DE COMBATTRE L'IMAGINATION
mais, je le suppose, une pierre dont vous voulez vous débarrasser. Deux moyens se présentent pour cela. Vous pouvez la rejeter loin de vous avec un violent effort; vous pouvez simplement ouvrir la main et la laisser tomber à vos pieds. Le premier moyen a ses inconvénients : s'il fallait le répéter souvent, il causerait une grande fatigue ; et, sur le nombre des efforts, il pourrait s'en trouver qui amenassent une luxation ou la fracture du bras. L'autre moyen n'est pas moins efficace pour vous soulager du poids qui vous gêne, et n'offre point ces dangers. Il n'y a qu'à laisser tomber, c'est-à-dire, à ne point faire d'efforts pour saisir cette pierre et la retenir unie à la main qui la supporte. Vous comprenez maintenant ce que c'est que laisser tomber simplement les illusions de l'imagination : c'est ne point les saisir, les unir à sa volonté, mais s'en tenir séparé, en ies négligeant, par une disposition intime et paisible de cette faculté, qui les méprise, comme on méprise la pierre que l'on ne veut plus tenir.
Mépriser cette fantasmagorie de l'imagination, c'est ne pas la craindre plus qu'elle ne mérite; c'est comprendre qu'elle ne peut nous nuire tant que la volonté y reste étrangère ; c'est se conformer à ce sage avis donné par le poète, dans un apologue qui personnifie fort bien, en des animaux stupides, l'imprudence de ceux qui se livrent eux-mêmes à l'enneni par les précautions excessives et maladroites que la frayeur leur inspire pour l'éviter,
Le trop d'attention qu'on a pour le danger Faille plus souvent qu'on y tombe (1).
(1) La Fontaine, livre xii, fable 18 : le Eenard et les Poulets d'Inde : fable très utile à méditer pour les personnes auxquelles on s'adresse ici.
En effet, une frayeur excessive de ces fantômes, qui, dans la réalité, ne sont rien et ne peuvent rien contre une volonté ferme qui les néglige et les méprise, prive, au contraire, l'homme qui se livre à cette crainte de sa présence d'esprit et de toutes ses forces de résistance ; elle lui fait tourner la tête comme aux dindons de la fable, et le précipite ainsi dans le piège tendu par l'ennemi. On peut comparer ces fantômes de l'imagination à une troupe de comédiens qui jouent si on les regarde, et font d'autant plus d'efforts qu'on leur prête plus d'attention, mais qui cessent bientôt si on détourne les yeux. Le meilleur moyen d'ameuter la canaille après soi, c'est de faire attention à ses injures, d'y répondre et de se fâcher : passez votre chemin sans rien dire, et elle se taira bientôt.
Que si l'habitude de se livrer aux illusions de l'imagination leur a déjà donné un tel empire, qu'elles soient devenues comme des idées fixes et des impressions qu'on ne peut détruire, le mépris et la patience, quoique plus difficiles, n'en sont pas moins nécessaires, et il reste toujours vrai que la volonté peut y refuser son acquiescement. Ce sera alors comme un tableau honteux devant lequel on nous tiendrait les yeux ouverts par force et que nous ne pourrions nous empêcher de voir, quelque dégoût qu'il nous inspirât. Cette vue inévitable nous rendrait-elle coupables, comme leferait un regard librement dirigé sur cet objet? Non, sans doute. Eh bien! il en serait de .même ici, et l'application est facile à faire.
Passons à une autre comparaison, qui explique encore mieux peut-être en quoi consistent le inépris, la patience et la diversion qui constituent, avons-nous dit, tout le combat dont il s'agit ici. Supposons qu'un homme atteint de folie pousse tout à coup, dans la maison qu'il
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habite, ce cri d'alarme : Au feu! à l'assassin/ Aussitôt toute la famille entre en émoi; on tremble, on veut courir au secours, prendre ses précautions contre l'incendie, se défendre contre l'attaque annoncée et examiner
le fondement de cette alarme Mais une personne
douée de plus de sang-froid que les autres leur dit : C'est le fou qui crie. Aussitôt toute l'émotion s'apaise, on ne peut, il est vrai, s'empêcher d'avoir longtemps encore la tête rompue de ses cris importuns; mais on n'en a nul souci, on s'en moque, et, si l'on ne peut s'en aller, on prend patience, on se livre au milieu de ce vacarme à ses occupations ordinaires, sinon sans ennui, du moins sans trouble et sans effroi; et l'on n'y voit aucun motif pour diriger ses actions de telle ou telle manière. — Voilà une image fidèle de ce qui se passe chez les personnes que tourmententl'imagination et les terribles lubies qu'elleenfante, surtout lorsqu'il s'agit de scrupules. L'imagination, c'est le fou de la maison, ne l'oublions pas. Ce n'est pas l'âme, libre et raisonnable, dont les actes seuls intéressent la conscience. S'il faut souvent souffrir malgré soi les cris et le tapage de cet insensé, on ne doit ni y acquiescer en se mettant de la partie pour crier avec lui, ni chercher dans ce qu'il dit une règle et un motif d'action, ni encore moins raisonner avec lui pour le faire taire, ce qui serait un mauvais moyen de réussir. La partie raisonnable et libre de notre être doit prendre patience et opposer la force d'inertie aux pressantes excitations de la folle du logis, en vaquant, du reste, autant qu'elle le peut, à ses occupations ordinaires. Non, se dit-elle alors, je ne veux pas ÉCOUTER cet insensé, ni ses folies, bien que je sois forcée de /'entendre; je ne prétends pas non plus [le faire taire, ce qui n'est pas en ma puissance. Patience tant qu'il hurlera, nous nous reposerons quand il aura