‹ La voie de la paix interieureChapitre 34 sur 119 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DU PASSACE DE LA FERVEUR SENSIDLE A L'ÉTAT DE PURE FOI ET DE DÉPOUILLEMENT DE NOS VERTUS ET DES DONS DE DIEU , CONDITION DUN PLUS GRAND PROCRÈS. — DE LA PAIX QUIL FAUT CONSERVER DANi CETTE ÉPREUVE.

Les âmes qui s'adonnent au service de Dieu avec une volonté sincère, quoique encore imparfaite, soit qu'elles aient toujours vécu dans l'innocence, soit qu'elles sortent de la servitude du péché, dans laquelle une partie de leur vie s'était consumée, ont coutume de

passer par un état de ferveur sensible et de consolation spirituelle qui leur est nécessaire pour aplanir les premières difficultés de la vertu, et rompre les plus grossières des attaches qui les lient aux créatures. Dans cet état, elles sentent ordinairement l'impulsion puissante de la grâce qui les soutient, elles comptent aisément leurs victoires et ont conscience du progrès qui s'opère en elles. Il en résulte souvent une grande facilité ou une ardeur généreuse à embrasser la pratique de la vertu et à en surmonter les obstacles. Cet état est bon sans doute, je dirais même nécessaire, au commencement, et il est ordinairement plus ou moins développé, selon le degré de perfection auquel Dieu se propose de conduire l'âme. Cependant il n'est exempt ni d'imperfection ni de dangers. Notre corruption est si profonde, que notre amour-propre salit tout ce qu'il touche, et tourne en poison jusqu'aux dons de Dieu et aux vertus qu'ils produisent, si on le laisse se les approprier, comme il ne manque jamais de le faire. Les efforts que ces âmes ont faits, les victoires qu'elles ont remportées, les vertus dont elles se sont enrichies, et les pieux sentiments dont la grâce a orné leur cœur, forment peu à peu en elles un fonds de suffisance et de complaisance qui arrêterait tous leurs progrès et les exposerait même aux séductions les plus grossières de l'orgueil , si elles n'étaient troublées dans la douce possession de ces dons de Dieu. C'est pour cela qu'il vient un moment où il les leur retire tout à fait, après les avoir préparées à cette perte totale par les soustractions temporaires qu'il leur envoie de temps en temps au milieu même de leur ferveur. Ce n'est pas qu'il veuille leur ôter ce qu'il y a de solide dans leur vertu déjà acquise, ni ce qu'il y a de plus précieux dans ses faveurs : loin de là, le but qu'il se propose est de les unir plus intime-

ment et plus fortement à lui, mais de telle sorte qu'elles cessent, pour ainsi dire, d'en avoir la conscience, ou du moins d'apercevoir clairement celte union et d'en goûter la douceur.

Qui pourrait dire les angoisses d'une âme qui passe ainsi de la lumière aux ténèbres; de la ferveur au dégoût et à une impuissance dont le sentiment l'accable ! Elle frémit, se désole; et, croyant tout perdu, elle se voit à chaque moment près de perdre courage. Ses exercices de piété se font avec une telle répugnance, elle y aperçoit tant de défauts, elle y éprouve une telle impuissance qu'elle doute même si elle satisfait aux obligations essentielles. La moindre difficulté la surmonte : elle se dessèche au souvenir de son ancien courage et de sa ferveur passée; elle n'a dans la bouche que la plainte de Job comparant sa première fortune aux calamités présentes : Qui me donnera de retrouver mes anciens jours (1) ?

Hélas! quels dangers ne court pas la paix intérieure dans des circonstances si critiques ! Et cependant c'est alors que les fondements en sont jetés dans l'âme d'une manière plus profonde, parce que l'orgueil, son ennemi capital, est attaqué dans ses plus intimes retraites. Combien il importe de faire comprendre cette vérité à l'âme éprouvée, atîn qu'elle demeure en paix, quoique dans l'amertume, sous la main crucifiante et cependant de plus en plus paternelle de son Dieu ! Oui, sa paix comme sa perfection dépendent de l'intelligence qu'elle aura de ces voies de la Providence. Mais, afin de faire pénétrer cette connaissance dans son esprit, et plus encore dans son cœur, nous ne pouvons mieux faire ici que de céder la parole à l'illustre archevêque de Cambrai, qui

(1) Quis mihi tribuat at sim juxta raensos priâtlnos ? Job, \\i\, 1.

a décrit ces épreuves de la vie intérieure avec une vérité si saisissante, une pénétration si profonde des plus secrets replis du cœur humain, et une onction si consolante.

Il expose d'abord l'illusion et les petitesses d'une âme encore attachée à elle-même, et cherchant sans cesse son appui dans le témoignage flatteur de ses vertus. Puis il décrit la conduite de la grâce pour la délivrer de cette faiblesse de l'enfance, et lui montrer les dons plus parfaits auxquels l'Esprit-Saint, par la bouche de l'Apôtre, la presse d'aspirer : jEmulamini charismata meliora. Il compare les défauts que renferment nos vertus et nos qualités les plus précieuses en apparence tandis qu'elles sont encore infectées du mélange de l'amour-propre, avec la pureté de ces mêmes vertus et l'excellence des dons de Dieu dans lesquels on ne cherche plus que la gloire de ce bon maître ; et il montre le bonheur d'une âme qui sait comprendre le prix des épreuves qui la purifient, et se livrer avec générosité et confiance à l'opération divine pour la subir dans toute son étendue.

« Presque tous ceux qui songent à aimer Dieu, dit-il, n'y songent que pour eux-mêmes. Ils songent à gagner, et point à perdre; à se consoler, et point à souffrir; à posséder, et non à être privés; à croître, et jamais à diminuer : et, au contraire, tout l'ouvrage intérieur consiste à perdre, à sacrifier, à diminuer, à s'apetisser, et à se dépouiller même des dons de Dieu pour ne tenir plus qu'à lui seul. On est sans cesse comme les malades passionnés pour la santé, qui se tâtent le pouls trente fois par jour, et qui ont besoin qu'un médecin les rassure en leur ordonnant de fréquents remèdes et en leur disant qu'ils se portent mieux. Voilà presque tout l'usage que l'on fait d'un directeur. On ne fait que tour-

iSO PERTE

noyer dans un petit cercle de vertus communes, au delà desquelles on ne passe jamais généreusement. Le directeur, comme le médecin, flatte, console, encourage, entretient la délicatesse et la sensibilité sur soimême; il n'ordonne que de petits remèdes bénins et qui se tournent en habitude. Dès qu'on se trouve privé des grâces sensibles, qui ne sont que le lait des enfants, on croit que tout est perdu. C'est une preuve manifeste qu'on tient trop aux moyens qui ne sont pas la fin, et qu'on veut toujours tout pour soi. Les privations sont le pain des forts; c'est ce qui rend l'âme robuste, qui l'arrache à elle-même, qui la sacrifie purement à Dieu ; mais on se désole dès qu'elles commencent. On croit que tout se renverse quand tout commence à s'établir solidement et à se purifier. On veut bien que Dieu fasse de nous ce qu'il voudra, pourvu qu'il en fasse toujours quelque chose de grand et de parfait. Mais si on ne veut point être détruit et anéanti, jamais on ne sera victime d'holocauste dont il ne reste rien, et que le feu divin consume. On voudrait entrer dans la pure foi, et garder toujours sa propre sagesse; être enfant, et grand à ses propres yeux. Quelle chimère de spiritualité !...

« Ceux qui ne sont attachés à Dieu qu'autant qu'ils y goûtent de plaisir et de consolation, ressemblent aux peuples qui suivaient Jésus-Christ non pour sa doctrine, mais pour les pains qu'il multipliait miraculeusement. Ils diront comme saint Pierre : Seigneur, nous sommes bien ici, dressons-y trois tabernacles : mais ils ne savent ce qu'il disent. Après s'être enivrés des douceurs du Thabor, ils méconnaissent le Fils de Dieu et refusent de le suivre sur le Calvaire. Non seulement ils cherchent des goûts, mais ils veulent encore des lumières, c'est-à-dire que l'esprit est curieux de voir, pendant que le cœur veut être remué par les sentiments

doux et flatteurs. Est-ce mourir à soi? Est-ce là le juste de saint Paul, dont la foi est la vie et la nouriturre?...

« La conduite la plus ordinaire de Dieu sur les âmes est donc de les attirer d'abord à lui pour les détacher du monde et des passions grossières, en leur faisant goûter toutes les vertus les plus ferventes et la douceur du recueillement. Dans ce premier attrait sensible, toute l'âme se tourne à la mortification et à l'oraison. Elle se contrarie sans cesse elle-même en tout ; elle se déprend de toutes les consolations extérieures, et celles de l'amitié sont aussi retranchées, parce qu'elle y ressent l'impureté de l'amour-propre, qui rapporte les amis àsoi. Il ne reste plus que les amis auxquels on est lié par conformité de sentiments, ou ceux qu'on cultive par charité ou par devoir : tout le reste devient à charge; et, si l'on n'a pas perdu le goût naturel, on se défie encore davantage de leur amitié lorsqu'ils ne sont pas dans le même goût de piété où l'on est.

« Il y a beaucoup d'âmes qui ne passent jamais cet état de ferveur et d'abondance spirituelle; mais il y en a d'autres que Dieu mène plus loin, et qu'il dépouille par jalousie, après les avoir revêtues et ornées. Celleslà tombent dans un état de dégoût, de sécheresse et de langueur où tout leur esta charge. Bien loin d'être sensibles à l'amitié,' l'amitié des personnes qu'elles goûtaient le plus autrefois leur devient importune. Une âme en cet état sent que Dieu et tous ses dons se retirent d'elle. C'est pour elle un état d'agonie et une espèce de désespoir : on ne peut se supporter soi-même, toutse tourne à dégoût. Dieu arrache tout, et le goût des amitiés comme tout le reste. Faut-il s'en étonner? Il ôte même le goût de son amour et de sa loi. On ne sait plus où l'on en est; le cœur est flétri et presque éteint : il ne saurait rien aimer. L'amertume d'avoir perdu Dieu,

qu'on avait senti si doux dans sa ferveur, est une absinthe répandue sur tout ce qu'on avait aimé parmi les créatures. On est comme un malade qui sent sa défaillance faute de nourriture, et qui a horreur de tous les aliments les plus exquis. Alors ne parlez point d'amitié; le nom même en est affligeant et ferait venir les larmes aux yeux : tout vous surmonte ; vous ne savez ce que vous voulez. Vous avez des amitiés et des peines comme un enfant, dont vous ne sauriez dire de raison, et qui s'évanouissent comme un songe dans le moment que vous en parlez. Ce que vous dites de votre disposition vous paraît toujours un mensonge, parce qu'il cesse d'être vrai dès que vous commencez à le dire. Rien ne subsiste en vous; vous ne pouvez répondre de rien, ni vous promettre rien, ni même vous dépeindre. Vous êtes sur les sentiments intérieurs comme les filles de la Visitation sur leurs cellules et sur leurs meubles; tout change : rien n'est à vous, et votre cœur moins que tout le reste. On ne saurait croire combien cette inconstance puérile apetisse et détruit une âme sage, ferme et hautaine dans sa vertu. Parler alors de bon naturel, de tendresse, de générosité, de constance, de reconnaissance pour ses amis à une âme malade et agonisante, c'est parler de danse et de musique à un moribond. Le cœur est comme un arbre desséché jusqu'à la racine.

« Mais, attendez que l'hiver soit passé et que Dieu ait fait mourir tout ce qui doit mourir, alors le printemps ranime tout. Dieu rend l'amitié avec tous les autres dons jusqu'au centuple. On sent renaître au dedans de soi ses anciennes inclinations pour les vrais amis; on ne les aime plus en soi et pour soi; on les aime en Dieu et pour Dieu, mais d'un amour vif, tendre, accompagné de goût et de sensibilité; cal Dieu sait bien rendre la sensibilité pure. Ce n'est pas

la sensibilité , mais l'amour-propre qui corrompt nos amitiés. Alors on se livre sans scrupule à cette chaste amitié , parce que c'est Dieu qui l'imprime"; on aime au travers de lui sans être détourné; c'est lui qu'on1 aime dans ce qu'il fait aimer.

« Dans cet ordre de providence qui nous lie à certaines gens , Dieu nous donne du goût pour eux , et nous ne craignons point de vouloir être aimés par ces personnes, parce que celui qui imprime ce désir l'imprime très purement et sans aucun retour de propriété sur nous. On veut être aimé comme on voudrait qu'un autre le fût, si c'était l'ordre de Dieu. On se cherche pour Dieu, sans complaisance et sans intérêt propre. Dans cette résurrection de l'amitié, tout homme est sans intérêt et sans réflexion sur soi , on voit tous les défauts de son ami et de son amitié sans se rebuter.

« Avant que Dieu ait ainsi purifié les amitiés, les personnes les plus pieuses sont délicates , jalouses , épineuses pour leurs meilleurs amis, parce que l'amourpropre craint toujours de perdre et veut toujours gagner, dans le commerce même qui paraît le plus généreux et le plus désintéressé ; s'il ne cherche ni bien ni honneur dans l'ami , du moins il y cherche l'agrément du commerce, la consolation de la confiance,, le repos du cœur, qui est la plus grande douceur de la vie, enfin le plaisir exquis d'aimer généreusement et sans intérêt. Olez cette consolation , troublez cette amitié qui semble si pure, l'amour-propre est désolé; il se plaint, il veut qu'on le plaigne, il se dépite, il est hors de lui : c'est pour soi qu'on est fâché; ce qui marque que c'est soi-même qu'on aimait dans son ami. Mais quand c'est Dieu qu'on y aime , on y tient fortement et sans réserve; et cependant si l'amitié se rompt par ordre de 'Dieu, tout est paisible au fond de l'àme;

i 84 PERTE

elle n'a rien perdu , car elle n'a rien à perdre poui elle à force de s'être perdue elle-même. Si elle s'attriste , c'est pour la personne qu'elle aimait , en cas que cette rupture lui soit nuisible. La douleur peut être vive et amère, puisque l'amitié était très sensible ; mais c'est une douleur paisible et exempte des chagrins cuisants d'un amour intéressé.

« 11 y a encore une seconde différence à remarquer dans ce changement des amitiés par la grâce. Tandis qu'on est encore en soi , on n'aime rien que pour soi, et l'homme renfermé en lui-même ne peut avoir qu'une amitié bornée suivant sa mesure; c'est toujours un cœur rétréci dans toutes ses affections, et la plus grande générosité mondaine a toujours, par quelque endroit , des bornes étroites. Si la gloire de bien aimer mène loin , on s'arrêtera tout court dès qu'il arrivera ou qu'on pourra s'imaginer que cette gloire sera blessée. Pour les âmes qui sortent d'elles-mêmes et qui s'oublient véritablement en Dieu , leur amitié est immense comme Celui en qui elles aiment. Il n'y a que le retour sur nous qui borne notre cœur; car Dieu lui a donné je ne sais quoi d'infini qui a rapporta lui. C'est pourquoi l'âme qui ne s'occupe point d'elle-même, et qui se compte en tout pour rien , trouve dans ce rien l'immensité de Dieu même : elle aime sans mesure , sans fin, sans motit humain; elle aime parce que Dieu, amour immense, aime en elle (1).

« Voilà l'état des Apôtres si bien exprimé par saint

(1) Les réllexions qui précèdent, sur la transformation que la grâce opère dans les amitiés humaines, sembleront peut-être à quelques-uns un hors-d'œuvre par rapport à l'objet que nous traitons ici. Mais elles renferment des instructions si précieuses pour les personnes jalouses de leur perfection, que nous n'avons pas eu le courage de les supprimer. Le Lien des âmes et l'espoir de leur être utile dominent poui nous toutes les autres considérations.

DE LA FERVEUR SENSIBLE. 18c

Paul. Il sent tout avec une pureté et une vivacité intimes; il porte dans son cœur toutes les Églises; l'univers entier est trop borné pour ce cœur; il se réjouit, il s'afflige, il se met en colère, il s'attendrit; son cœur est comme le siège de toutes les plus fortes passions. Il se fait petit , il se fait grand , il a l'autorité d'un père et la tendresse d'une mère, il aime d'un amour de jalousie , il veut être anathème pour ses enfants ; tous ces sentiments, quoique libres et volontaires, lui sont imprimés, et c'est ainsi que Dieu fait aimer les autres, quand on ne s'aime plus qu'en lui...

« Dieu , qui paraît si rigoureux aux âmes , ne leur fait jamais rien souffrir pour le plaisir de les faire souffrir. Il ne les met en souffrance que pour les purifier. La rigueur de l'opération vient du mal qu'il faut arracher : il ne ferait aucune incision si tout était sain; il ne coupe que ce qui est mort et ulcéré. C'est donc notre amour-propre corrompu qui fait nos douleurs : la main de Dieu nous en fait le moins qu'elle peut. Jugeons combien nos plaies sont profondes et envenimées, puisque Dieu nous épargne tant, et qu'il nous fait si violemment souffrir.

« De même qu'il ne nous fait jamais souffrir que pour notre guérison, il ne nous ôte aussi aucun de ses dons que pour nous le rendre au centuple. Il nous ôte par amour tous les dons les plus purs que nous possédons impurement... Quand on pense aux grâces de Dieu, c'est toujours pour soi , et c'est l'amour diimot qui fait presque toujours une certaine sensibilité qu'on a pour les gràces.On est eontiïsté de se trouver faible; on est tout animé quand on se trouve fort; on ne regarde point sa perfection uniquement pour la gloire de Dieu, comme on regarderait celle d'un autre. On est consisté et découragé quand le goût sensible et quand

les grâces aperçues échappent : en un mot, c'est presque toujours de soi , et non de Dieu qu'il est question.

o De là vient que toutes les vertus aperçues ont besoin d'être purifiées, parce qu'elles nourrissent la vie naturelle en nous. La nature corrompue se fait un aliment très subtil des grâces les plus contraires à la nature : Famour-propre se nourrit non seulement d'austérités et d'humiliations , non seulement d'oraison fervente et de renoncement à soi, mais encore de l'abandon le plus pur et des sacrifices les plus extrêmes. C'est un soutien infini que de penser qu'on n'est plus soutenue de rien, et qu'on ne cesse point, dans cette épreuve horrible, de s'abandonner fidèlement et sans réserve. Pour consommer le sacrifice de purification en nous des dons de Dieu , il faut tout perdre, même l'abandon aperçu par lequel on se voit livré à sa perte.

« On ne trouve Dieu seul purement que dans cette perte apparente de tous ses dons ; et dans ce réel sacrifice de tout soi-même après avoir perdu toute ressource intérieure. La jalousie infinie de Dieu nous pousse jusque-là, et notre amour- propre le met, pour ainsi dire, dans cette nécessité, parce que nous ne nous perdons totalement en Dieu que quand tout le reste nous manque. C'est comme un homme qui tombe dans un abîme ; il n'achève de s'y laisser aller qu'après que tous les appuis du bord lui échappent des mains. L'amour-propre, que Dieu précipite, se prend dans son désespoir à toutes les ombres de la grâce, comme un homme qui se noie se prend à toutes les ronces qu'il trouve en tombant dans l'eau.

« Il faut donc bien comprendre la nécessité de cette soustraction qui se fait peu à peu en nous de tous les dons divins. Il n'y a pas un seul don, si éminent qu'il soit, qui, après avoir été un moyen d'avancement,

ne devienne d'ordinaire pour la suite un piège et un obstacle à une plus grande perfection par les retours de propriété qui salissent l'âme. De là vient que Dieu ôte ce qu'il avait donné. Mais il ne Tôte pas pour en priver toujours; il l'ôte pour le mieux donner, et pour le rendre sans l'impureté de cette appropriation maligne que nous en faisons, sans nous en apercevoir. Le perte du don sert à en ôter la propriété , et, la propriété étant ôtée , le don est rendu au centuple. Alors le don n'est plus don de Dieu, il est Dieu même à l'âme. Ce n'est plus don de Dieu, car on ne le regarde plus comme quelque chose de distingué de lui et que l'âme peut posséder : c'est Dieu lui seul immédiatement qu'on regarde , et qui , sans être possédé par l'âme , la possède selon tous ses bons plaisirs.

« De l'attachement aux goûts sensibles naissent toutes les illusions. Les âmes sont grossières à ce point qu'elles cherchent le sensible pour trouver la sûreté. C'est tout le contraire , c'est le sensible qui donne le change ; c'est un appât flatteur pour l'amour-propre. On ne craint point de manquer à Dieu tandis que le plaisir dure. On dit alors dans son abondance : Je ne serai jamais ébranlé ; mais on croit tout perdu dès que l'ivresse est passée : ainsi on met son plaisir et son imagination en la place de Dieu. Il n'y a que la pure foi qui préserve de l'illusion. Quand on ne s'appuie sur rien d'imaginé, de senti, de goûté, de lumineux et. d'extraordinaire; quand on ne tient qu'à Dieu seul, en pure et nue foi, dans la simplicité de l'Évangile, en recevant les consolations qui viennent, et ne s'arrêtant à aucune, ne jugeant point et obéissant toujours, croyant facilement qu'on peut se tromper et que les autres peuvent nous redresser, enfin , agissant à chaque moment avec simplicité et bonne intention, suivant

lu lumière de foi actuellement présente, on est dans la voie la plus opposée à l'illusion.

« La pratique fera voir mieux que toute autre chose combien cette voie est. plus sûre que celle des goûts et des lumières extraordinaires. Quiconque voudra l'essayer reconnaîtra bientôt que cette voie de pure foi, suivie en tout, est la plus profonde et la plus universelle mort à soi-même. Les goûts et les certitudes intérieures dédommagent l'amour-propre de tout ce qu'il peut sacrifier au dehors : c'est une possession subtile de soi-même qui donne une vie secrète et raffinée. Mais se laisser dépouiller au dehors et au dedans tout ensemble, au dehors par la Providence, et au dedans par la nudité de foi obscure , c'est le total martyre, et par conséquent l'état le plus éloigné de l'illusion. On ne se trompe, on ne s'égare qu'en se flattant, qu'en s'épargnant, qu'en réservant quelque vie secrète à l'amour-propre, qu'en mettant quelque chose de déguisé en place de Dieu. Quand vous laissez tomber toute lumière particulière et tout goût flatteur, quand vous ne voulez qu'aimer Dieu sans vous attacher à le sentir, et que croire la vérité de la foi sans vous attachera voir, cette nudité si obscure ne laisse aucune prise à la volonté et au sens propre qui sont les sources de toute illusion.

« Ainsi ceux qui veulent se précautionner contre l'illusion en cherchant à sentir des goûts et à se l'aire des certitudes, s'exposent par là même à l'illusion : au contraire, ceux qui suivent l'attrait de l'amour dénuant et de la foi pure, sans chercher des lumièn et des goûts sensibles pour s'appuyer, évitent ce qui peut causer l'illusion et l'égarement. Vous trouverez dans l'Imitation de Jésus-Christ (1. 111, en. vi), que si Dieu vous ôte les douceurs intérieures, votre plaisir

doit être de demeurer privé de tout plaisir. Oh ! qu'une âme ainsi crucifiée est agréable à Dieu , quand elle ne cherche point à se détacher de la croix , et qu'elle veut bien expirer avec Jésus-Christ! On cherche des prétextes en disant qu'on craint d'avoir perdu Dieu lorsqu'on ne le sent plus. Mais dans la vérité, c'est impatience dans l'épreuve, c'est inquiétude de la nature délicate et attendrie sur elle-même ; c'est recherche de quelque appui pour l'amour-propre, c'est une lassitude dans l'abandon et une reprise de soi-même après s'être livré à la grâce. Mon Dieu ! où sont les âmes qui ne s'arrêtent point dans la voie de la mort? Celles qui auront persévéré jusqu'à la fin seront couronnées. »

Ces dernières paroles de l'illustre auteur nous montrent le terme auquel doit enfin arriver une âme qui ne veut point poser elle-même par sa lâcheté des bornes à sa perfection. Ce terme, c'est la mort à soimême, fruit d'un long exercice du renoncement et de l'abandon total de soi et de ses intérêts, en donnant suivant l'expression de Y Imitation, le tout pour le tout ! Da totum pro toto, à un Dieu qui se donne lui-même si libéralement à nous. — C'est cet abandon seul qui établit d'une manière imperturbable une âme dans la paix. Qui pourrait, en effet, troubler le repos de celui qui reçoit avec amour et confiance de la main de son Père céleste tout ce qui lui arrive, sans y opposer les répugnances de sa volonté, qu'il lui a déjà soumise?

Nous devons donc , pour terminer le tableau de la marche que suit la divine Providence dans l'œuvre de la sanctification des âmes, parler encore de cet abandon qui vient couronner l'œuvre , en expliquant d'abord avec quelque détail la pratique du renoncement, par lequel seul l'âme arrive peu à peu à abdiquer ainsi entre les mains de Dieu la conduite de

soi-même et les prétentions qui se rapportent à se? divers intérêts. Ce sera le sujet du chapitre suivant

Page 1