SUR LES EXERCICES DE PIÉTÉ
même longtemps possible à la faiblesse humaine, et qu'elle n'a pas été donnée aux plus grands saints. Ceuxci se plaignent sans cesse dans leurs écrits des divagations de leur imagination ; mais ils reconnaissent en même temps que, pourvu que la volonté les désavoue, elles ajoutent un nouveau prix à la prière par les actes de vertu dont elles deviennent l'occasion. Gerson raconte, à ce propos, une petite histoire que nous pouvons bien rapporter après ce grave docteur, et qui fait toucher au doigt la vanité des prétentions chimériques des gens dont nous parlons.
« Un certain paysan, dit-il, qui se piquait d'avoir de l'esprit et de la dévotion, se vantait d'être si attentif dans ses prières qu'il n'y ressentait pas la moindre distraction. Un homme plus spirituel et plus expérimenté que lui, voulant le détromper d'une erreur si grossière et lui prouver la faiblesse et l'inconstance de l'esprit humain, promit de lui donner une bête de somme, un âne, puisqu'il faut l'appeler par son nom, s'il pouvait réciter seulement une fois le Pater noster avec une attention actuelle et sans aucune distraction. Le paysan, ravi de pouvoir gagner une chose sans rien risquer, et se tenant assuré de son attention actuelle, se recueillit le mieux qu'il put, et commença à réciter le Pater. Mais avant qu'il fût au milieu de cette courte prière, cette distraction lui vint dans l'esprit : Il m'a promis une bête de somme, mais je ne sais pas s'il me donnera le bât avec la bête... Il ne poursuivit pas davantage, mais avoua la chose de bonne foi. Cette expérience le fit rentrer en luimême et le convainquit qu'il n'y a rien de plus difficile à l'homme que d'être longtemps attentif sur un même sujet, sans songer à un autre, tant il a l'esprit faible
et le cœur inconstant » Sainte Thérèse elle-même
avoue que souvent elle ne pouvait réciter un Credo
sans distractions. Il faut donc prendre humblement son parti sur cette infirmité de notre nature, et ne pas exiger de soi plus que n'en demande un Dieu auquel notre humilité et notre obéissance seront mille fois plus agréables que nos efforts insensés pour atteindre un but impossible. »
A l'égard des autres scrupules, qui déshonorent la majesté du saint sacrifice, il faut représenter à ceux qui les écoutent trop que cette action est celle de toute l'Église et de Jésus-Christ même ; qu'on ne doit pas la regarder comme dépendante des vues particulières et limitées du ministre extérieur ; que c'est l'invocation du Saint-Esprit, la majesté des paroles de Jésus-Christ, et sa fidélité à ses promesses, qui opèrent le plus grand de tous les miracles; qu'il n'y a point de lieu où les bienséances soient plus nécessaires qu'à l'autel, et où les singularités blessent davantage; et qu'il ne faut rien montrer aux yeux du public qui rabaisse l'auguste idée qu'il doit avoir de nos redoutables mystères.
ARTICLE V
Scrupules par rapport aux motifs des bonnes œuvres.
Je passe des actions aux motifs, dont tant de personnes sont en peine, parce que, d'un côté, elles savent que c'est delà pureté de l'intention que vient la sainteté de l'action, et qu'elles craignent, de l'autre, que tout ce qu'elles font ne soit infecté par un orgueil secret, ou par des égards humains, ou par des recherches de l'amour-propre.
Ce serait tromper ces personnes, et les consoler pai le mensonge, que d'affaiblir la persuasion où elles son! que L'Ame des saintes actions est l'amour de Dieu, et un sincère désir de lui plaire; que tout autre motif doit sd
SUR LES INTENTIONS. Ml
rapporter à celte fin, et que ce qui est grand aux yeux des hommes devient méprisable aux yeux de Dieu, lorsque la vanité en est le principe ou le terme.
Ce serait encore les tromper, que de travailler à détruire la juste crainte qu'elles ont que la corruption de leur cœur ne se mêle dans le bien qu'elles font, et ne leur en enlève le fruit. Une partie essentielle delà piété consiste dans cette chaste crainte, inséparable de l'amour, et elle ne peut diminuer sans que l'humilité e/ la vigilance diminuent.
Enfin, ce serait les tromper que de prétendre leur donner un moyen sûr pour discerner les actions qui partent d'une charité pure de celles qui sont mêlées de quelques motifs étrangers.
Le fond de notre cœur nous est inconnu : et il ne le serait pas, si nous pouvions discerner avec certitude ce qu'il aime (1). Nous connaîtrions si nous sommes dignes d'amour ou de haine, en connaissant quel amour nous domine et nous gouverne, et nous pourrions nous juger nous-mêmes, ce que saint Paul n'osait faire, si avant le dernier jour, où tout ce qui est caché dans les consciences sera découvert, nous étions en état de séparer avec évidence et précision tout ce que la charité ou la cupidité font en nous (2). Mais de cette obscurité même qui nous cache le fond de notre cœur, on peut tirer la solide consolation qu'on doit donner à ceux que la crainte d'agir par de mauvais motifs jette dans l'inquiétude. D'où savez-vous, leur peut-on dire, que ce n'est pas la grâce de Jésus-Christ qui est le principe de vos actions? Vous a-t-il donné quelque signe particulier, qu'il ait refusé aux autres hommes, auquel vous discerniez son opération? N'est-elle pas secrète pour
(1) Eccle., xi, 1 ■*- (2) / Cor., iv, 4, 5.
vous, comme pour tout autre? Le présomptueux et ''humble ne s'y trompent-ils pas souvent d'une manière conlraire, l'un pensant recevoir beaucoup, et l'autre ne voyant que son indigence? Est-ce à vous à vous juger vous-même en dernier ressort ? Pouvez-vous séparer nettement les dons de Dieu de tout le reste qui vous est propre, et démontrer ainsi jusqu'où va votre misère ?
Ne craignez-vous point de faire injure à sa grâce, en attribuant à la cupidité, son ennemie, le bien dont elle vous donne la volonté? Ne méritez-vous pas de perdre par vos plaintes, qui naissent de votre ingratitude, ce qui devrait être la matière de votre reconnaissance? Et vous , qui êtes en apparence si affligés de ce que l'orgueil infecte toutes vos œuvres, pensez-vous que ce ne soit pas un orgueil très réel qui vous porte à vous plaindre toujours, au lieu de rendre grâces?
Mais, répliquent ces personnes, le moyen que nous puissions nous dissimuler que la vanité ou des motifs aussi injustes ne corrompent la plupart de nos actions, sentant, comme nous faisons, l'impression réelle que ces motifs font sur nous ? Ils nous assiègent ; ils nous environnent; ils se mêlent atout ce que nous faisons; ils nous poursuivent partout comme une ombre importune ; et ils ne nous laissent pas un moment de tranquillité, quelque effort que nous fassions pour les éloigner de nous.
— Vous faites donc des efforts pour vous en délivrer, et vous êtes inconsolable de ce que vos efforts ne vous réussissent pas? Allez, vous êtes moins à plaindre que vous ne pensez. Votre douleur me console, et votre vigilance me rassure.
Dites-moi , d'ailleurs : Ne faites-vous jamais aucune bonne action en secret? Chercbez-vous toujours des témoins? Ne pouvez-vous jamais taire ni une aumône, ni
une prière, ni une mortification? — A Dieu ne plaise ! répondrez- vous. C'est, au contraire, le secret qui nous console : car il fait perdre à l'orgueil l'avantage qu'il a contre nous lorsque nous agissons en public, et nous souhaiterions de pouvoir vivre sans témoins, parce qu'alors nous serions en paix, ou la victoire nous coûterait moins.
— Vous voyez donc maintenant que toutes les apparences ne sont pas contre vous , comme vous le pensiez, puisque vous avez la preuve que vous fuyez la tentation, que vous aimez le secret, et que le fond de votre cœur, ou est humble , ou désire l'être.
A l'égard de l'importune persécution que vous fait l'orgueil, je ne vous réponds pas qu'elle cesse. Dieu est le maître, mais il n'a rien promis sur ce point : il nous assiste dans le combat, mais le combat dure autant qu'il lui plaît, et c'est ordinairement jusqu'à la fin de la vie.
Il faut seulement bien prendre garde à ne pas confondre la tentation avec le péché. L'orgueil nous précède, nous suit, se place à nos côtés, mais de telles places ne sont pas notre cœur. Celui-ci lui demeure fermé malgré ses importunes assiduités, et , pourvu qu'il ne consente point à l'impression que l'orgueil fait sur l'imagination, tout le bruit est au dehors, et la conscience demeure pure.
Ceci peut s'éclaircir par une comparaison fort juste tirée de l'ombre, qui suit partout notre corps , sans en faire partie. Elle imite tous ses gestes et toutes ses actions, mais elle n'en est pas le principe; on ne peut l'éviter, mais sa présence ne change rien. Il en est ainsi de l'opiniâtre assiduité de l'orgueil. Il nous accompagne malgré nous; il tâche d'imiter tout ce que nous faisons; il prend toute la part qu'il peut à nos desseins
et à nos actions, mais tout cela est étranger si nous n'y consentons pas, et au lieu de perdre beaucoup de temps à lutter contre une ombre qui échappe à nos coups, ou à s'efforcer inutilement de la séparer de nous, il faut seulement lui défendre l'entrée du cœur, et tenir ses yeux élevés vers Jésus-Christ, à qui seul appartient de vaincre l'orgueil et de le guérir.
« Les instructions renfermées dans cet article peuvent se résumer en cet avis important que donne saint Ignace parmi ses règles sur les scrupules, au livre des Exercices spirituels :
« Lorsqu'une âme pieuse, dit-il, désire dire ou faire « quelque chose qui ne s'écarte ni des usages de l'É- « glise, ni des traditions de nos pères, et qu'elle croit « propre à procurer la gloire de Dieu Notre-Seigneur; « s'il lui vient du dehors (du démon) une pensée ou x une tentation de ne point dire ou faire cette chose, « sous prétexte de vaine gloire ou d'autre défaut, « qu'elle élève son entendement à son Créateur et Sei- « gneur; et si elle voit que cette parole ou cette action *c tend au service de Dieu, ou du moins ne lui est pas « contraire, qu'elle fasse ce qui est diamétralement op- « posé à la tentation , répondant à l'ennemi avec saint il Bernard : Ce n'est pas pour toi que j'ai commencé , ce o n'est pas pour toi que je finirai. »
« Du reste, les imperfections nombreuses qui se glissent dans nos actions, presque à notre insu, sous le rapport de la pureté des motifs, comme sous tous les autres, sont à la vérité un sujet de nous humilier, et en cela môme elles nous sont utiles; mais elles ne sont nullement une raison de nous troubler, d'au tant plus qu'elles ne vont jamais jusqu'à nous priver tic l'amitié de Dieu : et, comme on l'a remarqué plus haut, l'anxiété pharisaïque d'une àuio qui veut absolument
SDR L'OMISSIO.N' DES DEVOIRS. 445
pouvoir se rendre à elle-même .le témoignage d'une pureté parfaite, annonce plus d'amour-propre que de véritable zèle. Celui qui s'appuie bien moins sur sa propre justice que sur la miséricorde divine , se résigne à ne pas connaître son état intérieur plus éclairement que Dieu ne veut le lui montrer. S'abandonnant à sa bonté avec confiance, il lui dit humblement, comme le publicain de l'Évangile : Seigneur, ayez pitié de moi, parce que je suis un pécheur, et cet humble aveu suffît pour le purifier de ses fautes, comme ce même publicain, qui, suivant le témoignage de Jésus-Christ, sortit du Temple justifié.
ARTICLE VI
Scrupules par rapport aux omissions de devoirs qu'on regarde comme certains.
Tant que les scrupules ne sont fondés que sur des pensées ou des imaginations, il est plus facile de les guérir, ou pour le moins de les discerner. Mais l'un et l'autre ont de plus grandes difficultés, lorsqu'il s'agit de devoirs qui paraissent certains et réels, et qu'on n'a pas le courage d'accomplir.
Les scrupules qu'on a sur cela sont, sans comparaison, plus pressants que les autres, parce que, d'un côté, on ne peut se dissimuler une chose qui paraît d'obligation, et que, de l'autre, on ne peut se résoudre à la faire; car la conclusion est bientôt tirée qu'on n'aime donc pas Dieu préférablement à tout, et qu'on ne peut lui plaire en cet état ni espérer le salut si l'on ne change de disposition, à quoi l'on voit peu d'apparence.
Si ces devoirs étaient réels, ce ne serait plus scrupule, ce serait une désobéissance manifeste; mais or-
dinairement ces devoirs ne sont qu'apparents. Il peut y en avoir de deux sortes, les uns présents, et les autres éloignés, ou même qui n'arriveront jamais , mais qu'on prévient par la pensée. Je traiterai des seconds dans l'article suivant : quelques mots sur les premiers suffiront dans celui-ci.
Il ne faut pas espérer pouvoir réunir dans un abrégé tout ce qu'une conscience plus délicate qu'éclairée peut regarder comme un devoir, sans être capable de l'accomplir, parce qu'elle ne saurait se mettre au-dessus de certains égards qui sont très légitimes, mais que par erreur elle ne considère point comme tels.
« C'est aux confesseurs des personnes qui sont dans cette situation d'esprit qu'il appartient de les éclairer chacune selon son besoin, et de résoudre leurs doutes. Elles doivent s'en rapporter là-dessus à la décision de leur guide, et ne pas perdre de vue que souvent ce qui serait un devoir pour les âmes qui jouissent du calme cesse d'en être un pour celles qu'une anxiété excessive prive jusqu'à un certain point du libre usage de leurs facultés. Incapables de remplir convenablement certaines obligations, elles sont par là même dispensées. C'est ce qui a lieu, par exemple , par rapport au précepte de la correction fraternelle , que les personnes timides et trop inquiètes sur ce que font les autres et sur ce qu'elles leur doivent à cette occasion , ne sauraient guère accomplir comme il faut. Aussi doiventelles prendre pour règle de conduite que , tant qu'elles ne feront que douter si elles doivent reprendre le prochain de ses torts, ou s'y opposer, elles ne risquent rien de demeurer dans le silence. »
ARTICLE VII
Scrupules par rapport à des devoirs qu'on prévient par la pensée, et qu'on se persuade qu'on n'aurait pas la force d'accomplir.
Il y a, comme je l'ai dit, des devoirs qui non seulement ne sont point présents, mais qui, selon toutes les vraisemblances, ne se présenteront jamais, et qui ne laissent pas de jeter dans d'extrêmes inquiétudes des personnes dont l'imagination va au-devant de tout, et qui se représentent certaines situations très embarrassantes où, pour être fidèles à sa conscience, il faudrait être capable d'un courage qu'elles n'ont pas ou qu'elles ne croient pas avoir. Et sur cela elles se désolent, comme étant convaincues par leur sentiment intérieur d'aimer plus ou leur repos, ou leur réputation, ou leur liberté, ou leur vie, que la volonté de Dieu. Tout ce qu'on leur dit pour les calmer ne les console point ou n'a qu'un effet passager, parce qu'on ne peut donner atteinte à cette maxime fondamentale de la religion, que la justice consiste à préférer l'amour de Dieu à tout autre amour. Or, en laissant subsister cette maxime, on ne saurait empêcher qu'elles n'en tirent contre elles une conséquence qui leur paraît évidente, parce qu'elles sentent en elles-mêmes une faiblesse incapable de sacrifier à l'amour de Dieu des attachements secrets qu'elles désavouent et dont elles sont réellement affligées, mais qu'elles ne laissent pas d'apercevoir, et qu'elles craignent que certaines épreuves ne rendissent supérieurs à leur devoir, si elles y étaient exposées.
Ces personnes se trompent dans le principe, qu'elles portent trop loin , et dans la conséquence qu'elles en tirent avec témérité : et comme ces deux points sont
importants, il faut les en instruire d'une manière claire et solide.
Il est certain que la justice véritable consiste à préférer l'amour de Dieu à tout autre amour présent, ou habituel ou actuel; mais il n'est pas vrai qu'elle consiste à le préférer autrement que par un sincère désir et une pleine contiance en sa grâce, à tout autre amour possible, en sorte qu'il soit impossible, dans aucun cas et dans aucune tentation future , que l'amour de Dieu soit surmonté par un autre. Il faut que la charité soit dominante ; mais c'est une erreur de prétendre qu'elle soit inamissible. Elle doit s'assujettir toutes les passions ; mais c'est un excès visible que d'exiger qu'elle soit incapable d'être surmontée par aucune passion portée au dernier degré, par la violence des tourments, ou par l'attrait de la volupté.
Il serait inutile autrement de fuir les occasions, puisqu'on serait jugé non selon le degré de justice qu'on aurait en les fuyant, mais selon le degré de faiblesse qu'on éprouverait si l'on y était exposé.
La fuite même serait une preuve d'une lâcheté criminelle, puisqu'elle aurait pour motif le sentiment de sa taiblesse présente ou la crainte de sa faiblesse future. Et le commandement de Jésus-Christ à ses disciples de fuir de ville en ville n'aurait été qu'un conseil timide et un moyen de découvrir leur injustice, et non d'assurer leur innocence.
Quel sens aurait cette excellente prière qu'il nous a lui-même apprise : Seigneur, ne nous induisez point en tentation, si la protection qui nous épargne les tentations violentes n'empêchait pas que les fautes où elles nous auraient fait tomber ne nous fussent imputées? car nous ne demandons pas seulement de ne pas succomber à la tentation, nous demandons aussi de n'être
pas tentés. Et quelle serait d'ailleurs la tentation qui pût nous abattre, si notre justice présente consistait à être invincible?
Que servirait-il à ceux que la bonté de Dieu enlève aux périls avant que la séduction les ait pervertis, comme dit l'Écriture (1), s'ils devaient répondre de l'affaiblissement que leur eût causé la tentation, au cas qu'ils y eussent été exposés?
Que deviendraient les élus , en faveur de qui Jésus- Christ (2) dit que les temps d'épreuves seront abrégés, puisque sans cette condescendance ils périraient tous; et qu'une telle condescendance ne servirait qu'à prérenir leur chute et non à les rendre victorieux par un courage à toute épreuve.
Il est donc évident que c'est une grande erreur de prétendre que le cœur n'est juste et droit devant Dieu que lorsqu'il a un amour pour lui incapable d'être vaincu par aucune tentation possible. Il faudrait pour cela que les forces fussent égales dans tous les justes, et que leur justice fût infinie, puisqu'ils devraient tous être également invincibles dans toutes les occasions , et qu'aucune épreuve possible (ce qui renferme l'infini) ne devrait être capable de les affaiblir.
Et cela me donne occasion d'avertir qu'on jette quelquefois dans la tentation des personnes d'une piété sincère , mais d'une imagination vive , en les exhortant à sonder leur cœur et se demandera elles-mêmes si elles seraient en état de surmonter tous les obstacles qui s'opposeraient à leur salut, et en les assurant que si leur amour n'est au-dessus de toutes les épreuves
(1) Raptus est ne malitia mutaret intellectum ejus, aut ne ficlio <Ieciperet animain illius. Sap., iv, 11. — (2) Nisi breviati fuissent dies illi, non fieret salva omnis caro : sed propter electos breviabuntur. Matth., xxiv, 27.
qu'elles peuvent se figurer, il est imparfait et indigne de Dieu. Cette manière de les exhorter n'est pas exacte. Il faut insister sur le présent, c'est-à-dire sur les attachements réels, sur les volontés qui n'ont pas l'amour de Dieu pour lin principale et qui partagent réellement leur cœur, les porter à prier sans cesse, afin que la charité prenne en elles de continuels accroissements, leur inspirer un grand éloignement de toute présomption et de toute confiance dans leurs forces, de peur qu'elles ne tombent dans la tentation, et les remplir d'espérance (1); que si elles sont humbles, ou Dieu ne permettra pas qu'elles soient tentées, ou i\ mesurera la tentation sur les forces qu'il leur a préparées, et la leur rendra avantageuse. On les jette autrement dans de vaines craintes, et on tend un piège à leur faiblesse en les obligeant à la comparer avec des dangers qui n'y sont pas proportionnés, et oui n'arriveront peut-être jamais.
Voilà pour le principe, qu'on portait trop loin, et qui n'est plus une matière de scrupules quand il est réduit à ses justes bornes. Mais quand on le prendrait dans toute l'étendue qu'on lui donnait par erreur, la conséquence qu'en tirent des âmes trop timides serait encore téméraire.
Car d'où savent-elles que si elles se trouvaient exposées à perdre ou l'honneur, ou la liberté, ou la vie, ou des biens encore plus chers, s'il est possible, elles n'auraient pas la force de les sacrifier à leur devoir? Qui leur a révélé les conseils de Dieu? Qui a mis des bornes aux miséricordes qu'elles en doivent attendre? Qui leur a dit que, s'il jugeait la tentation nécessaire pour les éprouver, il ne les y soutiendrait pas? Est-ce de leur
(1) / Cor., x, [8.
propre fonds que viendrait leur courage? ou est-ce sur leur faiblesse présente qu'il faut mesurer la force qu'il leur donnerait? Le Sage ne dit-il pas qu'il est facile (1) à Dieu d'enrichir le pauvre en un moment? Et n 'ajoute t-il pas que sa bonté prend plaisir à relever le pauvre et l'indigent dont le courage était abattu, et qui n'avait ni force ni ressources (2)?
L'expérience apprend tous les jours que ce sont ceux qui avaient moins compté sur leurs forces qui demeurent fermes dans les grandes épreuves, et que presque tous ceux qui n'avaient point craint le danger avant qu'il fût présent, ne rendent aucun combat, et cèdent mollement aux premières attaques.
Le fond de nos dispositions est inconnu. C'est l'occasion qui le découvre. Aux uns le danger ôte le courage, et à d'autres il ôte la peur. Les uns commencent alors à faire des réflexions, et les autres cessent d'en faire. C'est un secret caché dans le cœur (3) : ou plutôt, c'est un mystère caché dans les jugements de Dieu, qu'il n'est point permis de sonder. Nous vivons sous sa protection, nous jetons dans son sein toutes nos inquiétudes, et, au lieu de nous former des monstres à vaincre dansi'avenir, nous devons être uniquement attentifs à lui obéir et à surmonter nos passions dans le moment présent.
« Quant à ces suppositions qui sont propres à causer du trouble, comme celle-ci, par exemple : Si Dieu m'abandonnait en tel cas, que ferais-je? saint François
(1 Facile est in oculis Dei subito honestare pauperem. Eccl., n, 23. — (2 Est homo marcidus, egens recuperatione, plus deliciens virtute, et abundans paupertate: et oculusDei respexil illum in bono, et erexit eum ab humilitate ipsius. Eccl., xi, 12, 13. — (3) Latent ista in facultatibuset viribus anirnorum. S. Au<j., lib. de sanctd Virginitate. cap. ilvii
de Sales nous assure qu'elles viennent du démon, et qu'il ne faut pas par conséquent s'amuser à y répondre, mais se confier simplement en Dieu, dont la fidélité ne i ous fera point défaut.
« Encore, dit ce grand saint, que nous ne sentions « en nous ni force, ni même courage quelconque pour « résister à la tentation si elle se présentait maintenant « à nous, pourvu que nous désirions néanmoins de ré- « sister, et espérions que, si elle venait, Dieu nous ai- « deraitet nous lui demanderions son secours, nous ne « devons nullement nous contrister, d'autant qu'il n'est « pas besoin de sentir toujours de la force et du cou- « rage, et il suffit qu'on espère et désire en avoir en « temps, en lieu ; et il n'est pas besoin qu'on sente en « soi aucun signe ni aucune marque qu'on aura ce cou- « rage-là, mais il suffit qu'on espère que Dieu nous <i aidera. »
a Ne craignez point vos faiblesses par anticipation, «. nous dit un autre grand maître de la vie spirituelle ; « à chaque jour suffit son mal. Ne craignez point pour a le jour de demain; le jour de demain aura soin de « lui-même. (Matth., v, 34.) Celui qui fait la paix du « cœur aujourd'hui est tout-puissant et tout bon pour « la faire encore demain.
« Ne vous tentez pas vous-même, en voulant préve- « nir des épreuves dont vous n'avez pas encore la grâce. « Dès que vous apercevrez naître ces pensées, arrêtez- « les dans leur commencement. On mérite la tentation « quand on l'écoute. Coupez court, non par des efforts « et par des méthodes, mais en laissant ces pensées »< sans leur dire ni oui ni non. Les gens auxquels on « ne répond rien se taisent bientôt. Livrez-vous;: Dieu, « sans vous reprendre sous aucun prétexte, et il aura « soin de vous. »
sur l'espérance. 4.53
« Il est impossible de mieux exprimer la conduite à tenir dans ces tentations, qu'elle ne l'est par ces paroles. »
ARTICLE VIII
Scrupules par rapport à t espérance du salut, fondés sur les mauvaises dispositions où l'on croit être.
Quelque pénibles que soient les scrupules dont je viens de parler, on y trouve au moins cette consolation qu'ils ne sont fondés que sur des apparences, parce que les devoirs que l'on se représentait comme des obligations indispensables étaient ou libres ou imaginaires. Les scrupules les plus difficiles à guérir sont ceux dont le fondement paraît plus réel, en ce qu'ils naissent de ce qu'on croit éprouver de contraire à l'espérance de son salut.
Je voudrais, dit un homme affligé jusqu'au fond du cœur, pouvoir me dissimuler à moi-même ma tiédeur et ma lâcheté ; mais le moyen de démentir ma conscience et mes propres yeux? Ce sont mes actions qui déposent contre moi. Ma vie se passe en désirs stériles. Je vois le bien, et ne le fais pas. J'y ai une secrète opposition que le temps ne change point. Mon cœur lent et paresseux ne sort point de son engourdissement et de sa langueur. Je me relève une fois, et je ne fais plus après cela que des faux pas. Ma volonté est non seulement faible, mais mauvaise; et je me surprends dans une continuelle infidélité à l'égard de Dieu, qu'il semble que je veuille tromper par mon extérieur, pendant que mes véritables sentiments sont entièrement opposés à sa loi. Tout cela me remplit de doutes sur mon salut, et souvent m'en ôte l'espérance. Je sais bien que cette malheureuse disposition n'est point un remède à mes maux, et qu'elle y met le comble; mais le moyen de ré-
sisteràune impression fondée sur l'évidence? L'Évangile ne promet rien aux lâches tels que je suis. Il condamne les rechutes, et ma vie se passe dans un cercle de fautes. Il exige des fruits de pénitence, et je n'en fais aucun. Enfin tout ce que je lis de bon et de salutaire se tourne contre moi, parce j'en suis très éloigné; et quoique je continue de dire que j'espère, puisqu'il le faut, je ne sais si au fond de mon cœur quelque chose de réel répond à mes paroles.
Laissons cet homme, si vivement touché, répandre ainsi son âme et sa douleur, car cette effusion le soulage, et on a plus de facilité pour entrer dans son cœur quand il est moins plein d'amertume.
Venons ensuite à la réfutation de ses difficultés, en le prenant lui-même à partie. Je suppose, vous dirai-je, vos maux aussi grands qu'ils vous paraissent; et, par ma pensée, je vais encore plus loin que vous n'avez été par votre discours.
Mais pensez-vous qu'on puisse être si affligé de n'être pas si vertueux, sans aimer la vertu? La faim et la soif de la justice ne sont-elles pas d'heureuses marques pour le salut? Les larmes que répandent les plus justes sur eux-mêmes ne sont-elles pas une preuve qu'en cette vie la justice n'est point parfaite, et que ce qui manque à cette justice mérite toujours d'être pleuré, sans se jeter pour cela dans le désespoir?
En quoi consistent vos fautes? Elles sont du genre de celles qui sont inévitables aux justes, je m'en suis assuré par l'examen de l'état que j'ai fait de votre conscience. Eh bien! que penseriez-vous de vous-même, si vous ne tombiez plus dans aucune faiblesse? si tous vos bons désirs étaient aussitôt suivis de l'effet? si vous étiez porté vers le bien avec une facilité qui ne vous coûtât aucun effort? si vous étiez dans toutes les occasions
sur l'espérance. 455
aussi patient, aussi doux, aussi sage que vous désireriez l'être? en un mot, si vous deveniez tout d'un coup si parfait, que vous fussiez l'admiration des autres, et dans un danger continuel d'être l'objet de la vôtre?
Hélas ! me répondra-t-il, un tel état me ferait trembler, et à moins que Dieu ne m'affermît dans une aussi profonde humilité et dans une aussi parfaite reconnaissance que celles des esprits bienheureux, je le supplierais de réserver pour l'autre vie une perfection don celle-ci n'est pas digne, et qui me causerait infailliblement par son éclat un éblouissement encore plus prompt que celui du premier homme et du premier ange.
— Vous voyez donc combien vous avez besoin d'être humilié pour devenir humble. Ainsi, ne prenez plus à l'avenir ce que Dieu vous laisse d'imperfections comme une marque de sa colère, mais comme une preuve du dessein qu'il a de vous guérir sûrement, et de ne pas exposer à l'orgueil toutes les vertus qu'il vous donnerait, avant que celui-ci fût pleinement chassé de votre cœur.
Gémissez de votre misère ; mais rendez grâces de ce qu'elle vous est connue et de ce que vous en êtes touché. L'aveuglement pourrait y être joint; et avec l'aveuglement la dureté de cœur. C'est par miséricorde que vous n'êtes pas abandonné à vos ténèbres et à votre insensibilité, dont vous voyez en plusieurs personnes de si tristes exemples. Connaissez dans leur châtiment celui qui vous était dû, et soyez pénétré de reconnaissance, e,. pensant que la bonté seule de Dieu vous a discerné de ceux qui sont tranquilles dans leurs péchés, et qui sont séduits par une fausse confiance.
Au lieu de n'être occupé que de ce qui vous manque, admirez la clémence de Celui qui a fait tant de bien à un pécheur indigne de tout. Ramassez avec la Cananée
les miettes qui tombent de la table des enfants, au lieu de vous plaindre de ce que vous n'êtes pas traité comme eux. Contentez-vous, à l'exemple de Ruth, de glaner quelques épis, au lieu de murmurer de ce qu'on ne vous laisse pas moissonner en liberté. Car vos plaintes cachent un murmure secret, qui met obstacle à ce que vous désirez. Devenez plus reconnaissant et plus humble et vous serez plus riche. Vous n'examinez que vos besoins et non votre indignité. Il faut ces deux choses. Tout vous est nécessaire; mais rien ne vous est dû. Vous devez tout demander et tout espérer; mais sans Jésus-Christ vous n'avez droit à rien.
Vous êtes inconsolable, dites-vous, de ce que votre volonté ne se porte au bien qu'avec peine ; de ce que votre cœur n'est point droit et sincère aux yeux de Dieu, et de ce que vous reconnaissez vous-même une sorte de duplicité et de fausseté, qui dément vos actions extérieures de religion et de piété. Mais ignorez-vous que c'est de la grâce de Jésus-Christ que vient la bonne volonté, et qu'il est notre Sauveur principalement en ce qu'il nous délivre de la corruption de la nôtre? Est-ce vous qui l'avez cherché, et qui l'avez aimé le premier? Pouvez-vous lui donner le premier quelque chose, et lui offrir ce que vous n'en avez pas reçu? Pourquoi donc, voyant ce qu'il a fait en vous, n'espérez-vous pas qu'il l'achèvera? Il a eu assez de bonté pour le commencer lorsque vous ne le désiriez pas, et vous croyez qu'il l'interrompra maintenant que vous le priez avec instance d'y ajouter ce qui y manque? Ne savez- vous pas que c'est lui-même qui vous inspire la prière, et qui est le principe de vos gémissements? Et pouvezvous croire qu'il méprise ses propres dons, et qu'il n'écoute pas des prières, ou qu'il soit indifférent à des larmes dont il est la cause secrète?