‹ La voie de la paix interieureChapitre 8 sur 119 · DE LA SOUMISSION A LA VOLONTÉ DE DIEU · texte numérisé non relu

DE LA SOUMISSION A LA VOLONTÉ DE DIEU

Une des vérités les mieux établies et les plus consolantes qui nous aient jamais été révélées, c'est qu'à la réserve du péché , rien ne nous arrive sur la terre que parce que Dieu le veut; c'est lui qui donne les richesses, et c'est lui qui envoie la pauvreté ; si vous êtes malade, Dieu est la cause de votre mal; si vous avez recouvré la santé , c'est Dieu qui vous l'a rendue ; si vous vivez , c'est uniquement à lui que vous devez un si grand bien ; et lorsque la mort viendra terminer votre vie, ce sera de sa main que vous recevrez le coup mortel.

Mais , lorsque les méchants nous persécutent, est-ce donc à Dieu que nous devons nous en prendre ? Oui , c'est encore lui que vous devez alors accuser uniquement du mal que vous souffrez. Il n'est pas cause du péché que fait votre ennemi en vous maltraitant, mais il est la cause du mal que cet ennemi vous fait en péchant. Cet homme injuste est comme un torrent qui, du haut d'un rocher, vient fondre sur une vaste campagne. Ce n'est pas le laboureur qui donne à ce

1) Ce chapitre et le suivant sont tirés du P. de la Colombiers.

torrent rapide le mouvement qui l'emporte , mais c'est le laboureur qui, tantôt en rompant une digue, tantôt en comblant un fossé ou en élevant, une chaussée , fait entrer ces eaux dans un champ plutôt que dans un autre, soit qu'il prétende engraisser ce champ ou le désoler par cette voie. Ou, si vous l'aimez mieux , ce méchant homme est entre les mains de Dieu comme un poison entre les mains d'un artiste habile : ce n'est pas l'artiste qui a donné à celte herbe ou à ce minéral la vertu maligne qui leur est propre, mais c'est lui qui les a mêlés dans ce breuvage qu'il vous présente, soit qu'il ait dessein de vous donner la mort, ou peut-être de vous rendre la santé. Ainsi ce n'est pas Dieu qui a inspiré à votre ennemi la mauvaise volonté qu'il a de vous nuire , mais c'est lui qui lui a donné le pouvoir, c'est lui qui a détourné sur vous la malice de cette personne, lui quia disposé les choses dételle sorte qu'elle s'est trouvée en état de troubler votre repos , qu'elle l'a en effet troublé. Le Seigneur a voulu que vous tombassiez dans ce piège , puisqu'il ne l'a pas empêché, puisqu'il a même prêté la main à ceux qui vous le tendaient; c'est lui qui vous livre sans défense à ces ennemis, et qui a conduit, pour ainsi dire, tous les coups qu'ils vous ont portés. N'en doutez pas, si vous recevez quelque plaie, c'est Dieu lui-même qui vous aura blessé. Quand toutes les créatures se ligueraient contre vous , si le Créateur ne Je voulait pas, s'il ne se joignait pas à elles, s'il ne leur donnait et la force et les moyens d'exécuter leurs mauvais desseins, jamais elles n'en viendraient à bout. Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, s'il ne vous avait été donné d'en haut, disait le Sauveur du inonde à Pilate. Nous en pouvons dire autant et aux démons et aux hommes, aux créatures même qui sont privées de

raison et de sentiment. Non, vous ne m'affligeriez pas , vous ne me nuiriez pas comme vous faites, si Dieu ne vous l'avait ordonné; c'est lui qui vous donne le pouvoir de me tenter et de me faire souffrir : Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, s'il ne vous avait pas été donné d'en haut.

Si, de temps en temps, nous méditions sérieusement cet article de notre croyance, il n'en faudrait pas davantage pour étouffer nos murmures dans toutes les pertes, dans tous les malheurs qui nous arrivent. C'est le Seigneur qui m'avait donné tous ces biens, c'est luimême qui me les a ôtés; ce n'est ni cette partie, ni ce juge, ni ce voleur qui m'a ruiné; ce n'est point cette femme qui m'a noirci par ses médisances; si cet enfant est mort, ce n'est ni pour avoir été maltraité, ni pour avoir été mal servi, c'est Dieu, à qui tout cela appartenait, qui n'a pas voulu m'en laisser jouir plus longtemps.

C'est donc une vérité de foi que Dieu conduit tous les événements dont on se plaint dans le monde; et, de plus, nous ne pouvons douter que tous les maux que Dieu nous envoie ne nous soient très utiles ; nous n'en pouvons douter sans soupçonner Dieu même de manquer de lumière pour discerner ce qui est avantageux.

C'est la marque d'un orgueil insupportable, dit saint Bazile, de croire qu'en ses propres affaires on n'a besoin de prendre conseil de personne, et qu'on a, par soi-même, assez de prudence pour choisir le meilleur parti. Mais si, dans les choses qui nous regardent, tout antre voit mieux que nous ce qui nous est utile, quelle folie de penser que nous le voyons mieux que Dieu même ; que Dieu qui est exempt des passions qui nous aveuglent, qui pénètre dans l'avenir, qui prévoit les événements et l'effet que chaque cause doit produire ! Vous

savez que les accidents les plus fâcheux ont quelquefois d'heureuses suites, et qu'au contraire les succès les plus favorables peuvent enfin se terminer à de funestes issues. C'est même une règle que Dieu garde assez ordinairement d'aller à ses fins par des voies tout opposées aux voies que la prudence humaine a coutume de choisir.

Dans l'ignorance où nous sommes de ce qui doit arriver dans la suite, comment donc osons-nous murmurer de ce que nous souffrons par la permission de Dieu? Et même pour de simples avantages de ce monde, que d'exemples n'avons-nous pas de cette conduite! On vend Joseph, on l'emmène en servitude, on le jette dans une prison; il s'afflige de ses disgrâces apparentes; il s'afflige en effet de son bonheur, car ce sont autant de marches qui l'élèvent insensiblement jusque sur le trône d'Egypte. Saiil a perdu les ânesses de son père, il faut les aller chercher fort loin et fort inutilement; c'est bien du temps et de la peine perdus, il est vrai : mais si cette peine le chagrine, il n'y eut jamais de chagrin plus déraisonnable, vu que tout cela n'a été permis que pour le conduire au prophète qui doit l'oindre, de la part du Seigneur, pour être le roi de son peuple. Quelle sera notre confusion lorsque nous paraîtrons devant Dieu, quand nous verrons les raisons qu'il aura eues de nous envoyer ces croix dont nous lui savons si mauvais gré! J'ai regretté ce fils unique mort à la fleur de l'âge : hélas! s'il eût encore vécu quelques mois, quelques années, il aurait péri de la main d'un ennemi, il serait mort en péché mortel. Je n'ai pu me consoler de la rupture de ce mariage; si Dieu eût jamais permis qu'il se fût conclu, j'allais passer mes jours dans le deuil et la misère. Je dois trente ou quarante ans de vie à cette maladie que j'ai soufferte

avec tant d'impatience. Je dois mon salut éternel à cette confusion qui m'a coûté tant de larmes. Mon âme était perdue, si je n'eusse perdu cet argent. De quoi nous embarrassons-nous donc? Dieu se charge de notre conduite , et nous sommes dans l'inquiétude! On s'abandonne à la bonne foi d'un médecin, parce qu'on suppose qu'il entend sa profession; il ordonne qu'on vous fasse les opérations les plus violentes , quel quefois qu'on vous ouvre le crâne avec le fer; là, qu'on vous perce le corps; ici, qu'on vous coupe un membre pour arrêter la gangrène qui pourrait enfin gagner le cœur : on souffre tout cela, on lui en sait gré, on l'en récompense libéralement, parce qu'on juge qu'il ne le ferait pas si le remède n'était nécessaire, parce qu'on juge qu'il faut se fier à son art : et nous ne voulons pas faire le même honneur à notre Dieul On dirait que nous nous défions de sa sagesse et que nous craignons qu'il ne nous égare. Quoi ! vous livrez votre corps à un homme qui peut se tromper, et dont les moindres erreurs peuvent vous ôter la vie, et vous ne pouvez vous soumettre à la conduite du Seigneur !

Si nous voyions tout ce qu'il voit, nous voudrions infailliblement tout ce qu'il veut; on nous verrait lui demander avec larmes ces mêmes afflictions que nous tâchons de détourner par nos vœux et par nos prières. Aussi est-ce à nous tous qu'il dit, dans la personne des enfants de Zébédée : Nescitis quid petatis. Hommes aveugles, votre ignorance me fait pitié, vous ne savez ce que vous demandez; laissez-moi ménager vos intérêts, conduire votre fortune; je connais mieux ce qui vous est nécessaire que vous-mêmes; si jusqu'ici j'avais eu égard à vos sentiments et à vos goûts, déjà vous seriez perdus sans ressource.

Mais voulez-vous être persuadés que dans tout ce que Dieu permet, que dans tout ce qu'il vous arrive, il n'a en vue que vos véritables avantages, que votre bonheur éternel? Faites un moment de réflexion sur tout ce qu'il afait pour vous. Vous êtes maintenant dans l'affliction; songez que celui qui en est l'auteur est Celui même qui a voulu passer toute sa vie dans les douleurs pour vous en épargner d'éternelles; que c'est lui dont l'ange est toujours à vos côtés, veillant par son ordre sur toutes vos voies, et s'appliquant à détourner tout ce qui pourrait blesser votre corps ou souiller votre âme : songez que celui qui vous expose à cette peine est Celui qui sur nos autels prie sans cesse, et se sacrifie mille fois le jour pour expier vos crimes, et pour apaiser le courroux de son Père à mesure que vous l'irritez; que c'est Celui qui vient à vous avec tant de bonté dans le sacrement de l'Eucharistie; Celui qui n'a point de plus grand plaisir que de converser avec vous, que de s'unir à vous. Quelle ingratitude , après de si grandes marques d'amour, de se défier encore de lui , de douter si c'est pour nous faire du bien ou pour nous nuire qu'il nous visite ! Mais il me frappe cruellement, il appesantit sa main sur moi. Que craignez-vous d'une main qui a été percée, qui s'est laissé attacher à la croix pour vous? Il me fait marcher par un chemin épineux. S'il n'y en a pas d'autre pour aller au ciel, malheureux que vous êtesl aimez-vous mieux périr pour toujours que de souffrir pour un temps? N'est-ce pas cette même voie qu'il a tenue avant vous et pour l'amour de vous? Y trouvezvous une épine qu'il n'ait marquée , qu'il n'ait rougie de son sang? Il me présente un calice plein d'amertume. Oui, mais songez que c'est votre Rédempteur qui vous le présente; tous aimant autant qu'il le fait,

pourrait-il se résoudre à vous traiter avec rigueur, s'il n'y avait ou une utilité extraordinaire, ou une pressante nécessité? Vous avez ouï parler de ce prince qui aima mieux s'exposer à être empoisonné que de refuser le breuvage que son médecin lui avait ordonné, parce qu'il avait toujours reconnu dans ce médecin beaucoup de fidélité et beaucoup d'attacbement pour sa personne; et nous, chrétiens, nous refusons le calice que notre divin Maître nous a préparé lui-même, nous osons l'outrager jusqu'à ce point ! Je vous prie de ne pas oublier cette réflexion : elle suffit, si je ne me trompe, pour nous faire agréer, pour nous faire aimer les dispositions de la volonté divine qui nous paraissent les plus fâcheuses , et nous conformer de la sorte à cette volonté suprême; c'est d'ailleurs infailliblement assurer notre bonheur, même dès cette vie.

Je suppose, par exemple, qu'un chrétien s'est affranchi de toutes les illusions du monde par ses réflexions et par les lumières qu'il a reçues de Dieu, qu'il reconnaît que tout n'est que vanité, que rien ne peut remplir son cœur, que ce qu'il a souhaité avec le plus d'empressement est souvent la source des plus mortels chagrins ; qu'on a de la peine à distinguer ce qui nous est utile de ce qui nous est contraire, parce que le bien et le mal sont presque partout mêlés ensemble, et que ce qui hier était le plus avantageux, est aujourd'hui le pire; que ses désirs ne font que le tourmenter, que les soins qu'il prend pour réussir le consument et nuisent même quelquefois à ses desseins, au lieu de les avancer; qu'après tout, c'est une nécessité que la volonté de Dieu s'accomplisse, qu'il ne se fait rien que par ses ordres, et qu'il ne peut rien ordonner à notre égard qui ne tourne à notre avantage.

Après toutes ces vues, je suppose encore qu'il se jette

entre les bras de Dieu comme à l'aveugle; qu'il se livre à lui, pour ainsi dire, sans condition et sans réserve, entièrement résolu de se fier à lui pour tout, et de ne glus rien désirer, de ne plus rien craindre, en un mot, de ne plus rien vouloir que ce qu'il voudra; je dis que dès ce moment cette heureuse créature acquiert une liberté parfaite , qu'elle ne peut plus être ni gênée ni contrainte, qu'il n'est point d'autorité, point de puissance sur la terre qui soit capable de lui faire violence, ou de lui donner un moment d'inquiétude.

Comment voulez-vous m'obliger à faire ce que je ne veux pas, disait un saint homme dont un ancien rapporte les sentiments ? Il faudrait pouvoir contraindre Dieu même , pour me mettre dans le cas de rien faire contre mon gré ; car, tandis que Dieu fera tout ce qu'il voudra, je ne puis manquer d'être parfaitement libre, puisque je ne veux que ce qu'il fait. Dieu veut-il que je sois infirme ? la maladie m'est plus agréable que la santé; que je sois pauvre? je ne voudrais pas être riche; que je sois le rebut de tout le monde? je consens que tout le monde me méprise : je fonde toute ma gloire sur mes mépris. Faut-il que je vive ici ou ailleurs, que je passe mes jours dans le repos ou dans l'embarras des affaires, que je meure à la fleur ou sur le déclin de l'âge? de tout cela je ne saurais dire ce que j'aime le mieux; mais dès que Dieu aura fait son choix, et qu'il m'aura fait connaître de quel côté son cœur penche, le mien suivra ce penchant, et il y trouvera sa félicité.

Mais n'est-ce pas une chimère qu'un homme sur qui les biens et les maux font une égale impression? Non, ce n'est point une chimère; je connais des personnes qui sont également contentes dans la maladie et dans

la santé, dans les richesses et dans l'indigence ; j'en connais même qui préfèrent l'indigence et la maladie aux richesses et à la santé.

Du reste, il n'est rien de si vrai que ce que je vais vous dire : autant nous avons de soumission pour la volonté de Dieu, autant a-t-il de condescendance pour nos volontés. Il me semble que, dès qu'on s'attache uniquement à lui obéir, il ne s'étudie plus lui-même qu'à nous satisfaire : non seulement il exauce nos prières, mais il les prévient; il va chercher jusqu'au fond du cœur ces mêmes désirs qu'on tâche d'étouffer pour lui plaire, et il les surpasse tous. Enfin, le bonheur de celui dont la volonté est soumise à la volonté de Dieu, est un bonheur constant, inaltérable, éternel. Nulle crainte ne trouble sa félicité, parce que nul accident ne la peut détruire. Je me le représente comme un homme assis sur un rocher au milieu de l'Océan; il voit venir à lui les plus furieuses vagues sans être effrayé, il prend plaisir à les considérer et à les compter à mesure qu'elles viennent se briser à ses pieds; que la mer soit calme ou agitée, que le vent pousse les flots d'un côté ou qu'il les repousse de l'autre, il est également immobile, parce que le lieu où il se trouve est ferme et inébranlable.

De là vient cette paix, ce calme, ce visage toujours serein, cette humeur toujours égale que nous remarquons dans les vrais serviteurs de Dieu. Quelle raison n'avez- vous pas, âmes saintes, d'être sans inquiétude? Vous avez trouvé dans la volonté de votre Dieu une retraite inaccessible à tous les malheurs de la vie ; vous vous élevez bien au-dessus de la région des tempêtes, il n'est point de trait qui puisse aller jusque-là. Vous ne pouvez craindre ni les hommes, ni les démons. Quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, vous serez toujours

heureuses, ou bien Dieu lui-même cesserait de l'être. Il reste à voir comment nous pouvons atteindre cette heureuse soumission. Gela ne peut se faire que par l'expérience fréquente de cette vertu; et parce que les grandes occasions de la pratiquer sont assez rares, tout le secret consiste à profiter des petites, qui sont journalières, et dont le bon usage nous aurait bientôt mis en état de soutenir les plus grands revers sans en être ébranlés. 11 n'est personne à qui chaque jour il n'arrive cent petites choses contraires à ses désirs et à ses inclinations, soit que notre imprudence ou notre peu d'esprit nous les attire , soit qu'elles nous viennent de l'inconsidération ou de la malignité d'autrui , soit enfin qu'elles soient un pur effet du hasard et du concours imprévu de certaines causes nécessaires. Toute notre vie est semée de ces sortes d'épines qui naissent sans cesse sous nos pas, qui produisent dans notre cœur mille fruits amers, mille mouvements involontaires de haine, d'envie, de crainte, d'impatience, mille petits chagrins passagers, mille inquiétudes légères, mille troubles, qui, du moins pour un moment, altèrent la paix de l'âme. Il échappe, par exemple, une parole qu'on ne voudrait pas avoir dite, on nous en dit une autre qui nous offense; un domestique vous sert mal ou avec lenteur, un enfant vous incommode, un fâcheux vous arrête, un étourdi vous heurte, un cheval vous couvre de boue, il fait un temps qui vous déplaît, votre ouvrage ne va pas comme vous le souhaiteriez, un petit meuble se casse, un habit se tache ou se déchire; je sais qu'il n'y a pas là de quoi exercer une vertu bien héroïque, mais je dis que ce serait assez pour l'acquérir infailliblement si nous le voulions; je dis que quiconque serait sur ses gardes pour offrir à Dieu toutes ces contrariétés , et pour les

accepter comme étant ordonnées par sa Providence, outre que cet homme acquerrait par cette pratique un grand nombre de mérites, outre qu'il se disposerait insensiblement à une union très intime avec Dieu, il serait encore en peu de temps capable de soutenir les plus tristes et les plus funestes accidents de la vie.

A cet exercice, qui est si aisé, et néanmoins plus utile pour nous et plus agréable à Dieu que je ne puis le dire, on peut en ajouter un autre. Quoique les grandes disgrâces n'arrivent pas tous les jours, on peut s'offrir tous les jours à Dieu pour les essuyer quand il lui plaira. Si Dieu voulait vous ôter ou ce fils ou ce mari, s'il permettait que vous perdissiez ce procès ou cet argent que vous avez placé, vous auriez besoin d'une grande force d'esprit pour supporter des coups si rudes. Vous ne savez pas encore quelle sera sa volonté sur ce point; prévenez ses ordres, et dès à présent soumettez- vous à tout ce qu'il a résolu de faire; renoncez souvent en sa présence à tous les désirs que vous pouvez avoir d'augmenter ou de conserver vos biens, votre santé, votre réputation, et protestez-lui que vous êtes prêt à lui sacrifier tout. Pensez tous les jours , dès le malin , à tout ce qui peut vous arriver de plus fâcheux dans le cours de la journée. Il se peut faire que dans le jour on vous apportera la nouvelle d'un naufrage, d'une banqueroute, d'un incendie; peut-être qu'avant la nuit vous recevrez quelque affront insigne , quelque sanglante confusion; peut-être que la mort vous ravira la personne du monde que vous aimez le plus; vous ne savez pas si vous ne mouriez pas vousmême subitement et d'une manière tragique. Acceptez tous ces malheurs, au cas qu'il plaise à Dieu de les permettre, contraignez votre volonté de consentir à ce sacrifice, et ne vous donnez point de relâche que vous

ne la sentiez disposée à vouloir ou à ne pas vouloir tout ce que Dieu peut vouloir ou ne pas vouloir.

« 11 y a toutefois une observation à faire sur cette pratique : c'est qu'il faut soigneusement distinguer entre les prévisions de croix, celles qui s'offrent d'elles-mêmes sans qu'on les ait recherchées, et celles au-devant des-, quelles on va librement. Quant aux premières, il est toujours bon, à la vérité, d'accepter ainsi d'avance et conditionnel lement toutes les afflictions possibles. Que si l'on ne s'en sentait pas actuellement le courage, il faudrait simplement répondre ainsi à cette supposition : Si une telle épreuve m' arrivait, f espère de la bonté divine qu'elle serait accompagnée d'une grâce suffisante pour me la faire porter avec résignation, et avec ce secours, malgré la défaillance que je ressens à cette heure, je voudrais faire alors ce que demanderait la soumission due à la volonté de mon Créateur et Seigneur.

« Mais pour ce qui est de se faire soi-même à dessein ces suppositions pénibles afin de s'habituer à les accepter, comme on le disait tout à l'heure, c'est un exercice qui ne serait pas toujours sans danger et qui ne convient pas également à tous. Il peut être fort utile à des âmes déjà assez avancées dans la conformité à la volonté de Dieu pour le pratiquer sans trouble, et il est pour elles une source abondante de mérites. Quant à celles qui n'ont pas encore la force d'envisager paisiblemenl des perspectives si crucifiantes, ce serait une témérité de leur part d'aller, pour ainsi dire, relancer dans sor. fort un ennemi qu'elles ne sont pas en mesure de com battre, et que la sage providence de Dieu ne leur présente pas à cause de cela. Jésus-Christ nous défend uni. sollicitude inquiète pour l'avenir. Ceux qui ne peuvent encore envisager cet avenir sans anxiété, à cause ds leur imperfection et de leur faiblesse-, doivent donc en

détourner la vue et se livrer en général à un abandon aveugle entre les bras de leur père céleste. La conduite qui leur convient est très bien tracée dans les paroles suivantes de Fénelon :

« Les croix que nous nous faisons à nous-mêmes par une prévoyance inquiète de l'avenir, dit-il, ne sont point des croix qui viennent de Dieu. Nous le tentons par notre fausse sagesse, en voulant prévenir son ordre et en nous efforçant de suppléer à sa Providence par notre providence propre. Le fruit de notre sagesse est toujours amer, et Dieu le permet pour nous confondre, piiand nous sortons de sa conduite paternelle. L'avenir n'est point encore à nous; peut-être n'y sera-t-il jamais. ï5'il vient, il viendra peut-être tout autrement que nous ne l'avons prévu. Fermons donc les yeux sur ce que Dieu nous cache et qu'il tient en réserve dans les trésors de son profond conseil. Adorons sans voir; taisonsnous; demeurons en paix.

« Les croix du moment présent apportent toujours leur grâce et par conséquent leur adoucissement avec elles : on y voit la main de Dieu qui se fait sentir. Mais les croix de prévoyance inquiète sont vues au delà de l'ordre de Dieu : on les voit sans grâce pour les supporter; on les voit même par une infidélité qui éloigne la grâce. Ainsi tout y est amer et insupportable, tout y est noir, tout y est sans ressource, et l'âme qui a voulu goûter par curiosité le fruit défendu ne trouve plus que mort et révolte sans consolation au-dedans d'elle-même. Voilà ce que c'est que de ne pas se fier à Dieu et que d'oser violer son secret, dont il est jaloux. A chaque jour, dit Jésus-Christ, suffit son mal; le mal de chaque jour devient un bien lorsqu'on laisse faire Dieu. Qui sommes-nous pour lui dire : Par quel motif faites-vous cela? Il est le Seigneur, et cela suffit; il est le Seigneur,

qu'il fasse tout ce qui est bon à ses yeux. Qu'il élève ou qu'il abaisse, qu'il frappe ou qu'il console, qu'il brise ou qu'il guérisse toutes les blessures, qu'il donne la mort ou la vie, il est toujours le Seigneur; nous ne sommes que l'ouvrage et par conséquent le jouet de ses mains. Qu'importe, pourvu qu'il se glorifie et que sa volonté s'accomplisse en nous! Sortons de nous-mêmes; plus d'intérêt propre, et la volonté de Dieu, qui se dévoloppe à chaque moment en tout, nous consolera aussi en chaque moment de tout ce que Dieu fera autour de nous, ou en nous aux dépens de nous-mêmes. Les contradictions des hommes, leur inconstance, leurs injustices même, nous paraîtront les effets de la sagesse, de la justice et de la bonté invariable de Dieu : nous ne verrons plus que Dieu infiniment bon, qui se cache sous les faiblesses des hommes aveugles et corrompus.

« Ainsi cette figure trompeuse du monde , qui passe comme une décoration de théâtre, nous deviendra un spectacle très réel et digne d'éternelle louange du côté de Dieu. » Revenons aux épreuves réelles.

Lorsqu'une disgrâce se fera en effet sentir, au lieu de perdre du temps à vous plaindre des hommes ou de la fortune, allez vous jeter aux pieds de votre divin Maître, pour lui demander la grâce de supporter avec constance cette infortune. Un homme qui a reçu une plaie mortelle, s'il est sage, ne court point après celui qui l'a blessé, il va d'abord au médecin qui peut le guérir. Mais quand, dans de pareilles rencontres, vous chercheriez l'auteur de vos maux, ce serait encore à Dieu qu'il faudrait aller, puisqu'il n'y a que lui qui puisse en être la cause.

Allez donc à Dieu, mais allez-y promptement, allez-y sur l'heure, que ce soit le premier de tous vos soins :

gg UTILITÉ

allez lui rapporter, pour ainsi dire, le trait qu'il vous a lancé, le fléau dont il s'est servi pour vous éprouver. Baisez mille fois les mains de votre Maître crucifié, ces mains qui vous ont frappé, qui ont faitlout le mal qm vous afflige. Répétez-lui souvent ces paroles qu'il disait lui-même à son Père dans le fort de sa douleur : Seigneur, que votre volonté se fasse, et non pus la mienne : je vous bénis mille fois, je vous rends grâce de ce que vos ordres s'accomplissent sur moi; et quand il serait en mon pouvoir d'y résister, je continuerais de m y soumettre. J'accepte cette calamité, et en elle-même, et dans toutes ses circonstances; je ne me plains m du mal que je souffre, ni des personnes qui me le causent, ni de la manière dont il est venu jusqu'à moi, m de la conjoncture du temps ou du lieu dans lequel il m'a surpns ; je suis assuré que vous l'avez voulu sous tous ces points de vue, et j'aimerais mieux mourir que de m'opposer en rien à votre sainte volonté : Fiat voluntas tua. Oui, mon Dieu, dans tout ce que vous voudrez de moi, aujourd'hui et pour tous les temps, au ciel et sur la terre, qu'elle se fasse, cette volonté ; mais qu'elle se fasse sur la terre comme elle s'accomplit dans le ciel.

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