CHAPITRE X
DE L'ABANDON TOTAL ENTRE LES MAINS DE DIEU, DERNIÈRE CONDITION D'UNE PAIX IMPERTURBABLE; ET DE LA PRATIQUE DU RENONCEMENT, QUI CONDUIT A CET ABANDON.
L'âme désireuse de sa perfection ne peut être à Dieu avec cette plénitude qui rend sa paix inaltérable, qu'autant qu'elle se renonce elle-même, c'est-à-dire qu'elle se compte pour rien vis-à-vis de son créateur, qui ne saurait admettre le moindre partage. Celui, dit Jésus- Christ, gui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne saurait être mon disciple. Mais il faut expliquer plus en détail en quoi consiste ce renoncement. On comprend aisément qu'on doit renoncer aux plaisirs criminels, aux fortunes injustes et aux vanités grossières, parce que le renoncement à toutes ces choses, que la loi de Dieu prescrit, consiste dans un mépris qui les fait rejeter absolument comme criminelles; mais il n'est pas aussi aisé de concevoir le renoncement à des choses dont la possession est légitime, que les exigences mêmes de la position où l'on se trouve obligent souvent de conserver avec soin, comme sa réputation, les douceurs d'une vie honnête, les consolations de l'amitié et mille autres choses de ce genre.
Ici le renoncement consiste dans le détachement du cœur, qui, tout en s'appliquant modérément à conserver ces choses pour en faire un usage sobre, n'y cherche point son bonheur, n'en prend que ce que la nécessité réclame, s'étudiant à retrancher les besoins imaginaires dont la nature veut se flatter. Qu'est-ce, par exemple,
que renoncer, comme Jésus-Christ nous y convie, aux personnes qu'on aime le plus et qu'on est même obligé d'aimer? C'est ne les aimer que pour Dieu, user de leur amitié sobrement et pour le besoin , en bannissant tout ce qui sent la passion et la jalousie, être prêt à le? perdre quand Dieu le voudra , et ne chercher jamais en elles le vrai repos de son cœur, que l'on réserve pour un plus digne objet. En cet état, on use de la créature et du monde comme n'en usant point , selon l'expres6ion de saint Paul. On ne veut point jouir, on use seulement de ce que Dieu donne et qu'il veut qu'on aime : et la dépendance amoureuse où l'on reste à son égard au sujet de toutes ces choses assure la paix de l'âme contre les mille accidents de la vie.
Après avoir renoncé à tout ce qui est autour de nous , il faut en venir au dernier sacrifice , qui est celui de nous-mêmes. Car le fond de notre mal est de nous aimer d'un amour aveugle qui va jusqu'à l'idolâtrie; et ce n'est qu'en immolant ce moi, qui est notre idole, que nous pourrons guérir et nous assurer la paix. Dieu, qui dans les commencements nous attaquait par le dehors en nous arrachant les créatures auxquelles nous tenions d'une manière déréglée , après avoir posé ce fondement indispensable , nous attaque par le dedans pour nous arracher à nous-mêmes. Ce ne sont plus les objets étrangers qu'il nous ôte, il nous arrache le moi qui était le centre de notre amour. Nous n'aimions tout le reste que pour ce moi, et c'est ce moi qu'il poursuit impitoyablement et sans relâche, quand il a dessein de nous conduire à un degré de perfection un peu relevé. Le renoncement à notre corps est affreux pour les personnes délicates et mondaines, qui le regardent pratiquement comme la principale partie d'elles-mêmes, et qui le flattent avec tant de soin. Mais, lors même
que l'on s'est élevé au-dessus de cette faiblesse, il reste de grands obstacles pour renoncer à son esprit. On est pour son esprit, pour sa sagesse, pour sa vertu, comme une femme mondaine est pour sa beauté. On s'y complaît, on se sait bon gré d'être sage, modéré, préservé de l'ivresse des autres, et par là on s'enivre du plaisir que donne cette complaisance en soi-même. Oh! que ce poison est subtil! et que l'on manquerait à Dieu si on livrait volontairement soiy cœur à ce raffinement del'amour-propre! Il faut donc renoncer à toute jouissance et à toute complaisance naturelle dans notre sagesse et notre vertu.
« Remarquez, dit Fénelon, que plus les dons de Dieu sont purs et excellents, plus Dieu en est jaloux.B Il a fait miséricorde au premier homme pécheur, et il a condamné sans miséricorde l'ange rebelle. L'ange et l'homme avaient péché par l'amour d'eux-mêmes ; et comme l'ange était parfait, en sorte qu'il était tenté de se regarder comme une espèce dedivinilé, Dieu a puni son infidélité avec une jalousie plus sévère qu'il n'a puni celle de l'homme.
« Concluons donc que Dieu est plus jaloux de ses dons les plus excellents que des choses les plus communes. Il veut qu'on ne tienne à rien qu'à lui-même, et qu'on ne s'attache à ses dons , quelque purs qu'ils soient, que suivant son dessein, pour nous unir plus facilement et plus intimement à lui seul. Quiconque envisage avec complaisance et avec un certain plaisir de propriété une grâce, la tourne d'abord en poison. Ne vous appropriez donc jamais non seulement les choses extérieures, comme la faveur ou vos talents; mais pas même les dons intérieurs. Votre bonne volonté n'est pas moins un don de miséricorde que l'être il la vie qui viennent de Dieu. Vivez comme à l'ein-
prunt : tout ce qui est à vous et tout ce qui est vousmême n'est qu'un bien prêté; servez-vous-en selon l'intention de Celui qui le prête; mais n'en disposez jamais comme d'un bien qui est à vous. C'est cet esprit de désappropriation et de simple usage de soi-même et de notre esprit, poursuivre les mouvements de Dieu , qui est le seul véritable propriétaire de sa créature , en quoi consiste le solide renoncement à vous-même.
« Vous me demanderez apparemment quelle doit être en détail la pratique de cette désappropriation et de ce renoncement. Mais je vous répondrai que ce sentiment n'est pas plus tôt dans le fond de la volonté, que Dieu mène lui-même l'âme comme par la main pour l'exercer dans ce renoncement à toutes les occasions de la journée.
« Ce n'est point par des réflexions pénibles et par une contention continuelle qu on se renonce; c'est seulement en s' abstenant de se rechercher et de vouloir se posséder à sa mode , qu'on se perd en Dieu (1).
« Toutes les fois qu'on aperçoit un mouvement de hauteur, de vaine complaisance, de confiance en soimême, de désir de suivre son inclination contre la règle, de recherche de son propre goût, d'impatience contre les faiblesses d'autrui ou contre les ennuis de son propre état, il faut laisser tomber toutes ces choses comme une pierre au fond de F eau, se recueillir devant Dieu et attendre à agir jusqu'à ce qu'on soit dans la disposition où le recueillement doit mettre. Que si la dissipation des affaires ou la vivacité de l'imagination empêche l'âme de se recueillir d'une manière facile , douce et sensible, il faut au moins tâcher de se calmer parla droiture de
(1) Il est fort important de bien comprendre et de retenir ce qui est dit ici sur la pratique du renoncement, dont on se fait souvent une très fausse idée
la volonté, et par le désir du recueillement. Alors la volonté de ce recueillement est une espèce de recueillement qui suffit pour dépouiller l'âme de sa volonté propre , et pour la rendre souple dans la main de Dieu, y « Que s'il vous échappe, dans votre promptitude, quelque mouvement trop naturel, et qui soit de cette propriété maligne dont nous parlons, ne vous découragez pas; suivez toujours votre chemin; portez en paix devant Dieu l'humiliation de votre faute, sans vous laisser retarder dans votre course par le dépit très cuisant que l'amour-propre vous fait ressentir de votre faiblesse. Allez toujours avec confiance, sans vous laisser troubler par les chagrins d'un orgueil délicat qui ne peut souffrir de se voir imparfait. Votre faute servira, par cette confusion intérieure , à vous faire mourir à vous-même, à vous désap proprier des dons de Dieu eti; à vous anéantir devant lui. La meilleure manière de ia réparer est de mourir au sentiment de l'amour-propre, et de s'abandonner sans retardement au cours de la grâce, qu'on avait un peu interrompu par cette infidélité passagère.
« Le principal est de renoncer à votre propre sagesse par une conduite simple; et d'être prêt à sacrifier la faveur, l'estime et l'approbation publiques toutes les fois que la conduite de Dieu sur vous vous y engagera
« Du reste, il est impossible de préciser en détail en quoi consistent les dépouillements que Dieu opère dans l'âme. Ils sont aussi différents que les hommes sont différents entre eux. Chacun souffre les siens suivant ses besoins et les desseins de Dieu. Comment peut-on savoir de quoi on sera dépouillé, si l'on ne sait de quoi on est revêtu? Chacun tient à une infinité de choses qu'il ne devinerait jamais. \ Il ne sent qu'il y est attaché que quand on les lui ôte. Je ne sens mes
cheveux que quand on les arrache de ma tête. Dieu nous développe peu à peu notre fonds, qui nous était inconnu; et nous sommes tout étonnés de découvrir, dans nos vertus même, des vices dont nous nous étions toujours crus incapables. C'est comme une grotte qui paraît sèche de tous côtés, et d'où l'eau rejaillit tout à coup par les endroits dont on se défiait le moins.
« Ces dépouillements que Dieu nous demande ne sont point d'ordinaire ce qu'on pourrait s'imaginer. Dieu nous surprend par les choses les plus imprévues. Ce sont des riens , mais des riens qui désolent et qui font le supplice de l'amour-propre. Les grandes vertus éclatantes soutiendraient l'orgueil; mais on trouve dans la souplesse que Dieu demande pour une infinité de petites choses plus de renoncements et plus de mort à soi qu'il n'y en aurait dans de grands sacrifices. Cependant Dieu ne laisse point l'âme en repos jusqu'à ce qu'il l'ait rendue souple et maniable en la pliant de tous les côtés.
« Il faut parler trop ingénument, puis il faut se taire; il faut être loué, puis blâmé, puis oublié , puis examiné de nouveau; il faut être bas, il faut être haut; il faut se laisser condamner sans dire un mot qui justifierait d'abord : une autre fois, il faut dire du bien de soi. Il faut consentir à se trouver faibie, inquiet, irrésolu sur une bagatelle; à montrer des dépits de petit enfant; à choquer ses amis par sa sécheresse; à devenir jaloux et méfiant sans nulle raison; même à dire ses jalousies les plus sottes à ceux contre qui on les éprouve; à parler avec patience et ingénuité à certaines gens, contre leur goût et contre le sien propre, sans fruit; à paraître artificieux et de mauvaise foi; enfin, à se trouver soi-même sec, lan-
guissant, dégoûté de Dieu, dissipé et éloigné de tout 6entimenl de grâce. Voilà des exemples de ces dépouillements intérieurs f qui me viennent maintenant dans l'esprit; mais il y en a une infinité d'autres que Dieu assaisonne à chacun selon ses desseins.
« Il faut remarquer que les âmes fidèles à se renoncer sont souvent tourmentées par certaines vues d'intérêt propre qu'elles ont en parlant ou en agissant. Elles craignent de n'avoir pas résisté à une vaine complaisance, à un motif de gloire, au goût d'une commodité, à une recherche de soi-même dans les consolations de la vertu. Tout cela fait peur à une âme tendre; elle s'en accuse. Pour la rassurer, il est non de lui dire que tout le bien et tout le mal sont dans la volonté. Quand ces retours sur son propre intérêt sont involontaires , ils n'empêchent point qu'on ne soit véritablement détaché de soi.
« Mais quand on est réellement détaché de soi, dites-vous, peut-on avoir involontairement ces vues d'intérêt propre qui sont volontaires? A cela je réponds qu'il est rare qu'une âme véritablement détachée d'elle, et attachée à Dieu , se cherche encore pour son propre intérêt et de propos délibéré. Mais il est nécessaire, pour la mettre au large et pour l'empêcher d'être continuellement sur des épines, de savoir une bonne fois que les retours involontaires sur notre propre intérêt ne nous rendent point désagréables à Dieu, non plus que les autres tentations auxquelles on n'a donné aucun consentement. D'ailleurs, il faut comprendre que les personnes qui ont une sincère piété, mais qui ne sont point entièrement mortes à la commodité de la vie, ou à la réputation, ou à l'amitié se laissent un peu aller à se rechercher elles-mêmes sur toutes ces choses. On n'y va pas directement et ouvertement tête bais-
sée; mais on s'y laisse entraîner comme par occasion. On tient encore à soi par toutes ces choses, et une marque évidente qu'on y tient, c'est que, si quelqu'un ébranle ces soutiens de la nature, elle est désolée. Si quelque accident trouble le repos de notre vie, menace notre réputation, ou détache de nous les gens dont nous estimons l'amitié, nous sentons alors en nous une vive douleur qui marque combien l'amour-propre est encore vivant et sensible.
« Nous tenons donc encore à nous sans nous en apercevoir, et il n'y a que les occasions de perte qui nous découvrent le vrai fond de notre cœur. Ce n'est 5u'à mesure que Dieu nous les arrache, ou qu'il fait semblant de nous les arracher, que nous en perdons une propriété injuste et maligne, par le sacrifice que nous lui en faisons. Tout ce qu'on appelle usage modéré ne nous assure point de notre détachement comme nous en sommes assurés par une privation tranquille. Il n'y a que la perte, et la perte que Dieu opère luimême, qui nous dêsapproprie véritablement.
« En cet état de piété sincère, mais encore imparfaite, on a une infinité de ces recherches secrètes de soi-même. Il y a un temps où on ne les voit pas encore distinctement, et où Dieu permet que la lumière intérieure n'aille pas plus loin que la force de sacrifier. Jésus-Christ dit intérieurement ce qu'il disait à ses apôtres : J'ai bien d'autres choses à vous découvrir, mais vous nêtes pas encore capables de les porter. On voit en soi de bonnes intentions qui sont véritables; mais on serait effrayé si l'on pouvait voir à combien de choses on tient encore. Ce n'est pas d'une volonté pleine et avec réflexion qu'on a ces attachements; on ne dit pas en soi-même : Je les ai et je veux les avoir; mais enfin on les a, et quelquefois même on craint
de trop creuser et de les trouver. On sent sa faiblesse , on n'ose pénétrer plus loin. Quelquefois aussi on a un zèle impatient pour sa propre perfection, on voudrait trouver tout pour sacrifier ; mais c'est un zèle indiscret et téméraire , comme celui de saint Pierre , qui disait : Je suis prêt à mourir; et une servante lui fit peur. On cherche à découvrir toutes ses faiblesses, et Dieu nous ménage dans cette recherche. Il nous refuse une lumière trop avancée pour notre état; il ne permet pas que nous voyions dans notre cœur ce qu'il n'est pas encore temps d'en arracher. C'est un ménagement admirable de la bonté de Dieu de ne nous solliciter jamais intérieurement à lui sacrifier quelque chose que nous avons aimé et possédé jusqu'ici sans nous en donner une lumière, et de ne nous donner jamais la lumière du sacrifice sans nous en donner la force. Jusque-là, nous sommes à l'égard de ce sacrifice comme les apôtres étaient sur ce que Jésus-Christ leur prédisait de sa mort; ils ne comprenaient rien, et leurs yeux étaient fermés à la lumière. Les âmes les plus droites et les plus vigilantes contre leurs défauts sont encore dans cet état d'obscurité sur certains détachements que Dieu réserve à un état de foi et de mort plus avancé. 11 ne faut point vouloir en prévenir le temps, et il suffît de demeurer en paix, pourvu qu'on soit fidèle dans tout ce qu'on connaît. S'il reste quelque chose à connaître, Dieu nous le découvrira
a Heureux celui qui, dans cette œuvre du dépouillement, n'hésite jamais à suivre les mouvements de la grâce, qui ne craint que de ne pas les suivre assez promptement, qui aime toujours mieux taire trop que trop peu contre lui-même! Heureux celui qui présente hardiment toute l'étoffe dès qu'on lui demande un
échantillon, et qui laisse Dieu tailler en plein drap! Heureux celui qui , ne se comptant pour rien , ne met jamais Dieu dans la nécessité de le ménager! Heureux celui que tout ceci n'effraie point !
« On croit que cet état est horrible ; on se trompe, on se trompe : c'est là qu'on trouve la paix, la liberté, et que le cœur, détaché de tout, s'élargit sans bornes, en sorte qu'il devient immense; rien ne le rétrécit, et, selon la promesse, il devient une même chose avec Dieu même.
« 0 mon Dieu! vous seul pouvez donner la paix qu'on éprouve en cet état-là. Plus l'âme se sacrifie sans ménagement, plus elle est libre. Tandis qu'elle n'hésite point à tout perdre, elle possède tout. C'est une image de l'état des bienheureux , qui seront à jamais ravis en Dieu dans ce transport et heureux éternellement.
« Vous faites , ô Époux des âmes , éprouver dès cette vie, aux âmes qui ne vous résistent jamais, un avantgoût de cette félicité. Comme il n'y a que la créature qui borne le cœur, le cœur n'étant jamais resserré ni par l'attachement aux créatures , ni par le retour sur lui-même, il entre , pour ainsi dire , dans votre immensité. Rien ne l'arrête; il se perd toujours en vous de plus en plus : mais quoique sa capacité croisse à l'infini , vous le remplissez tout entier, il est toujours rassasié. Voilà , ô mon Dieu , la vraie et pure adoration en*esprit et en vérité : vous cherchez de tels adorateurs, mais vous n'en trouvez guère....
« Quand on est bien abandonné à Dieu , tout ce que l'on fait est bien fait, sans faire beaucoup de choses : on s'abandonne avec confiance pour l'avenir; on veut sans réserve tout ce que Dieu voudra ; et l'on ferme les yeux pour ne rien prévoir de l'avenir. Cependant on s'applique dans le présent à accomplir sa volonté ; à chaque jour suffit son bien et son mal. Ce journalier
accomplissement de la volonté de Dieu est l'avénement de son règne au-dedans de nous et tout ensemble notre pain quotidien. On serait infidèle et coupable d'une défiance païenne si l'on voulait pénétrer dans cet avenir du temps que Dieu nous dérobe : on le lui laisse; c'est à lui de le faire doux ou amer, court ou long : qu'il fasse ce qui est bon à ses yeux. La plus parfaite préparation à cet avenir, quel qu'il soit, est de mourir à toute volonté propre , pour se livrer totalement à celle de Dieu. Comme la manne avait tous les goûts, cette disposition générale renferme toutes les grâces et tous les sentiments convenables à tous les états où Dieu pourra nous mettre dans la suite.
« Quand on est ainsi prêt à tout, c'est dans le fond de l'abîme que l'on commence à prendre pied ; on est aussi tranquille sur le passé que sur l'avenir. On suppose de soi tout le pis qu'on en peut supposer, mais on se jette aveuglément dans les bras de Dieu; on s'oublie , on se perd , et c'est la plus parfaite pénitence que cet oubli de soi-même; car toute ta conversion ne consiste qu'à se renoncer pour s'occuper de Dieu. Cet oubli est le martyre de l'amour-propre , où il ne trouve aucune ressource. Alors le cœur s'élargit ; on est soulagé en se déchargeant de tout le poids de soi-même, dont on s'accablait; on est étonné de voir combien la voie est droite et simple. On croyait qu'il fallait une contention perpétuelle et toujours quelque nouvelle action sans relâche; au contraire, on aperçoit qu'il y a peu à faire; qu'il suffit, sans trop raisonner ni sur l'avenir ni sur le passé , de regarder Dieu avec confiance comme un père qui nous mène dans le moment présent comme par la main. Si quelque distraction le fait perdre de vue, sans s'arrêter à la distraction, on tourne vers Dieu; et il fait sentir ce qu'il veut. Si
l'on fait des fautes, on en fait une pénitence qui est une douleur toute d'amour. On se retourne vers Celui de qui on s'était détourné. Le péché paraît hideux ; mais l'humiliation qui en revient, et pour laquelle Dieu l'a permis , paraît bonne. Autant que les réflexions de l'orgueil sur nos propres fautes sont arriéres , inquiètes et chagrines } autant le retour de l'âme vers Dieu , après ces fautes , est-il recueilli , paisible et soutenu par la confiance.
« Vous sentirez par expérience combien ce retour simple et paisible vous facilitera votre correction plus que tous les dépits sur les défauts qui vous dominent. Soyez seulement fidèle à vous tourner simplement vers Dieu dès le moment que vous apercevrez votre faute. Vous aurez beau chicaner avec vous-même, ce n'est point avec vous que vous devez prendre vos mesures. Quand vous vous grondez sur vos misères, je ne vois dans votre conseil que vous seul avec vous-même. Pauvre conseil, où Dieu n'est pas!
« Qui vous tendra la main pour sortir du bourbier? sera-ce vous? Hé! c'est vous-même qui vous y êtes enfoncé, et qui ne pouvez en sortir. Déplus, ce bourbier, c'est vous-même; tout le fond de votre mal est de ne pouvoir sortir de vous : espérez-vous d'en sortir en vous entretenant toujours avec vous-même et en nourrissant votre sensibilité parla vue de vos faiblesses? Vous ne faites que vous attendrir sur vous-même pattous ces retours. Mais le moindre regard de Dieu calmerait bien mieux votre cœur troublé par cette occupation de vous-même, et c'est ce qu'il vous faut. Sortez donc de vous-même, et vous serez en paix. iMais comment en sortir? 11 ne faut que se tourner doucement, du côté de Dieu, et en former peu à peu l'habitude par la fidélité à y revenir toutes les fois qu'on s'aperçoit de sa distraction »