'âmes, dont nous allons, pour leur consolation et leur instruction, retracer le tableau et les avantages dans le chapitre suivant. Faisons seulement remarquer ici que l'application de la doctrine qu'il renferme devra être réglée, pour chacun, selon le degré de son avancement, parla prudence de son directeur.