CHAPITRE IV
COMMENT LES ADVERSITÉS SONT UTILES AUX JUSTES ET NÉCESSAIRES AUX PÉCHEURS.
Voyez cette tendre mère qui, par mille caresses, tâche d'apaiser les cris de son fils, qui l'arrose de ses larmes, tandis qu'on lui applique le fer et le feu : dès que cette douloureuse opération se (ait sous ses yeux et par son ordre, qui peut douter que ce remède violent
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ne doive être extrêmement utile à cet enfant, et qu'i n'y doive trouver une santé parfaite, ou du moins le soulagement d'une douleur et plus vive et plus lon-
gue
Je fais le même raisonnement lorsque je vous vois dans l'adversité. Vous vous plaignez qu'on vous maltraite, qu'on vous outrage, qu'on vous noircit par des calomnies, qu'on vous dépouille injustement de vos biens: votre Rédempteur (ce nom est encore plus tendre que le nom de père et de mère) , votre Rédempteur est témoin de tout ce que vous souffrez, lui qui vous porte dans son sein, lui qui a déclaré si hautement que quiconque vous louche, le touche lui-même à la prunelle de l'œil : lui-même néanmoins permet que vous soyez traversé, quoiqu'il pût facilement l'empêcher, et vous doutez que cette épreuve passagère ne doive vous procurer les plus solides avantages !
Ajoutez à cela que, quand il a été question de nous épargner ces peines qui visiblement nous auraient été inutiles, il n'a rien oublié , il a forcé les lois de la nature pour nous en garantir. Tout ce qu'on endure après la mort, soit dans les enfers, soit dans les flammes du purgatoire, tout cela est compté pour rien : on n'en peut espérer ni gloire ni récompense; on ne souffre alors que pour souffrir. Que n'a pas fait Jésus-Christ pour nous préserver de ces tourments infructueux? il a tout mis en usage, jusqu'à les attirer sur sa personne innocente. C'est dans cette vue qu'il a versé tout son sang et qu'il a expiré sur la croix. Oui, Jésus-Christ s'est abandonné lui-même au courroux de son Père et à la fureur des Juifs, pour empêcher non seulement que nous fussions livrés aux feux éternels, mais encore que nous fussions un seul moment arrêtés dans le purgatoire; il a satisfait pour nos fautes les plus légères, il n'a rien
laissé à payer ; bien plus, il a laissé un trésor inépui sable de mérite à son Église, pour les nouveaux crime où nous retombons tous les jours. Cette raison seul me tient lieu de mille démonstrations. Quand le Saint Esprit n'aurait pas appelé bienheureux ceux qui souf frent ici-bas; quand toutes les pages de l'Écriture ne parleraient pas en faveur des adversités ; quand nous ne verrions pas qu'elles sont le partage le plus ordinaire des amis de Dieu, je ne laisserais pas de croire qu'elles nous sont infiniment avantageuses. Pour me le persuader, il suffit que je sache qu'un Dieu qui a mieux aimé souffrir tout ce que la rage des hommes a pu inventer de plus horribles tortures, que de me voir condamner aux plus légers supplices de l'autre vie; il me suffit, dis-je, de savoir que c'est ce Dieu qui me prépare, qui me présente le calice d'amertume que je dois boire en ce monde. Un Dieu qui a tant souffert pour m'empêcher de souffrir ne me ferait pas souffrir aujourd'hui pour se donner à lui-même un plaisir cruel et inutile.
Pour moi, lorsque je vois un chrétien s'abandonner à la douleur dans les peines que Dieu lui envoie, je dis d'abord : Voilà un homme qui s'afflige de son bonheur : il prie Dieu de le délivrer de l'indigence où il se trouve, et il devrait lui rendre grâce de l'y avoir réduit. Je suis sûr que rien ne pouvait lui arriver de plus avantageux que ce qui fait le sujet de sa désolation : j'ai, pour le croire, mille raisons sans réplique. Mais si je voyais tout ce que Dieu voit; si je pouvais lire dans l'avenir les suites heureuses dont il couronnera ces tristes aventures, combien plus encore ine sentirais-je affermi dans ma pensée !
En effet, si nous pouvions découvrir quels sont les desseins de la Providence, il est certain que nous sou-
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haiterions avec ardeur les maux que nous souffrons avec tant de répugnance. Tout le monde sait l'histoire célèbre de Joseph. Lorsque ses frères le dépouillèrent, lorsque pour se défaire de lui, ils le vendirent aux Ismaélites, qui pourrait dire combien il versa de larmes, combien il fit de supplications pour fléchir ses frères dénaturés, combien de fois il embrassa leurs genoux, avec quelle douleur il désavoua tout ce qui avait pu leur déplaire dans sa conduite ? Peut-on douter qu'en même temps il ne fit mille vœux pour obtenir quelques secours du Ciel dans une extrémité si pressante ? Enfant de la Providence, innocente victime , que Dieu vous aimerait peu s'il vous exauçait! Que vous feriez bien d'autres vœux s'il vous faisait connaître où doivent vous conduire l'exil et la servitude que vous redoutez ? L'événement fit voir qu'il avait plus de sujets de se réjouir que de se plaindre de l'indigne traitement qu'il recevait. Vous savez que Dieu le portait sur le trône par cette voie. Mon Dieu, si nous avions un peu de foi, si nous savions combien vous nous aimez, combien vous avez à cœur nos intérêts, de quel œil envisagerions-nous les adversités ? Nous irions au-devant d'elles avec empressement, nous bénirions mille fois la main qui nous frapperait.
Quel bien peut-il donc me revenir de cette maladie qui m'oblige d'interrompre tous mes exercices de piété ? dira peut-être quelqu'un. Quel avantage puis-je attendre de cette perte de tous mes biens qui me met au désespoir, de cette confusion qui m'abat le courage et qui porte le trouble dans mon esprit? Il est vrai que ces coups imprévus, dans le moment qu'ils frappent, accablent quelquefois ceux sur qui ils tombent, et les mettent hors d'état de profiter sur l'heure de leur disgrâce ; mais attendez, et bientôt vous verrez que c'est par là
que Dieu vous dispose à recevoir ses plus insignes faveurs. Sans cet accident vous ne seriez peut-être pas devenu plus mauvais, mais vous n'auriez jamais été si saint. N'est-il pas vrai que, depuis que vous vous étiez donné à Dieu, vous n'aviez encore pu vous résoudre à mépriser je ne sais quelle gloire, fondée ou sur quelque agrément du corps, ou sur quelque talent de l'esprit, qui vous attirait l'estime des hommes ? N'est-il pas vrai qu'il vous restait encore quelque amour pour le jeu, pour la vanité, pour le luxe? N'est-il pas vrai que le désir d'acquérir des richesses, d'élever vos enfants aux honneurs du monde, ne vous avait point entièrement abandonné ? Peut-être même que quelque attachement, quelque amitié peu spirituelle disputait encore votre cœur à Dieu. Il ne vous fallait plus que ce pas pour entrer dans une liberté parfaite; c'était peu, mais enfin vous n'aviez pu encore faire ce dernier sacrifice : de combien de grâces cependant cet obstacle arrêtait-il le cours? C'était peu, mais il n'est rien qui coûte tant à l'âme chrétienne que de rompre ce dernier lien qui l'attache au monde et à elle-même ; ce n'est pas que, dans cette situation, elle ne sente une partie de son infirmité, mais la seule pensée du remède l'épouvante, parce que le mal est si près du cœur, que, sans le secours d'une opération violente et douloureuse, on ne le peut guérir : c'est pour cela qu'il a fallu vous surprendre, qu'il a fallu qu'une main habile, lorsque vous y pensiez le moins, ait porté le fer bien avant dans la chair vive pour percer cet ulcère caché au fond des entrailles; sans ce coup, votre langueur durerait encore. Cette maladie qui vous arrête, celle banqueroute qui vous ruine, cet affront qui vous couvre de honte, la mort de cette personne que vous pleurez, toutes ces disgrâces feront bientôt ce que toutes vos
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méditations n'auraient pu faire, ce que tous vos directeurs auraient tenté inutilement.
Et si l'adversité où vous êtes, a l'effet que Dieu prétend, si elle vous dégoûte entièrement des créatures, si elle vous engage à vous donner sans réserve à votre Créateur, je suis sûr que vous lui ferez plus de remercîments de ce qu'il vous aura affligé , que vous ne lui avez offert de vœux pour détourner l'affliction : tous les autres bienfaits que vous avez reçus de lui, tous ces bienfaits, comparés à cette disgrâce, ne seront à vos yeux que des faveurs légères. Vous aviez toujours regardé les bénédictions temporelles qu'il a versées jusqu'ici sur votre famille comme les effets de sa bonté pour vous, mais pour lors vous verrez clairement, vous sentirez au fond de votre âme qu'il ne vous a jamais tant aimé que lorsqu'il a renversé tout ce qu'il avait fait pour votre prospérité, et que, s'il avait été libéral en vous donnant des richesses, de l'honneur, des enfants , de la. santé , il a été prodigue en vous enlevant tous ces biens.
Je ne parle point des mérites qu'on acquiert par la patience : il est certain que, par les mérites on gagne plus pour le ciel dans un jour d'adversité que durant plusieurs années passées dans la joie, quelque saint usage qu'on en fasse ; et pour achever de vous dire franchement ma pensée , je me défie de tout le bien que nous faisons dans la prospérité, et je ne crois pas qu'on doive faire un grand fond sur les vertus qu'on y pratique.
Le grand Apôtre ne se glorifie que de ses chaînes, de ses naufrages et des injustes supplices auxquels on l'a condamné. Il ne fait aucune mention ni de ses prières, ni de ses prédications apostoliques, parce que, dans ces sortes d'oeuvres saintes, rarement on
se défend des surprises de l'amour-propre , sans le secours d'une longue élude, d'une extrême vigilance, d'une grâce extraordinaire.
Tout le monde sait que la prospérité nous amollit, et c'est beaucoup quand un homme heureux selon le monde se donne la peine de penser au Seigneur une une ou deux fois par jour : les idées des biens sensibles qui l'environnent occupent si agréablement son esprit, qu'il oublie aisément tout le reste. L'adversité, au contraire , ne donnant par elle-même que des pensées tristes, nous porte comme naturellement à élever les yeux au ciel , pour adoucir par cette vue l'impression amère de nos maux. Je sais qu'on peut glorifier Dieu dans toutes sortes d'états , et que la vie d'un chrétien qui le sert dans une fortune riante ne laisse pas de lui faire honneur; mais qu'il s'en faut que ce chrétien l'honore autant que l'homme qui le bénit dans les souffrances ! On peut dire que le premier est semblable à un courtisan assidu et régulier qui n'abandonne pas son prince, qui le suit au conseil, qui est de tous ses plaisirs, qui fait honneur à toutes ses fêtes; mais que le second est comme un vaillant capitaine qui prend des villes pour son roi, qui lui gagne des batailles à travers mille périls et au prix de son sang, qui porte bien loin et la gloire des armes de son maître et les bornes de son empire.
Aussi un homme qui jouit d'une santé robuste , qui possède de grandes richesses , qui vit dans l'honneur, qui a l'estime du monde, cet homme, s'il use comme il le doit de ces avantages , s'il les reçoit avec reconnaissance , s'il les rapporte à Dieu , qui en est la source, certainement on ne peut douter qu'il ne glorifie son divin Maître par une conduite si chrétienne; mais si la Providence le dépouille de tous ses biens , si elle
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l'accable de douleurs et de misère, et si, au milieu de tant de maux, il persévère dans les mêmes sentiments, dans les mêmes actions de grâces, s'il suit le Seigneur avec la même promptitude, avec la même docilité, par une voie si difficile , si opposée à ses inclinations, c'est alors qu'il publie la grandeur de Dieu et l'efficacité de sa grâce de Ja manière la plus généreuse et la plus éclatante.
De là jugez quelle gloire doivent espérer de Jésus- Christ les personnes qui l'auront glorifié dans une route si épineuse ; jugez avec quels applaudissements sera reçu dans le ciel un chrétien dont la vie n'aura été qu'une suite de malheurs, qu'un exercice continuel de patience, un chrétien qui se présentera, pour ainsi dire, couvert de sang et de blessures, qui aura suivi son maître dans toutes ses pénibles entreprises, qui aura été le compagnon fidèle de ses souffrances. Ce sera pour lors que nous reconnaîtrons combien Dieu nous aura aimés en nous donnant les occasions de mériter une récompense si abondante; ce sera pour lors que nous nous reprocherons à nousmêmes de nous être plaints de ce qui devait accroître notre félicité , d'avoir gémi , d'avoir soupiré lorsque nous avions lieu de nous réjouir, d'avoir douté de la bonté de Dieu lorsqu'il nous en donnait les plus solides marques. Si tels doivent être un jour nos sentiments, pourquoi ne pas entrer dès aujourd'hui dans une si heureuse disposition ? Pourquoi, dès cette vie, ne pas bénir Dieu au milieu des maux dont je suis sûr que je lui rendrai dans le ciel d'éternelles actions de grâces? Pourquoi envierais-je le sort de ceux qui vivent dans la prospérité, puisque eux-mêmes m'envieront un jour les adversités que j'aurai souffertes.
Saint Augustin ne peut assez admirer qu'un maître aussi puissant que notre Dieu, aussi heureux, aussi indépendant de ses créatures, ait voulu les obliger par un commandement exprès d'avoir de l'amour pour lui, c'est-à-dire de se procurer à eux-mêmes l'avantage le plus grand dont ils puissent jouir; mais voici, à mon sens , un trait de bonté encore plus étonnant : c'est qu'il ne se contente pas d'imposer à ses ennemis une obligation si avantageuse pour eux, il les force en quelque sorte d'accomplir cette heureuse obligation. C'est par l'adversité qu'il contraint les hommes les plus pervers de rentrer dans ses bonnes grâces : et quelle autre voie plus efficace pour les y porter ? La parole de Dieu, l'usage des sacrements, les grâces ordinaires, peuvent maintenir dans la pratique du bien ceux qui y sont engagés ; mais un homme qui est surchargé du poids des affaires publiques et domestiques, une femme qui vit dans les plaisirs, qui est l'esclave de la vanité, un chrétien, en un mot, qui a vieilli dans son impiété et dans ses désordres, il faut qu'il souffre ou qu'il périsse.
Je sais combien la parole de Dieu est efficace, je sais qu'elle est plus pénétrante qu'une épée à deux tranchants; mais tous les jours on ne voit que trop qu'on lui résiste et qu'elle ne peut atteindre jusqu'aux cœurs endurcis. Que n'a-t-on point dit contre ce luxe affreux qui dévore la substance et des pauvres et des riches, contre ce jeu qui consume impitoyablement un bien dont on pourrait acheter le ciel, ce jeu qui nous emporte un temps qu'on nous avait donné pour gagner l'éternité? Que ne dit-on point encore aujourd'hui contre ces dérèglements? Hélas! que produisent ces discours sur l'esprit des joueurs de profession, de ceux qui dépensent le plus en habits? Les uns l'oublient
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un moment après, les autres ne s'en souviennent que pour en faire des railleries, quelques-uns même s'en offensent , et croient avoir lieu de se plaindre du prédicateur, parce qu'il a dit, de la part de Dieu, ce qu'il ne pouvait faire sans trahir sa conscience et sans se rendre coupable de perfidie. Que faut-il donc que fasse le Seigneur pour faire rentrer ces personnes dans le devoir? Il n'y a point d'autres moyens que l'indigence ; il faut les réduire à la nécesssité de travailler pour faire subsister leur famille , et de revendre pour vivre ce qu'elles ont acheté pour se parer. Allez parler d'oraison et de retraite à cette femme qui est si éprise de sa beauté , si vaine des attentions qu'on a pour elle dans le monde; croyez-vous qu'elle soit capable de goûter vos' conseils, ou même de les entendre? Pour la sauver, il faut qu'une maladie la défigure , ou qu'une accablante confusion la bannisse pour toujours des compagnies.
Quel temps choisirez-vous pour exhorter ce riche, ce voluptueux, à se convertir? Il n'est point disposé à entendre la parole de Dieu, bien moins encore à vous appeler chez lui pour prendre auprès de vous des avis salutaires. Quand il le serait, comment une pensée sainte trouverait-elle place dans cet esprit plein des images du plaisir, plein de ses affaires temporelles 1 La grâce elle-même, tout insinuante qu'elle est, ne trouve pas d'ouverture pour passer jusqu'à son cœur. Eh quoi! faut-il donc, ô mon Dieu, désespérer de cette âme? Votre sagesse n'a-t-elle donc point de moyen pour la retirer du précipice? Le Seigneur a un moyen, et ce moyen est celui dont il se sert toujours pour ramener ceux de ses élus que la prospérité lui a enlevés; ce moyen, c'est l'adversité, c'est la perte de ce procès, la mort de ce mari, de ce fils unique,