DIVERS AVIS SUR LES MOYENS DE CONSERVER LA PAIX
ARTICLE I
Instruction générale pour avoir la paix intérieure (1).
Il n'y aura jamais de paix pour ceux qui résistent à Dieu : s'il y a quelque joie au monde, elle est réservée à la conscience pure : toute la terre est un lieu de tribulation et d'angoisse pour une mauvaise conscience.
Oh ! que la paix qui vient de Dieu est différente de celle qui vient du siècle! Elle calme les passions; elle entretient la pureté de la conscience; elle est inséparable de la justice; elle unit à Dieu; elle nous fortifie contre les tentations. Cette pureté de conscience s'entretient par la fréquentation des sacrements. La tentation, si elle ne nous surmonte point, porte toujours
(i) Cet. article est tiré des œuvres spirituelles de Fénelon.
m fruit avec elle. La paix de l'âme consiste dans une entière résignation à la volonté de Dieu.
Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous troublez pour bien des choses; il n'y en a qu'une nécessaire (1). Une vraie simplicité, un certain calme d'esprit qui est le fruit d'un entier abandon à tout ce que Dieu veut, une patience et un support pour les défauts du prochain que la présence de Dieu inspire, une certaine candeur et une certaine docilité d'enfant pour avouer ses fautes, pour vouloir en être repris, et pour se soumettre au conseil des personnes expérimentées, seront des vertus solides, utiles et propres pour vous sanctifier.
La peine que vous avez sur un grand nombre de choses vient de ce que vous n'acceptez pas avec assez d'abandon à Dieu tout ce qui peut vous arriver. Mettez donc toutes choses entre ses mains, et faites-en par avance le sacrifice entier dans votre cœur. Dès le moment que vous ne voudrez plus rien selon votre propre jugement, et que vous voudrez sans réserve tout ce que Dieu voudra, vous n'aurez plus tant de retours inquiets et de réflexions à faire sur ce qui vous regarde ; vous n'aurez rien à cacher ni à ménager. Jusque-là, vous serez troublé, changeant dans vos vues et dans vos goûts, facilement mécontent d'autrui, peu d'accord avec vous-même, plein de réserve et de défiance; votre bon esprit, jusqu'à ce qu'il soit bien humilié et simple, ne servira qu'à vous tourmenter; votre piété . quoique sincère, vous donnera moins de soutien et de consolation que de reproches intérieurs. Si, au contraire , vous abandonnez tout votre cœur à Dieu, vous serez tranquille et plein de la joie du Saint-Esprit.
(1) Martha, Martha, sollicita es et turbans erga plurima; porro, unum est necessarium. Luc, x, 41, 42.
Malheur à vous si vous regardez encore l'homme dans l'œuvre de Dieu ! Quand il s'agit de choisir un guide, il faut compter tous les hommes pour rien. Le moindre respect humain fait tarir la grâce , augmente les irrésolutions. On souffre beaucoup, et on déplaît encore davantage à Dieu.
Ce qui nous oblige à aimer Dieu, c'est qu'il nous a aimés le premier, et aimés d'un amour tendre, comme un père qui a pitié de ses enfants, dont il connaît l'extrême fragilité et la boue dont il les a pétris. Il nous a cherchés dans nos propres voies, qui sont celles du p^hé; il a couru comme un pasteur qui se fatigue po«ir retrouver sa brebis égarée. Il ne s'est pas contenté de nous chercher; mais, après nous avoir trouvés , il s'est chargé de nous et de nos langueurs; il a été obéissant jusqu'à la mort de la croix. On peut dire de même qu'il nous a aimés jusqu'à la mort de la croix, et que la mesure de son obéissance a été celle de son amour. Quand cet amour remplit bien une âme , elle goûte la paix de la conscience ; elle est contente et heureuse ; il ne lui faut ni grandeur, ni réputation , ni plaisir, rien de tout ce que le temps emporte sans en laisser aucune trace ; elle ne veut que la volonté de Dieu , et elle veille incessamment dans l'heureuse attente de son Époux.
De tous les biens que vous devez chercher, le principal est la paix dans une conduite simple, où l'on ne regarde jamais l'avenir avec trop d'inquiétude. L'avenir est à Dieu , et point à vous : Dieu l'assaisonnera comme il faut, selon vos besoins; mais si vous voulez pénétrer cet avenir par votre sagesse, vous n'en tirerez aucun fruit que l'inquiétude et la prévoyance de certains maux inévitables. Songez seulement à profiter de chaque jour ; chaque jour a son bien et son
mal, en sorte même que le mal devient souvent un bien, pourvu qu'on laisse faire Dieu et qu'on ne le prévienne jamais par impatience.
Dieu vous donnera alors tout le temps qu'il faudra pour aller à lui. Il ne vous donnera peut-être pas tout celui que vous voudriez pour vous occuper selon votre goût, et pour vivre à vous-même, sous prétexte de perfection : mais vous ne manquerez ni de temps ni d'occasions de renoncer à vous-même et à vos inclinations. Tout autre temps au delà de celui-là est perdu, quelque bien employé qu'il vous paraisse. Soyez même persuadé que vous trouverez sur toutes ces choses des facilités convenables à vos vrais besoins; car autant que Dieu déconcertera vos inclinations, autant soutiendra-t-il votre faiblesse. Ne craignez rien et laissez-le faire : évitez seulement, par une occupation douce, tranquille et réglée, la tristesse et l'ennui , qui sont la plus dangereuse tentation pour votre naturel. Vous serez toujours libre en Dieu, pourvu que vous ne vous imaginiez pas avoir perdu votre liberté.
Il vaut mieux mettre sa confiance dans le Seigneur que de la mettre dans l'homme (1). Vous vous confiez tous les jours à des amis faibles, à des hommes inconnus, à des domestiques infidèles, et vous craignez de vous fier à Dieu! La signature d'un homme public vous met en repos sur votre bien, et l'Évangile éternel ne vous rassure pas! Le monde vous promet, et vous le croyez; Dieu vous jure, et vous avez de la peine à le croire. Quelle honte pour lui! quel malheur pour vous ! Rétablissons tout dans l'ordre. Faisons avec modération ce qui dépend de nous. Attendons sans bornes ce qui dépend de Dieu. Réprimons tout empressement
(1) Ps., cxvn, 8.
de passion, toute inquiétude déguisée sous le nom de raison ou de zèle. Celui qui en use ainsi s'établit en Dieu, devient immobile comme la montagne de Sion. La confiance pour le salut doit être encore plus élevée et plus ferme. Je puis tout en Celui qui me fortifie^). Quand je croyais tout pouvoir, je ne pouvais rien, et maintenant qu'il me semble que je ne puis rien, je commence à pouvoir tout. Heureuse impuissance qui me fait trouver en vous , ô mon Dieu ! tout ce qui me manquait en moi-même! Je me glorifie dans mon infirmité et dans les malheurs de ma vie , puisqu'ils me désabusent du monde entier et de moi-même. Je dois m'estimer heureux d'être écrasé par une main si miséricordieuse, puisque c'est dans cet anéantissement que je serai revêtu de votre force, caché sous vos ailes , et environné de cette protection spéciale que vous étendez sur vos enfants humbles, qui n'attendent rien que de vous.
ARTICLE IL
L'âme qui veut avoir la paix ne doit chercher de repos ni déplaisir qu'en Dieu (2).
Une âme à qui rien ne plaît au monde que les persécutions et les mépris , qui n'aime et ne désire rien de tous les biens qu'il peut donner et qui ne craint rien de tous les maux qu'il peut faire, qui fuit les uns comme le poison, et qui cherche les autres comme ses délices, est en état de recevoir de grandes consolations de Dieu , pourvu que sa confiance soit toute en lui, et qu'elle ne présume rien de ses forces. Le courage de saint Pierre était grand, quand il disait hautement
(1) Philipp., iv, 13. — (2) Cet article et les six suivants sont tirés du Iraité delà Paix de l'âme.
qu'il voulait mourir avec Jésus-Christ; cette volonté déterminée était en apparence fort bonne , mais en effet elle avait un vice : c'est que c'était sa volonté propre; et ce vice fut la cause de sa chute, tant il est vrai que nous ne saurions rien penser ni rien faire qui soit bon, sans le secours de la grâce de Dieu.
Tenons notre âme libre de toutes sortes de désirs , qu'elle soit tout entière à ce qu'elle fait, à ce qu'elle pense, sans souffrir que l'inquiétude de ce qu'elle fera ou pensera hors de l'instant de son action la tienne partagée.
Néanmoins, il n'est défendu à personne de s'appliquer à ses affaires temporelles par une sollicitude prudente et éclairée, selon les besoins de son état; ces choses, prises comme il faut, sont dans l'ordre de Dieu, et n'empêchent nullement la paix intérieure et l'avancement spirituel.
Nous ne saurions rien faire de mieux pour bien employer le temps présent que d'offrir à Dieu notre âme nue et dépouillée de tout désir, et de nous tenir devant sa divine Majesté comme un pauvre mendiant faible et languissant, dénué de tout, et qui ne saurait rien faire ni rien gagner.
Cette liberté d'esprit, sans engagement ni en nous, ni hors de nous, pour ne dépendre absolument que de Dieu , est l'essentiel de la perfection.
On ne peut concevoir quels soins la divine bonté daigne prendre d'une créature qui est ainsi tout à elle.
Dieu a pour agréable qu'elle lui communique son cœur avec confiance. Il veut bien éclaircir et résoudre ses difficultés et ses doutes, la relever quand elle est tombée, lui remettre ses fautes toutes les fois qu'il la trouve préparée à s'en repentir; car Dieu est toujours le Prêtre éternel : quelque pouvoir qu'il ait donné à
saint Pierre et à ses successeurs de lier et de délier, il ne s'en est pas privé lui-même tellement que , si le confesseur de cette personne ne veut pas lui administrer les sacrements aussi souvent qu'elle le désirerait , ce Père miséricordieux ne la reçoive et ne lui accorde le pardon toutes les fois qu'elle vient à lui avec confiance, douleur et amour.
Tels sont les fruits de ce saint attachement.
ARTICLE III
Les obstacles et les répugnances que nous trouvons à cette paix intérieure ne doivent point nous contrister.
Dieu permettra que cette sérénité intérieure, cette solitude de l'âme, cette paix et ce saint repos du cœur se trouvent bien souvent troublés et obscurcis par les mouvements et les fumées qui s'élèveront de l'amourpropre et de nos inclinations naturelles.
Mais comme sa bonté permet ces choses pour notre plus grand bien, elle aura toujours soin de répandre sur la sécheresse de nos cœurs la douce rosée de ses consolations ; et cette rosée non seulement abaissera cette poussière; mais lui fera produire des fleurs et des fruits dignes d'être agréés de sa divine Majesté.
Ce bouleversement de notre tranquillité intérieure, et ces agitations causées par les émotions de l'appétit sensitif sont les combats dans lesquels les Saints ont l'emporté les victoires qui leur ont mérité leurs glorieuses couronnes.
Quand vous tomberez dans ces faiblesses, ces dégoûts, ces troubles et ces désolations d'esprit, dites à Dieu, avec un cœur aimant et humilié : Seigneur, je suis la créature que vos mains ont formée, et l'esclave que votre sang a racheté; disposez de moi comme de
ce qui est à vous et de ce qui n'est t'ait que pour vous, et permettez-moi seulement d'espérer en vous. Bienheureuse l'âme qui saura ainsi s'offrir à Dieu au temps de l'affliction.
Et quoique vous ne puissiez pas sitôt soumettre votre volonté à celle de Dieu, Une faut point vous en attrister : c'est votre croix : il vous commande de la porter et de le suivre. Lui-même n'a-t-il pas porté la croix pour vous enseigner à la porter aussi? Représentezvous son combat au jardin des Oliviers : réfléchissez sur cette résistance de l'humanité, qui dans ses faiblesses lui faisait dire : Mon Père, s'il est possible, que je ne boive point ce calice! Admirez ensuite cette force de son âme, qui, s'élevant au-dessus de la faiblesse du corps, lui faisait aussitôt ajouter : Que ma volonté ne soit pas faite, mais la vôtre.
De même la faiblesse naturelle vous portera à fuir toute peine et toute tribulation : quand elles se présenteront, vous vous sentirez découragé, et vous désirerez qu'elles s'éloignent; vous leur ferez mauvais visage, vous voudriez qu'elles fussent bien loin. Mais persévérez dans l'humilité et dans la prière jusqu'à ce qu'enfin vous n'ayez plus de volonté ni d'autre désir sinon que le bon plaisir de Dieu s'accomplisse en vous.
Faites en sorte que la demeure de votre cœur appartienne exclusivement à Dieu, qu'il n'y ait jamais ni liel, ni amertume, ni répugnance volontaire à quelque chose que ce soit ; n'arrêtez jamais vos yeux ni votre pensée sur les mauvaises actions d'autrui, et, sans y faire de réflexion, passez paisiblement votre chemin , et ne pensez à rien qu'à vous détourner de ce qui peut vous blesser. C'est un grand art pour être à Dieu que de franchir tous les obstacles, et de ne s'arrêter à aucune des choses d'ici-bas.
ARTICLE IV
Des artifices dont le démon se sert pour troubler la paix de notre âme, et comment nous pouvons nous en garantir.
Cet ennemi du salut des hommes s'efforce principalement de nous faire perdre l'état d'humilité et de simplicité chrétiennes.
Pour y parvenir, il nous excite à mettre notre confiance en nous-mêmes, dans notre diligence, dans notre industrie; et il tâche de nous inspirer un mouvement de préférence pour nous en nous comparant au prochain, préférence qui sera bientôt suivie du mépris sous prétexte de quelque défaut.
Il se glisse dans nos âmes par quelqu'un de ces moyens; mais la porte par laquelle il désire le plus entrer, c'est la porte de la vanité et de l'estime de nousmêmes.
Le secret, pour s'en garantir, est de nous retrancher toujours dans la vertu d'humilité, sans nous en éloigner jamais, de nous confondre et de nous anéantir nous-mêmes. Si nous sortons de cet état, nous ne nous défendrons jamais de cet esprit d'orgueil; et quand il aura gagné notre volonté par cette voie, il y régnera en tyran et y fera régner tous les vices.
Ce n'est pas encore assez que de veiller, il faut prier, car il est dit : Veilles et priez. La paix de l'âme est un trésor que ces deux gardiens peuvent seuls conserver.
Ne souffrons point que notre esprit s'agite et s'inquiète pour quelque chose que ce soit. L'âme humble et tranquille fait toute chose avec facilité; les obstacles ne tiennent point devant elle, elle fait le bien et y persévère ; mais l'âme troublée et inquiète fait peu de bien, le fait imparfaitement, se lasse bientôt, souffre continuellement , et ses peines ne lui sont d'aucun profit.
Vous discernerez les pensées que vous devez entretenir et celles qu'il faut bannir, par la confiance ou la défiance quelles vous inspireront en la miséricorde de Dieu. Si elles excitent toujours de plus en plus en vous cette amoureuse confiance, vous devez les recevoir comme des messagères du ciel, en faire vos délices et le sujet de vos entretiens; mais vous devez bannir et rejeter, comme des inspirations du démon, celles qui tendent à vous donner de la défiance des infinies miséricordes de Dieu.
Le tentateur, lorsqu'il s'attaque aux âmes pieuses, leur fait paraître les fautes ordinaires beaucoup plus grandes qu'elles ne le sont; il leur persuade qu'elles ne font jamais leur devoir, qu'elles ne se confessent pas bien, qu'elles communient avec trop de tiédeur, que leurs prières ont de grands défauts; il travaille ainsi, par tous ces scrupules, à les tenir toujours troublées, inquiètes et impatientes, et il les porte à quitter leurs exercices de piété, comme si tout ce qu'elles font était sans fruit , comme si Dieu ne les regardait pas et les avait tout à fait oubliées. Et toutefois il n'est rien de si faux que de telles persuasions. On peut tirer de très grands avantages des distractions , des sécheresses intérieures et des fautes que l'on commet dans les exercices de piété, pourvu que l'âme entende et comprenne ce que Dieu veut d'elle en cet état, qu'elle prenne patience et persévère dans ce qu'elle a commencé. La prière et l'action d'une âme privée de consolations spirituelles est un des plaisirs que Dieu prend en sa créature, disait le grand saint Grégoire, et surtout lorsque, quoiqu'elle se sente pleine de froideur, d'insensibilité et de dégoût, elle persévère avec courage dans ses pieux exercices. Sa patience prie assez pour elle, et la rend plus agréable à Dieu que les prières qui seraient de
son goût. Le même saint dit que cette nuit intérieure où elle se trouve quand elle prie est une lumière qui brille en la présence de Dieu ; qu'il ne peut rien venir de nous qui soit plus capable de l'attirer en nous;' qu'elle le force même en quelque sorte à nous accorder de nouvelles grâces.
Ne quittez donc jamais une bonne œuvre, quelque dégoût que vous y trouviez, si vous ne voulez obéir au démon ; et apprenez par la lecture de l'article suivant les grands fruits que vous pouvez tirer de votre humble persévérance dans les exercices de piété au temps de vos plus grandes sécheresses.
ARTICLE V
L'âme ne doit point s'attrister à cause de ses tentations intérieures.
Les biens qui procèdent de nos sécheresses spirituelles, et même de nos fautes dans nos exercices sont assurément infinis, mais ce n'est que par l'humilité et la patience que nous pourrons en faire notre profit. Si nous savions bien comprendre ce secret, nous nous épargnerions bien des peines et des moments fâcheux.
Hélas ! que nous avons tort de prendre ces épreuves pour des marques d'aversion et d'horreur de la part de Notre-Seigneur, et de croire que sa colère nous punit quand sa bonté nous favorise ! Ne voyons-nous pas que le sentiment des peines que nous causent ces sécheresses intérieures ne peut naître que du désir que nous avons d'être agréables à Dieu; zélés et fervents dans ce qui regarde son service ; puisque ce qui nous afflige n'est autre chose que la privation de ces sentiments, et que ces chagrins et ces dégoûts qui nous accablent nous persuadent que nous lui déplaisons comme nous nous déplaisons à nous-mêmes ? Rassurons-nous donc et soyons certains que c'est un bon effet d'une bonne
cause. Ces choses n'arrivent qu'à ceux qui veulent vivre en vrais serviteurs de Dieu, et s'éloigner de tout ce qui peut non pas seulement l'offenser, mais lui déplaire.
Au contraire , nous ne voyons pas que les grands pécheurs , ni ceux qui vivent de la vie du monde se plaignent fort de ces sortes de tentations.
C'est un remède qui n'est pas de notre goût et contre lequel notre estomac se soulève; mais il nous fait un bien merveilleux, sans que nous nous en apercevions- Que la tentation soit des plus horribles, et telle que la seule pensée nous épouvante et nous scandalise; plus elle nous afflige , plus elle nous humiliera; plus aussi nous en retirerons de profit. C'est ce que l'âme n'entend point et ne comprend point; c'est pourquoi elle ne veut point entrer dans une route où elle ne voit et ne sent rien qui ne lui déplaise et ne l'afflige.
C'est, en un mot, qu'elle ne voudrait jamais être sans plaisirs et sans consolation, et que tout ce qui n'a point cette douceur est regardé par elle comme un travail sans fruit.
ARTICLE VI
Dieu nous envoie cet tentations pour notre bien.
Nous sommes naturellement superbes, ambitieux et amis de nos sens : de là vient que nous nous flattons en toutes choses, et que nous nous estimons beaucoup plus que nous ne valons.
Mais cette présomption est tellement ennemie du progrès spirituel, que ses premières atteintes, pour peu qu'elles nous plaisent, sont capables de nous empêcher de parvenir à la véritable perfection.
C'est un mal que nous ne voyons pas ; mais Dieu , qui le connaît et qui nous aime, a toujours soin de nous détromper, de nous faire revenir de cette illu-
sion de l'amour- propre, et de nous ramener à la connaissance de nous-mêmes. N'est-ce pas ce qu'il fit à l'égard de son apôtre saint Pierre, quand il permit qu'il le reniât, afin qu'il pût revenir à la connaissance de ce qu'il était lui-même , et perdre cette dangereuse présomption? N'est-ce pas aussi ce qu'il a fait à saint Paul, quand, pour préservatif de cette peste de l'âme et de l'abus qu'il pouvait faire des hautes révélations qu'il avait eues, il a voulu le laisser exposé à une tentation humiliante, qui lui fit tous les jours sentir sa faiblesse naturelle ?
Admirons la bonlé et la sagesse de Dieu, qui agit contre nous-mêmes par nous-mêmes, qui nous fait du bien sans que nous le sentions, et lors même que nous pensons qu'il nous fait du mal.
Nous nous imaginons que ces refroidissements de cœur nous arrivent parce que nous sommes imparfaits et insensibles aux choses de Dieu. Nous n'avons pas de peine à nous persuader qu'il n'est point d'âme plus distraite et plus abandonnée que la nôtre; que Dieu n'a point de serviteurs qui le servent si misérablement et si lâchement que nous, et que les pensées qui nous troublent ne peuvent être que le partage des pécheurs et des impies.
Il arrive donc, par l'opération de ce remède céleste, que ce présomptueux, qui croyait êtce quelque chose, commence à se croire le plus méchant homme du monde et indigne du nom de chrétien.
Sans ce remède salutaire, serait-il jamais descendu de cette élévation de pensées où l'avaient fait monter les illusions de l'amour-propre? Aurait-il jamais été guéri de cette enflure de l'orgueil? Ces vapeurs et ces fumées de vanité auraient-elles jamais quitté sa tête et son cœur?
222 DIVERS AVJS
L'humilité n'est pas le seul profit que nous tirions de ces tentations , afflictions et désolations intérieures qui dessèchent notre âme et en bannissent tout ce que la dévotion a de sensible, car cet état nous force de recourir à Dieu, de fuir toutes les choses qui peuvent lui déplaire , et de rentrer dans la pratique des vertus avec plus d'application qu'auparavant. Ces afflictions nous servent de purgatoire, puisqu'elles nous purifient et nous préparent des couronnes, quand elles sont reçues avec humilité et endurées avec patience.
L'âme , étant persuadée de ce que nous venons de dire , n'a qu'à considérer si elle a sujet de se troubler lorsqu'elle perd le goût de la dévotion et qu'elle se trouve engagée dans la tentation ; si elle serait raisonnable d'attribuer à la malice du démon ce qui est envoyé de la main de Dieu , et de prendre les témoignages de son amour pour des marques de sa haine.
Tout ce qui lui reste à faire quand elle tombe dans cet état, c'est de s'humilier devant Dieu, de persévérer et de souffrir avec patience le dégoût qu'elle éprouve , de se conformer à la divine volonté, et détacher de demeurer en repos par cette humble soumission à tout ce qui vient de sa main , puisque c'est la main de son Père qui est dans les cieux. Au lieu de se laisser abattre par la tristesse et le découragement , elle doit rendre de nouvelles actions de grâces , ne point se troubler, et s'abandonner entièrement aux ordres de Dieu.
ARTICLE VII
Ce qu' il faut faire pour ne point se (Kcoiii-ager à la vue de ses fautes.
S'il arrive que vous péchiez par actions ou par paroles , que quelque événement vous mette en colore , que quelque vaine curiosité vous enlève à vos exercices, que quelque joie immodérée vous transporte,
que vous ayez soupçonné injustement votre prochain, ou que vous soyez tombé dans une faute contre laquelle vous aviez résolu de vous tenir en garde, ne vous découragez point pour cela; ne perdez point non plus trop de temps à yous rappeler ce qui s'est passé, pour vous affliger et vous inquiéter, vous imaginant que vous ne parviendrez jamais à vous corriger, que vous ne faites pas ce que vous devez dans vos exercices, et que, si vous le faisiez, vous ne retomberiez pas si' souvent dans cette faute ; car c'est là un défaut de confiance que vous devez éviter.
Vous ne devez point non plus vous arrêter à examiner avec un soiu minutieux les circonstances de votre faute, s'il y a eu plein consentement ou non; le temps qu'elle a duré , s'il a été long ou court : parce que cela ne sert qu'à vous remplir l'esprit d'inquiétudes avant et après vos confessions, comme si vous n'aviez jamais dit ce qu'il faut dire.
Vous n'auriez point toutes ces inquiétudes si vous connaissiez votre faiblesse naturelle , et si vous saviez la manière dont vous devez agir envers Dieu après vos chutes. Ce n'est point avec ce chagrin et ce découragement intérieur qui trouble et qui abat, c'est par une humble, douce et amoureuse confiance en la bonté de votre Père, que vous devez recourir à lui non seulement après les fautes légères qui sont l'effet de la tiédeur et de l'indolence, mais aussi après les plus graves qui se commettent par malice.
C'est ce que plusieurs personnes ne comprennent pas ; car, au lieu de pratiquer cette grande leçon de confiance filiale en la bonté et la miséricorde de Dieu , elles se laissent aller à un abattement tel, qu'à peine peuvent-elles avoir une bonne pensée, et elles mènent une vie misérable et languissante, parce qu'elles s'obs-
tinent à préférer leurs imaginations à la vraie et salutaire doctrine.
ARTICLE VIII
L'âme doit se calmer sans perdre de temps à chaque inquiétude qu'elle éprouve.
Voici donc votre règle autant de fois que vous tomberez en quelque faute , grande ou petite , quand vous l'auriez commise volontairement et mille fois le jour : aussitôt que vous reconnaîtrez ce que vous avez fait, considérez votre fragilité, recourez à Dieu avec un esprit humble, et dites-lui avec une douce et aimable confiance : Vous l'avez vu , mon Dieu , j'ai fait ce que je suis capable défaire; vous voyez ce que je suis , le péché ne saurait produire que péché. Vous m'avez accordé la grâce du repentir; je supplie votre bonté de m'accorder, avec le pardon de ma faute, celle de ne plus jamais vous offenser.
Cette prière étant faite, ne perdez point de temps à vous inquiéter pour savoir si le Seigneur vous a pardonné; remettez-vous humblement et doucement à vos exercices, sans penser à ce qui est arrivé , avec la même confiance et le même repos d'esprit qu'auparavant. Quelque nombre de fois que vous soyez tombé, vous devez faire à la dernière chute la même chose qu'à la première; car, outre que c'est toujours retourner à Dieu, qui, comme un bon père, est toujours prêt à nous recevoir quand nous venons à lui, nous ne perdons point le temps en inquiétudes et en chagrins qui troublent l'esprit et le rendent longtemps incapable de rentrer dans le calme et la tranquillité.
Je voudrais que les âmes qui s'inquiètent et se découragent de leurs chutes voulussent bien entendre ce secret spirituel; elles reconnaîtraient aussitôt ami-