CHAPITRE IV
DIS TENTATIONS (l).
ARTICLE I
Les tentations ne sont pas une preuve d'abandon de la part de Dieu. Si elles sont quelquefois une preuve de sa colère, c'est d'une colère dirigée par sa miséricorde.
Les tentations troublent lésâmes pieuses; elles entraînent dans le précipice lésâmes dissipées. Pour prévenir le mal qui peut en résulter, il est à propos de vous apprendre les raisons que vous avez de ne pas trop les craindre; les principes sur lesquels vous pouvez vous décider dans bien des occasions; la manière de vous conduire dans le temps qu'elles vous attaquent, et de vous prémunir contre leurs efforts; de vous montrer enfin les avantages que vous pouvez en retirer.
Les tentation: sont des idées, des sentiments, des inclinations, des penchants qui nous portent à violer les lois de Dieu pour nous satisfaire. Ces tentations ne doivent ni troubler, ni décourager une âme chrétienne. Le démon déclare la guerre principalement à celles qui détestent son empire, qui combattent leurs passions, qui sont disciples de Jésus-Christ autant par la pureté de leurs mœurs que par le sceau ineffaçable de leur régénération, ou à celles qui pensent sérieusement à secouer le joug sous lequel il les tient. Par les ressorts
(1) Ce chapitre est extrait du Traité des Tentations, du P. Michel, excepté les articles u, xii et xin, dont les deux derniers sont tirés de Fénelon.
qu'il fait jouer contre elles, il ne cherche qu'à les engager à renoncer à l'amour de Jésus-Christ, à les détacher de Dieu, en les rendant complices de sa désobéissance. Cette réflexion doit consoler les âmes qui sont tentées. C'est leur opposition avec l'ennemi du salut, leur attachement à la piété, à la volonté de Dieu, qui leur attirent cette persécution domestique. Un peu de constance les rendra victorieuses, les affermira dans la vertu.
Des âmes naturellement timides, ou celles que le Seigneur a conduites longtemps dans le calme des passions et les douceurs de la paix, s'imaginent que les tentations qu'elles éprouvent quelquefois sont des marques de la colère de Dieu sur elles; et elles en viennent jusqu'à penser que Dieu les a abandonnées, quand les tentations sont fortes et fréquentes. Elles ne peuvent se persuader que Dieu puisse jeter des regards favorables sur un cœur si violemment agité par des sentiments contraires à la vertu. Ce piège est la dernière ressource de l'ennemi du salut pour renverser une âme qu'il n'a pu vaincre par les vaines satisfactions du vice. Il lui ravit cette précieuse confiance qui peut la soutenir contre tous les efforts de l'enfer.
Ces âmes se trompent grossièrement. Celles qui sont instruites, qui connaissent mieux les voies de Dieu, ne sont point surprises de celte guerre qu'elles ont à soutenir. Elles ont appris, par les oracles du Saint-Esprit, que la vie de l'homme est un combat continuel; que nous avons à nous défendre sans cesse, au dedans, contre nos goûts, nos penchants, notre amour-propre, ces ennemis domestiques, si capables de nous séduire par leurs ruses et leurs prétextes ; au dehors, contre la séduction des mauvais exemples, le respect humain, les puissances de l'enfer, jalouses du bonheur de l'homme et conjurées contre lui depuis le commencement i'u
monde; que ce n'est que par les victoires que nous remportons avec le secours de la grâce, que nous nous frayons le chemin pour arriver au ciel; qu'enfin, suivant l'Apôtre (1), il n'y aura de couronne que pour ceux qui auront fidèlement combattu jusqu'à la fin.
Saint Paul ne regarda point comme l'effet de la colère et de l'abandon de Dieu les tentations qu'il continua d'éprouver, quoiqu'il eût demandé d'en être délivré. Les Saints, si longtemps et si vivement attaqués par le démon jusque dans les déserts et dans les exercices de la plus austère pénitence, n'eurent pas des tentations la même idée que vous. Ils les regardèrent toujours, au contraire, comme le sujet de leurs combats et la matière de leurs mérites. Ils n'ignoraient pas ce qui est dit dans les Livres saints : Parce que vous étiez agréable à Dieu, il fallait que vous fussiez éprouvé par la tentation (2). C'est l'idée que vous devez en prendre; c'est la seule qui soit juste dans les principes de la religion, et dès lors vous n'en serez ni troublé ni découragé.
Cependant, quoique les tentations ne soient pas une marque de l'abandon de Dieu, parce que Dieu n'abandonne jamais entièrement l'homme tant qu'il est sur la terre, et quoique ces tentations soient ordinairement des épreuves pour les âmes justes, elles sont aussi quelquefois des effets de la justiee divine, qui punit certaines négligences dans son service, certaines faiblesses aux quelles se laissent aller des âmes inappliquées et présomptueuses, certaines inclinations naturelles qui partagent le cœur. Mais, que ce soit punition ou épreuve, la soumission à les recevoir, la fidélité à leur résister doivent être les mêmes. De la part du plus tendre des pères, la justice est toujours accompagnée de miséri-
(1) II Tim., Il, 5. — (2) lob., XII, 18.
corde. Sa grâce est toujours attachée à la prière et à la confiance. Il ne veut pas nous perdre ; il ne veut nous punir que pour nous ramener vers lui. Cette circonstance, bien loin de décourager et de troubler une âme, doit l'animer au combat par la vue du pardon qui lui est offert, si elle accomplit avec un cœur contrit, humilié, et une fidélité inviolable, la pénitence que Dieu lui impose.
ARTICLE II
Les tentations ne sont pas h signe du mauvais état d'une âme par rapport à Dieu.
Les tentations fréquentes peuvent bien marquer ordinairement un cœur sujet à des passions et porté au mal, mais elles ne marquent pas un cœur mauvais el éloigné de Dieu, quand ces penchants sont désavoués. Celte pente au mal, que nous apportons en naissant par le désordre qu'a mis dans nos inclinations le péché de notre premier père, est quelquefois fortifiée par la dépendance où notre âme est des sens. Elle nous rend plus ou moins sujets aux tentations, selon que l'impression les sens est plus ou moins forte. Tout cela étant indépendant de notre volonté et ne venant pas du fond du cœur, ne marque point dans lui un vice particulier. Il n'est point la cause de cette disposition des sens; il en souffre, au contraire; et quand il la corrige par son attachement à la vertu, quelque fort que soit le penchant, e cœur n'en devient pas mauvais pour cela.
Cette résistance aux tentations marque plutôt un cœur chrétien, et fait connaître l'attachement qu'il a pour son Dieu, et la protection que son Dieu lui accorde; ce qui doit le consoler et le remplir de confiance, la détermination dans laquelle il se trouve de résister
au penchant qui l'entraîne, il la tient de la miséricorde divine, qui le soutient par une grâce d'autant plus particulière, qu'il est plus exposé au mal et au danger de succomber.
C'est mal raisonner que de dire : Si mon esprit et mon cœur étaient en bon état, s'ils étaient bien à Dieu, aurais-je ces idées, ces sentiments qui blessent la charité, qui sont opposés à la foi, à la soumission, à la patience, et qui me font horreur à moi-môme?
Si ces idées, si ces sentiments dépendaient de vous; s'il était à votre choix de les avoir ou de ne les avoir pas, vous jugeriez avec raison que vous êtes fort éloigné de Dieu lorsque vous les éprouvez. Mais tout cela ne dépend nullement de vous. Ces idées, ces sentiments se glissent subtilement,ou fondent avec impétuosité dans votre esprit et dans votre cœur, sans consulter votre volonté; et, ce qui est encore plus fort, ils persévèrent dans votre âme, malgré votre volonté, qui voudrait s'en débarrasser, et qui emploie toutes sortes de moyens pour les éloigner. Ils ne sont donc pas l'expression libre de la volonté; ils ne sont pas de son choix; ils ne peuvent donc rien décider contre le bon état de l'âme et contre son attachement à Dieu et à la vertu.
Le cœur ne s'attache que par ses sentiments réfléchis et délibérés. Un cœur peut donc être entièrement à Dieu, quoiqu'il éprouve indélibérément des sentiments contraires à la vertu, dès qu'ils lui déplaisent en vue de Dieu. Je dis plus : la peine qu'il ressent de se voir attaqué pas de tels ennemis, l'horreur qu'il en a sont une marque bien décisive qu'il est attaché au devoir et à l'amour divin. S'il aimait moins Dieu, s'il craignait, s'il détestait moins le péché, il n'aurait ni cette peine, ni cette perplexité, ni cette horreur; il suivrait suri penchant, il satisferait ses désirs. Une peut donc avoir une
marque plus sûre de son amour pour Dieu, que la fidélité que Dieu lui donne à combattre ses mauvaises inclinations.
Les plus grands saints ont été mis à cette épreuve, saint Paul n'en a pas été exempt, et ils aimaient Dieu bien parfaitement. Notre divin Sauveur a voulu se soumettre à la tentation pour notre instruction; et il était le Saint des saints. Ce qu'il a voulu éprouver dans son humanité sainte ne peut être un mal, ni même une imperfection : il était incapable de l'un et de l'autre. Nous ne pouvons donc être coupables quand nous l'éprouvons de la même manière que lui, que nous nous en défendons, comme il le fit, en proportion de notre faiblesse.
ARTICLE TH
Il faut avoir recours à Dieu dans les tentations. Il nous soutient au milieu du combat; et nous n'y prenons pas garde, faute d'attention.
Dans ces tempêtes dont une âme est agitée, Dieu la conduit quelquefois d'une manière sensible. On travaille alors avec courage pour se soutenir contre les flots impétueux des passions. La vue de Dieu qui se présente vivement à nous, le désir de l'aimer, qui se fait sentir, nous anime et redouble notre confiance. Mais quelquefois aussi ce Dieu se cache : il paraît endormi, comme autrefois dans la barque des disciples près de périr par la violence des flots dont elle était battue. Dans une pareille occasion, une âme se trouve en danger par la crainte excessive qui s'empare de son cœur, et qui l'affaiblit.
Non, dans ce moment, vous n'avez rien à craindre, si vous levez les yeux vers le ciel, d'où vous doit venir Je secours dont vous itvez besoin, et si vous en laites
usage. Les disciples, exposés à périr, ne perdirent pas le temps à se lamenter inutilement; ils n'abandonnèrent pas le soin de leur barque par un découragement puéril : ils continuèrent la manœuvre, pour se soutenir contre l'orage, et ils eurent recours à leur divin Maître, dont ils implorèrent le secours. Jésus paraissait dormir (Matth., vin, 24); et il les dirigeait pourtant sans qu'ils fissent attention, dans les mesures qu'ils prenaient pour n'être pas engloutis dans les flots. Ainsi Dieu, tout caché qu'il est à vos yeux, n'en est pas moins attentif à ce qui se passe dans votre cœur. Il vous semble, à tout moment, que vous allez faire naufrage, et vous vous soutenez cependant contre la tempête.
Ces vues qui vous conduisent, ces sentiments qui vous animent et qui vous font agir presque sans que vous vous en aperceviez, ce courage qui paraît si souvent vous abandonner, et qui renaît toujours, cette fermeté qui vous fait renoncer avec constance aux faux plaisirs, aux plaisirs criminels que l'ennemi vous présente, de qui les tenez-vous ? Est-ce de vous-même? Faible comme vous êtes, vous flatteiïez-vous de résister tout seul? N'estce pas de Jésus-Christ, qui, sans se montrer sensiblement, vous soutient puissamment, suivant la parole qu'il vous a donnée (/ Cor., x, 13) que l'épreuve ne sera pas au-dessus de vos forces, aidées de sa grâce . Oui, alors même que vous le croyez éloigné* de vous, Jésus-Christ est au milieu de votre cœur : vous vous croyez oublié, et vous êtes plus que jamais présent à votre Sauveur, parce que vous avez besoin de lui. Il préside à vos combats, comme il présida à celui de saint Etienne [Act., vu, 55) ; et pourvu que vous ne manquiez pas de confiance, il vous rendra supérieur à tous vos ennemis, en vous empêchant de consentira leurs mauvais desseins.
ARTICLE IV
Moyen pour reconnaître que l'on n'a pas consenti à la tentation.
On convient sans peine qu'en elle-même la tentation n'est pas un mal, et que le consentement seul fait le péché. Ce qui donne de l'embarras et cause une vive inquiétude aux âmes que Dieu met à cette épreuve et qu'il conduit par la voie pénible des tentations, c'est qu'elles craignent presque toujours d'offenser Dieu; et que, n'ayant pas assez réfléchi sur cette matière, elles n'ont pas de principes pour se rassurer : elles ne savent pas distinguer la tentation du consentement. Cette incertitude dans laquelle elles sont d'avoir adhéré à la tentation les jette dans une perplexité qui les fait beaucoup souffrir, qui leur fait perdre la paix intérieure, qui affaiblit leur confiance en resserrant leur cœur, qui les empêche d'aller à Dieu avec liberté, qui enfin les jette dans un découragement extrême et leur abat entièrement les forces. Quelques réflexions pourront éclaircir vos doutes sur ce point, et vous mettre en état de vous décider.
Nous ne sommes pas entièrement maîtres de notre esprit et de notre cœur. Nous ne pouvons pas empêcher que certaines idées, certains sentiments ne nous occupent. Quelquefois même ils nous occupent tout à coup si fortement que l'âme est entraînée à suivre une pensée, un "projet, sans s'en apercevoir. La préoccupation est si grande, que nous ne voyons rien, nous n'entendons rien de ce qui se passe autour de nous, que nous ne nous souvenons pas même du moment où ces idées, ces sentiments jont commencé à s'emparer de notre âme. Ainsi se trouve-t-on souvent, sans y prendre garde, dans des pensées et des sentiments contraires à la cha-
rite et à d'autres vertus, dans des projets de vanité, d'orgueil et d'amour-propre.
v Cet état dure plus ou moins, selon que l'impression des objets ou de l'imagination est plus ou moins forte, ou que quelque circonstance frappante tire plus tôt l'âme de cette espèce d'enchantement. Elle s'aperçoit alors, par une réflexion distincte, de ce qui l'occupe. Si, dans ce moment où elle est rendue à elle-même , elle condamne cette idée, ce sentiment; si elle les désavoue, et qu'elle s'en détourne autant qu'elle le peut, on peut prudemment assurer que dans tout ce qui a précédé l'on n'a fait aucun mal. La satisfaction que l'on éprouve d'en être délivré est encore une marque assez sûre que la volonté n'y a pris aucune part avec réflexion.
Dans cette préoccupation, il n'y a point eu de délibération, point de choix de la part de la volonté. Pour que l'on offense Dieu, il faut que la volonté consente délibérément à quelque chose de mauvais et qu'elle puisse y renoncer. Il ne se trouve ni l'un ni l'autre dans ce qui précède la réflexion : il ne peut donc y avoir de péché. D'ailleurs, ce désaveu si prompt, dès la première réflexion, marque la bonne disposition de l'âme, qui n'aurait pas admis ces idées, ces sentiments* qui ne s'en serait pas occupée, si elle les avait connus avec assez de reflexion pour les admettre ou les rejeter par choix. On doit donc se conduire comme si ces idées et ces sentiments commençaient au moment où on les aperçoit avec réflexion. Ce n'est qu'à ce point que doit commencer l'examen que l'on doit en faire ; et si alors on les a rejetés , on doit se tenir en paix.
Cette préoccupation peut être longue , comme il arrive souvent dans la prière, où l'on est entraîné par une distraction qui absorbe toute l'activité de l'a me. Cette circonstance ne la rend pas volontaire et délibé-
rée. Il ne dépend pas plus de la volonté de rendre cette distraction plus courte, que de l'empêcher de venir : il n'y a pas plus de choix de sa pari dans l'un et dans l'autre. Il n'y aura pas plus de mal, puisque la préoccupation qui arrive subitement , sans qu'on la prévoie, n'est pas un péché. La longueur du temps qu'on l'éprouve ne la rend pas coupable. Il n'est donc pas bien difficile de se décider dans cette circonstance.
« Il convient de dire ici quelque chose en particulier de la tentation si désolante du désespoir, et de la manière dont on doit apprécier les terribles impressions qu'elle fait quelquefois dans les âmes, et surtout dans les âmes scrupuleuses. De même que des impressions violentes de blasphème, d'hérésie ou d'impureté ne suffisent pas pour rendre criminelle la personne qui les souffre, de même aussi on ne doit pas se hâter, dit Gerson , de juger une personne coupable de désespoir, lorsque , par un effet de ses agitations et des scrupules qui s'y mêlent souvent, elle pense, croit et dit quelquefois de bouche qu'elle est réprouvée, car les plus saints personnages, comme saint François de Sales, ont été quelquefois sujets à ces sentiments ; et quelque clairs et volontaires que ceux-ci paraissent au dehors, ils ne sont point toujours libres pour cela; mais ils sont ordinairement accompagnés de combats intérieurs qui viennent d'une secrète confiance en Dieu, cachée d'une manière insensible au fond de ces âmes scrupuleuses et troublées. Aussi demandez-leur, après que la violence de la tentation est passée, si effectivement elles croient que Dieu n'est pas assez miséricordieux pour leur pardonner leurs péchés lorsqu'elles les détestent, et qu'elles s'humilient devant lui? Elles répondront qu'à la vérité elles ont eu de telles pensées, et qu'elles craignent d'y avoir consenti au milieu de leur trouble,
314 UaS TENTATIONS.
mais qu'elles ne jouissaient pas d'une pleine liberté d'esprit dans les agitations dont elles étaient alors tourmentées, et que, maintenant qu'elles sont plus calmes, elles ne voudraient pas être assez malheureuses pour accepter des sentiments si injurieux à la bonté de Dieu. Cette réponse qu'elles font au sujet de leur prétendu consentement est une marque assurée, au jugement de Gerson, qu'elles ne sont pas fort coupables. Il y a des gens, dit-il , qui, par la pusillanimité de leur cœur, croient désespérer, quoiqu'ils ne désespèrent pas , parce qu'ils prennent pour consentement les mouvements de désespoir qu'ils ressentent , et qu'une crainte excessive produit en eux. Ce sentiment d'un grand docteur est bien propre à consoler les personnes soumises à cette cruelle épreuve. Du reste, elles ne doivent pas perdre de vue que le moyen le plus sûr de calmer celte tentation, ou du moins de n'en éprouver aucun dommage, c'est de lui opposer des actes fréquents d'espérance , qui lui sont directement contraires, sans se laisser déconcerter par les sentiments opposés dont elles se sentent remplies, et qui leur semblent réduire ces actes de confiance à de vaines et hypocrites formules. Qu elles y persistent donc malgré cela , et elles ne tarderont pas à en voir de merveilleux effets. »
ARTICLE V
Sur les tentations courtes et passagères.
Les tentations s'aperçoivent ordinairement dès qu'elles commencent, ou bientôt après, et elles peuvent agir différemment. Quelquefois ce sont des pensées, des sentiments, qui se présentent subitement et qui ne font que passer. Alors on est souvent embarrassé pour discerner si c'a été une simple tentation ou un péché.
Quoique l'on s'en soit détourné, l'on est en peine de juger si, dans ce court intervalle de temps, on l'a fait assez tôt pour prévenir le consentement.
Dans cette circonstance, on peut se décider sur ses propres sentiments et sur sa conduite ordinaire. Une personne qui estime, qui aime, qui pratique avec vigilance les vertus contre lesquelles elle a eu de ces tentations; qui, par la disposition habituelle de son cœur, est éloignée de toute faute volontaire contre ces mêmes vertus; qui , dans les occasions où elle a eu des tentations plus suivies en ce genre, a combattu pour ne pas succomber, peut juger prudemment que ces idées, ces sentiments passagers ne sont point des fautes, mais uniquement des tentations, et que le désaveu qui les a fait disparaître a prévenu le consentement.
La raison en est que , quand une âme agit contre les sentiments qu'elle suit ordinairement et contre l'habitude qu'elle a contractée, elle se fait une espèce de violence , dont elle ne peut guère manquer de s'apercevoir. Si , dans la disposition où je la suppose , elle avait donné quelque consentement à la tentation, elle ne l'ignorerait pas , elle n'en douterait pas : l'impression, quoique passagère, se serait assez fait sentir pour se faire remarquer. On doit donc se rassurer dans ces occasions , par cela seul que l'on n'est pas sûr d'avoir consenti à la tentation. Le doute alors est une certitude : si l'on avait réellement consenti, l'on n'en douterait pas.
Dans le cas de ces idées passagères, tous ceux qui donnent aux âmes tentées des règles de conduite conviennent unanimement que l'on doit mépriser ces sortes de tentations, et que l'on doit y faire le moins d'attention qu'il sera possible. La raison qu'ils en donnent est fondée sur l'expérience. Celle-ci nous apprend que, si
on les néglige, si on les laisse passer, en s'occupant d'autres choses, elles ne font aucune impression , elles reviennent plus rarement, ou même elles ne reviennent plus; qu'au contraire, si on les heurte de front, si on leur donne une attention sérieuse par des examens inquiets, surtout si la crainte les accompagne, elles avaient passé, et on les rappelle, on les arrête , on leur donne une nouvelle force par le séjour qu'elles font dans l'âme. Ce qui n'était qu'une ombre qui s'évanouissait dans l'instant, un éclair qui disparaissait dans le moment, parle mépris que l'on en faisait, prend de la consistance par l'attention que l'on y donne, devient un feu qui augmente par la réflexion. C'est alors un ennemi qui a eu le temps de se fortifier, qui s'acharne au combat , qui met l'âme en danger.
Il en est delà tentation comme d'un ennemi timide : il s'essaie, pour ainsi dire, avec son adversaire; s'il trouve un mépris décidé ou une résistance ferme, il ne va pas plus loin, il se retire; s'il rencontre des ménagements timides ou une crainte pusillanime, il profite de la faiblesse qu'on lui montre, il attaque avec force, il oblige son adversaire à recevoir la loi. Il faut donc laisser tomber toutes ces idées sans les rappeler, et donner toute son application à s'occuper d'objets utiles. Si, quand ces tentations passagères se présentent, on retourne simplement son cœur vers Dieu par un sentiment de piété et surtout d'amour, on n'en recevra aucun dommage.
ARTICLE VI
)Sur les tentations durables et importunes ; et sur celles qui font impression sur les sens.
Plus ordinairement la tentation ne cède pas si facilement la place : elle attaque avec constance, avec vi\a-
cité. Si elle donne quelque relâche, elle revient bientôt à la charge. Et comme elle agite l'esprit et le cœur, une âme timorée craint toujours que ce sentiment qu'elle éprouve à tant de reprises, et qu'elle retrouve si souvent dans son cœur, quand elle y rentre, ne soit un péché. Cette crainte rend ce sentiment encore plus vif : l'agitation où elle est, l'inutilité des efforts qu'elle fait pour l'éloigner de son cœur, la jettent dans un abattement encore plus dangereux que la tentation, parce qu'il lui ôteles forces dont elle a besoin pour résister.
La conduite que l'on a tenue dans le temps que la tentation a duré peut servir à décider si l'on a quelque chose à se reprocher. D'abord, pour ne pas se laisser dominer par ces craintes si dangereuses et si mal fondées, il faut en revenir au principe. Le sentiment qu'on éprouve dans la tentation n'est pas encore le consentement libre. C'est un appât de l'ennemi qui le sollicite. Il montre l'objet à l'esprit : c'est la pensée. Il le fait goûter au cœur: c'est le sentiment qui suit naturellement la représentation de l'objet. Ce sentiment peut être plus ou moins vif, selon la complexion de la personne et l'impression que l'objet fait sur elle. Tout cela, indépendant de la volonté, précède le consentement.
Pour ce consentement, il faut que la volonté adhère délibérément à ce sentiment, qu'elle l'approuve, qu'elle s'y attache, qu'elle s'y complaise. Une idée peut être dans l'esprit, un sentiment dans le cœur, sans que la volonté l'adopte. Ainsi résiste-t-on aux bons sentiments comme aux mauvais. Le mal comme le bien ne consiste donc pas dans cette première pensée, ni dans ce premier sentiment, qui ne font que proposer à la volonté l'objet bon ou mauvais moralement, et Y attirer vers cet objet. Il consiste dans le choix que fait la volonté en s'y allachant par un consentement libre.
Si donc une âme, dans le temps de la tentation, a eu soin d'avoir recours à Dieu pour obtenir les grâces dont elle a besoin ; si elle a renoncé à ce sentiment, à cet attrait contraire à la vertu; si elle l'a désavoué; si elle a eu de l'éloignement, de l'horreur pour tout ce que la tentation lui proposait, malgré le plaisir qu'y trouvait la nature ; si elle a cherché à s'en distraire, en fixant son esprit sur d'autres objets honnêtes et utiles : quoiqu'elle ne puisse pas se répondre avec une entière certitude de sa fidélité dans tous les instants, elle peut juger prudemment que tout ce^qu'elle a éprouvé, quelque violent et de quelque durée qu'il ait été, n'a été qu'une simple tentation, et qu'il n'y a eu aucune faute.
« Lors même qu'au milieu de ces mouvements qui bouleversent l'âme, sa résistance aurait semblé faible en certains moments, si elle ne s'est pas entièrement abandonnée, et que sa disposition habituelle soit l'horreur du péché, elle peut croire que cette faiblesse a été plus apparente que réelle, et que ce semblant de défaillance ne provient que de la violence de la tentation, qui obscurcit et voile en quelque sorte la résistance de la volonté. Fût-elle réelle, cette faiblesse n'aura pas été du moins, dans une âme ainsi disposée, jusqu'au consentement parfait nécessaire pour le péché mortel; car, s'il en était ainsi, elle en aurait une vue claire qui bannirait tous les doutes. »
Dieu ne permet pas que l'âme éprouve des tentations au-dessus de ses forces : L'Esprit-Saint nous en assure (1). Une manque jamais à l'âme qui fait tout ce qui dépend d'elle pour éviter le péché. Il est certain, par la conduite qu'elle tient en mettant en œuvre les moyens que la religion et l'expérience fournissent, qu'elle n'a pas à se
(1) // Tim., n, 5.
reprocher de s'être négligée. Elle doit donc espérer que Dieu, qui par sa miséricorde l'a soutenue dans la fidélité à prendre les moyens, l'aura préservée de toute chute, suivant ses promesses. Cette raison doit faire cesser toutes les craintes inquiètes qui peuvent survenir quand Dieu a fait succéder le calme à la tempête.
La tentation peut être assez forte pour faire des impressions fâcheuses sur les sens. Elles ne doivent pas troubler une âme qui les éprouve. Ce que nous avons dit des sentiments doit être appliqué aux sensations. Les impressions sensibles ne dépendent pas de la volonté : elle n'a pas le pouvoir de les arrêter et de les faire finir, elle n'est donc coupable ni de leur commencement ni de leur durée. Il ne peut y avoir de faute, dans cette occasion, que lorsque l'âme les approuve et s'y complaît. Tant qu'elle les regarde comme l'effet de la tentation qu'elle combat, qu'elle déteste, elle n'y prend aucune complaisance, elle ne fait aucun mal. Ces impressions, on les rend plus fortes si on leur donne trop d'attention, et si l'on fait d'inutiles efforts pour les détruire. Puisqu'elles ne sont pas des péchés, on ne doit pas s'en mettre en peine. Toute l'attention doit se porter à écarter de l'esprit et du cœur la tentation qui en est la source, et à lui refuser le consentement qu'elle demande.
ARTICLE VIL
Sur les tentations qui nous troublent dans l'exercice des vertus. Il ne faut pas quitter la bonne œuvre, sous prétexte des défauts ou des mauvais motifs qui peuvent s'y mêler. Il faut renoncer aux uns, et persévérer dans l'autre.
Tous ces principes serviront à décider et à encourager une âme pendant certaines tentations qu'elle peut éprouver dans la pratique du bien. L'ennemi du salut n'oserait
proposer à certaines âmes d'abandonner l'exercice des vertus qui conduisent à la perfection; mais il met en œuvre un artifice pour les arrêter et les retenir dans une médiocrité qui les fait tomber dans la négligence. Tout le temps qui n'est pas destiné aux exercices de piété, il les laisse tranquilles; et dès qu'elles s'appliquent à ces saints exercices, il leur remplit l'imagination de mille idées qui les tourmentent.
S'il en est qui pensent à mener une vie plus parfaite, et qu'il ne puisse les en détourner ni par le respect humain, ni par la vue de la gêne à laquelle elles s'engagent, et qu'il grossit à leurs yeux, il leur inspire une secrète vanité dans la pratique de leurs devoirs. Cette idée les suit dans presque toutes leurs actions. Il leur semble qu'elles n'agissent que pour s'attirer la vaine estime des hommes, ou par une vaine complaisance pour elles-mêmes.
Ces tentations affectent- si fort certaines personnes, qu'elles en sont fatiguées, déconcertées. Dans l'idée qui les frappe vivement, qu'elles se gênent sans fruit et sans mérite, vu ce défaut de pureté d'intention, elles préfèrent résister à Dieu : elles s'éloignent des exercices de piété, elles mènent une vie remplie d'imperfections et de fautes. Par la crainte du combat, elles omettent le bien que Dieu leur inspire. Ainsi elles n'évitent un piège qu'en donnant dans un autre. Tandis que, suivant saint François de Sales, tes saillies de l' amour-propre doivent être négligées. En les désavouant, dit-il, deux ou trois fois le jour, on en est quitte. Il ne faut pas les rejeter à force de bras, il suffit de dire un petit non. Demeurons donc en paix.
Si la tentation survient à l'occasion des inutilités auxquelleson se livre, ou même des occupationsdangereusd qui ne saut pas de l'état, il nVsl pas douteux qu'on ne
doive y renoncer, pour ne pas s'exposer au danger; mais il n'est pas moins vrai que la crainte de la tentation ne doit pas empêcher une âme de remplir ses devoirs et de suivre l'esprit de Dieu. Par elle-même la tentation n'est pas un mal, et c'en est un de manquer à ses devoirs, à ce que Dieu exige. Si l'âme fidèle se laisse conduire par cette peine, et que par celte raison elle abandonne ses exercices ou le bien qu'elle peut faire par les sacrifices secrets, elle est infidèle; elle se prive des secours qui la feraient avancer dans la perfection ; elle donne à l'ennemi un moyen sûr pour lui faire abandonner successivement tout ce qui est pour elle d'obligation. Il fera usage de cet empire qu'il a pris sur elle, de cette crainte qu'il lui inspire et qu'il entretient dans elle, pour lui faire négliger les pratiques de religion, les sacrements, et tout ce qui peut nourrir la piété. Une âme, en cet état, sans courage et sans force, qui n'ose prendre dans la prière, dans la mortification, les moyens de se soutenir, résistera- t-elle aux assauts que l'ennemi pourra lui livrer?
Elle ne doit donc pas craindre ces sortes de tentations, puisqu'elles ne sont pas des fautes tant que la volonté ne les adopte pas, n'y consent pas. Celles qui sont plus suivies, elle doit les combattre par la confiance et par l'amour. Celles qui ne consistent que dans des idées passagères, quelque fréquentes qu'elles soient, elle doit, sanss'en inquiéter, les mépriser, les laisser tomber, en se proposantd'accomplir la volonté de Dieu dans toutes ses actions. Dès lors, ces idées n'y mêleront pas la moindre imperfection. Elles ferontmème un bien : elles obligeront cette âme à renouveler plus souvent la pureté d'intention avec laquelle elle doit agir. Elle tirera ainsi le bien du mal : elle fera servir à sa sanctification ce qui était préparé pour sa perle.
ARTICLE VIII
Il ne faut pas raisonner avec la tentation. — Moyens de s'en détourner.
Il est des passions que l'on ne saurait vaincre, si on ne les attaque pas directement, en tenant une conduite opposée à ce qu'elles suggèrent. Celles qui viennent du fond du caractère qu'on n'a pas dompté, sont de ce nombre. Qu'une personne soit sujette à la vanité, à la colère, à la sensibilité, à cette manie qu'on nomme antipathie, elle ne surmontera ces passions qu'en pratiquant dans les occasions les vertus qui leur sont directement opposées. Non-seulement elle doit renoncer aux sentiments que ces passions lui inspirent, mais elle doit agir pour les mortifier. Si elle se contente d'éviter certaines occasions, elle ne détruira pas ces sentiments déréglés; et dans les occasions qu'elle ne pourra pas éviter, elle succombera presque toujours. C'est en pratiquant l'humilité, la douceur, en se renonçant soimême, en prévenant les personnes contre qui l'on a de l'antipathie, que l'on porte à ces passions des coups efficaces et puissants qui assurent leur défaite1, et qui donnent une victoire complète à celui qui combat fidèlement dans toutes les attaques.
Mais aussi, il n'est rien de plus préjudiciable que la conduite de certaines âmes dans les tentations. Elles croiraient avoir quelque chose à se reprocher, si elles ne s'épuisaient en raisonnements, pour détruire ce que la tentation leur inspire. Elles entrcntdonc en éclaircis<j sements avec la passion qui les attaque, et qui ne manque pas de prétextes pour se justifier. Elles essuient pal là un combat, long et dangereux, qui souvent aurait pu être terminé dans un moment, si elles ne fussent
pas entrées en dispute avec un ennemi artificieux, ou qui du moins leur aurait donné beaucoup moins de peine à soutenir. Cela leur arrive surtout quand elles ont des idées contre la foi, contre l'espérance, des sentiments contre la charité. Elles veulent s'assurer de leurs dispositions intérieures, en combattant directement la tentation. Cette manière de se conduire est une source de peines, de perplexités ; elle est très dangereuse.
Dès qu'on raisonne avec la tentation, ou sur des matières difficiles sur lesquelles les difficultés se font sentir aisément et les réponses sont mal aisées à saisir pour ceux qui manquent de lumières et des principes en ce genre, ou sur des choses qui flattent l'amourpropre, et auxquelles la malignité naturelle applaudit, on est dans le plus grand danger de succomber. Ainsi se perdit Eve.
La tentation qui entre dans l'âme par les sens, et qui lui présente une satisfaction conforme à la nature, fait une forte impression. Ce que l'on a à lui opposer n'étant pas sensible et ne gênant pas la nature, ne fait pas, à beaucoup près, une impression pareille, à moins qu'une foi vive ne lui donne de la force. Dans le trouble où l'on se trouve, cette foi a quelquefois de la peine à se faire sentir; et l'on n'oppose plus à la passion qu'une faible résistance. D'ailleurs, en combattant la passion de la sorte, on y donne une attention qui l'entretient et la rend plus sensible, de manière qu'il semble à tout instant que l'on y consent, ce qui jette l'âme dans un trouble et dans un embarras d'où elle a de la peine à se tirer quand elle veut se rendre compte de sa conduite. Dans toutes ces tentations, il n'est point de moyen plus sûr, pour se mettre hors d'atteinte, que de détourner tout de suite son esprit de ces idées, en attachan son cœur à des sentiments de piété. S'il est dans l'es-
prit des pensées qui ne dépendent pas de la volonté, la volonté peut aussi obliger l'esprit à s'occuper de certains objets qui le détournent de ceux que la tentation lui présente. Du reste, il n'est pas toujours nécessaire de préférer ceux qui sont directement opposés à la tentation. On la désavoue suffisamment dès qu'on se tourne vers Dieu par quelque pensée et quelque acte de vertu que ce soit. Chacun doit s'attacher à ce qui ordinairement le touche ou le frappe davantage.
Les uns, sensibles aux souffrances d'un Dieu fait homme pour sauver les hommes, se mettent au pied de la croix de Jésus-Christ, occupés de ce Dieu Sauveur, qui par le sacrifice de sa vie infiniment précieuse a expié leurs péchés; ils conçoivent un vif regret de leurs fautes, de leurs infidélités, et une grande horreur pour tout ce qui pourrait de nouveau crucifier leur bon Maître dans leur cœur. D'autres, se retirant par la pensée dans le sacré Cœur de Jésus, dont ils implorent le secours et la miséricorde, se pénètrent des sentiments de bonté et de compassion que ce divin Sauveur a eus pour eux, pour s'exciter à la reconnaissance et à la confiance qui assurent leur fidélité. Ceux-ci, plus touchés du miracle de l'amour de Jésus-Christ, qui a voulu se donner à eux d'une manière si admirable dans la divine Eucharistie, se servent des sentiments que leur inspire cette miséricorde infinie, pour détourner leur cœur de tout ce qui pourrait offenser un Dieu si bon. Ceux-là, se plaçant en esprit au moment ou ils iront rendre compte à Dieu de toute la suite de leur vie, se représentent situés entre le ciel et l'enfer. Ils se disent sans cesse ;Si, après ce combat, je devais paraître au' tribunal de Jésus-Christ, comment voudrais-je l'avoir soutenu? Ils s'occupent vivement de ces objets, si intéressants pour l'homme, pour le chrétien, et si capable* I
de les éloigner de tout mal. Pénétré de ces vérités si touchantes, si frappantes, leur cœur devient insensible à l'objet de la tentation, leur esprit ne s'en occupe plus.
Il est peu de tentations qui tiennent longtemps dans une âme qui, sans écouter les raisons de l'imagination échauffée par la passion, et sans s'amuser à lui répondre, animée d'une vive confiance, se tourne vers Dieu par des sentiments d'amour, et implore son secours sous la protection de la sainte Vierge. Cet exercice de l'amour de Dieu, tant que dure l'attaque, est la défense la plus sûre du cœur. Il ne sera jamais forcé tant qu'il se tiendra attaché à Dieu par ce sentiment. Pour le rendre plus fort et plus durable, qu'on applique l'esprit à la considération des motifs qui doivent le nourrir et l'augmenter : bientôt l'ennemi, confus, abandonnera son attaque. S'il recommence le combat, on le mettra en fuite par la même manœuvre.
Enfin, il s'agit d'éloigner de l'esprit et du cœur, avec îa grâce de Dieu, les idées et les sentiments qui mettent en danger. On en vient plus facilement et plus sûrement à bout en leur donnant un autre cours, une autre occu* pation. Il est même des circonstances, quand les tentations sont fortes et opiniâtres, où il est à propos, pour s'en distraire, de s'occuper de quelque ouvrage d'esprit ou de corps, de prendre des soins d'emploi ou d'affaires. Ces occupations éloignent de l'âme les objets qui l'obsèdent, et lui procurent la tranquillité. Quand le calme est revenu, l'esprit et le cœur se portent à Dieu avec plus de liberté, ils s'attachent à lui avec plus de force.
C'est un point essentiel, dans ces combats, de ne point se troubler, de ne pas laisser affaiblir sa confiance en Dieu, surtout de résister aux premières attaques. Si l'esprit et le cœur sont troublés par la crainte, ils ne
pavent plus à quoi s'atlacher pour se soutenir : le trouble obscurcit les véritables lumières. Dans cet état, on ne pense plus à chercher du secours. Le cœur ne sait à quoi se résoudre, parce que l'esprit ne lui présente rien qui soit capable de l'animer. L'expérience en est journalière, et elle s'étend aux choses temporelles comme aux choses spirituelles. Voyez cet homme qui se trouble dans un danger, dans une attaque imprévue : on lui fournit les moyens de s'en tirer, il ne les voit pas; il a ses armes auprès de lui, il les cherche sans les trouver.
Recevez l'ennemi avec plus d'assurance, et vous prendrez plus de mesures pour parer ses coups, vous verrez mieux les moyens de le vaincre, vous les prendrez avec plus de liberté, vous les emploierez avec plus d'avantage. Car enfin, pourquoi vous troubler? Le démon peut, à la vérité, vous suggérer tout ce qu'il y a de plus mauvais, mais il ne peut pas vous obliger à y consentir. Le consentement ne dépend pas de lui, il ne dépend que de vous. Pourquoi donc vous effrayer, comme vous le faites, dans une chose où vous êtes absolument maître , où , avec le secours de la grâce, vous pouvez toujours refuser le consentement? Tenez ferme; et vous n'avez rien à craindre d'un ennemi qui ne peut vous vaincre que quand vous le voulez bien.
Cette assurance, la confiance en Dieu vous la donnera, si vous ne la laissez pas s'affaiblir. Une âme découragée dans la tentation, est à demi vaincue. Elle ne fait plus que de faibles efforts, parce qu'elle n'est plus soutenue par ces grâces particulières que Dieu n'accorde qu'à la confiance. Comment les aurait-elle, ces grâces précieuses? Dans cet état, elle ne pense pas même à \es demander. Il semble que Dieu n'est plus pour elle le Dieu fort, le Dieu bon, qui peut, qui veut la soutenir. Elle éprouverait celte bonté el cet le puissance, si elle
les invoquait avec foi. Dieu l'a promis : sa parole est infaillible (1).
Ne dites pas : J'ai si souvent éprouvé ma faiblesse dans cette tentation! Vous l'avez éprouvée, parce que vous avez toujours manqué de confiance. N'en manquez plus, et vous ne succomberez plus. Pierre, marchant sur les eaux par l'ordre de Jésus-Christ, commença d'enfoncer dès qu'il manqua de foi et de confiance (2) : il ne fut sauvé que par le retour de ce sentiment, qui lui attira la protection de son divin Maître.
Dans les tentations, surtout dans celles qui sont ordinairement violentes, attentif aux premières atteintes de la passion, appliquez-vous à en arrêter les premiers mouvements. Si vous laissez le temps à l'imagination de s'échauffer, au cœur de s'attacher à l'objet par une défense faible, cette infidélité vous affaiblira encore davantage. La passion ménagée prend bientôt le dessus. Ce n'était qu'une étincelle, qu'il aurait été facile d'éteindre : par cette négligence elle devient un embrasement qui gagne toutes les puissances de l'âme. Cet avis est encore plus nécessaire dans les tentations dont la force redouble par les impressions qu'elles font sur les sens. Il faut alors des coups d'une miséricorde particulière pour se conserver au milieu des flammes sans en être endommagé. La diligence à prévenir ce danger, ou vous aurait préservé de la tentation, ou vous aurait assuré la protection de Dieu, pour en sortir sans recevoir de blessure.
Quand on n'a pas d'expérience, on doit découvrir à son confesseur les tentations dès qu'elles commencent. On apprend la manière de les combattre : on s'en défuit plus aisément. Cet acte d'humilité et de simplicité
(1) l's. ivii, i; cxxxvn, l. — {2)Matth., xiv, 81.
chrétienne attire des grâces particulières du ciel. Une âme qui, suivant l'ordre établi par la Providence, veul se conduire par la voie de l'obéissance, mérite que le Seigneur s'intéresse spécialement à elle dans ses peines. Aussi arrive- t-il souvent que ces tentations ne troublent plus dès qu'on les a découvertes au ministre du Seigneur. Si on les fait dans l'espérance qu'elles passeront, on leur donne ordinairement le temps de se fortifier; elles deviennent plus difficiles à vaincre.
ARTICLE IX
Ut la manière de combattre les tentations qui viennent de Vimagination.
Les tentations les plus importunes et quelquefois les plus dangereuses viennent de l'imagination, qui exerce un empire tyrannique surtout sur les personnes d'un esprit léger, d'un tempérament nerveux et impressionnable, et aussi sur celles qui sont portées à la mélancolie. Chez les premières, ces tentations ont un caractère de mobilité qui rend la réflexion difficile : ces personnes sont sans cesse transportées d'un objet à un autre, agitées par une multitude de pensées qui se heurtent et se croisent en sens contraire , font une impression forte , mais fugitive , et laissent peu de place aux inspirations froides et calmes de la raison. Au contraire, chez les personnes tristes et mélancoliques, l'imagination revêt un caractère de fixité et de profondeur, elle est toujours tendue de noir; elle imprime les idées les plus désolantes avec une force à laquelle il est difficile de résister,et pour le sujet le plus Léger, souvent même sans motif réel, on se croit l'être le plus malheureux de la terre; on déteste son existence, on ne soupire qu'après la mort, que l'on entrevoit comme