‹ La voie de la paix interieureChapitre 84 sur 119 · SUR L'ESPERANCE · texte numérisé non relu

SUR L'ESPERANCE

Votre vie languissante et tiède vous afflige; mais pensez-vous que ce soit un bon moyen pour la rendre plus fervente, que d'affaiblir l'espérance, qui est le principe de la ferveur? A-t-on de l'activité et de l'ardeur dans le chemin quand on marche au hasard, ou en se persuadant que tous les pas qu'on fait sont inutiles? Aimet-on des biens qu'on regarde comme étrangers et comme destinés à d'autres qu'à soi ? et devient-on capable de tout entreprendre et de tout souffrir pour eux, quand on s'entretient dans la pensée qu'on n'y arrivera peutêtre jamais? C'est l'espérance qui les saisit, et qui les regarde comme lui étant destinés, qui met tout en œuvre pour y parvenir. Et au lieu de l'affaiblir, il ne faut que la rendre plus agissante et plus vive, pour sortir de la langueur et de l'abattement où l'on est.

Vous ajoutez à tous les autres sujets de découragement l'éloignement que vous avez de la pénitence. Mais ce que je viens de dire doit vous persuader que c'est parce que vous espérez peu que vous avez peu de force pour soutenir une vie mortifiée et pénitente. Car la patience dans les maux, le désir de souffrir pour Jésus- Christ, et de crucifier sa chair avec lui, viennent de la certitude des biens que nous attendons et d'une pleine persuasion que, si nous souffrons avec Jésus-Christ, nous régnerons aussi avec lui. Une tentation telle que la vôtre n'a pas de meilleur ni de plus prompt remède que la confiance.

ARTICLE IX

Scrupules qui portent à croire que tout arrive par punition,

On trouve des personnes qui croient que tout ce qui leur arrive est une punition et un effet de la justice divine, et qui s'ôtent par cette pensée le principal motif

de la patience en même temps que de la confiance, et le principal fruit de ce qu'elles souffrent.

On doit leur apprendre que pendant cette vie tout a rapport au salut; que ce qui paraît sévérité est miséricorde; que lorsque la Providence nousôte une chose que nous croyions utile à la piété, son dessein est de nous y conduire par un moyen plus sûr; que rien n'est nécessaire que l'obéissance à ses ordres; que rien n'est véritablement salutaire que sa grâce; qu'on ne perd rien, et qu'on fait même un grand gain, dès qu'il veut bien prendre la place de ce qu'il ôte; et que quand on demeurerait seul dans le monde avec lui, on aurait dans sa bonté une ressource infinie.

Personne ne sait s'il est du nombre des élus ; mais il nous est commandé à tous de l'espérer; et dès lors il nous est commandé de croire que ce qu'ordonne la Providence est pour notre bien, parce qu'elle ne fait rien que pour le bien des élus. Le monde subsiste pour eux. Il finira quand le dernier d'entre eux aura reçu sa perfection. Et si l'univers entier tombait dans la confusion et le désordre, il serait certain que le désordre général de la nature et des Etats aurait pour fin le salut des saints.

Mais les personnes timides, ou imparfaitement instruites, abusent de ce qu'elles entendent dire quelquefois : qu'il y a une mesure de grâces, après laquelle Dieu n'en donne plus ; et elles s'imaginent, quand elles trouvent quelque nouvelle difficulté dans la vertu, ou qu'il leur arrive même de tomber dans quelque faute un peu plus marquée qu'à l'ordinaire, qu'elles sont du nombre de celles à qui les grâces sont limitées, et que désormais elles n'en doivent plus espérer.

Cette doctrine ainsi entendue est absolument fausse, et très témérairement appliquée. L'Écriture con>

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l'espérance aux 'pécheurs jusqu'au dernier moment de la vie. L'Église ne l'ôte à aucun, et elle est persuadée qu'on n'exhorle point en vain les mourants à la pénitence, quoique celle qu'on fait à la mort soit souvent douteuse. C'est donc, à proprement parler, le moment qui termine la vie (1), qui termine le temps de la patience de Dieu et de sa miséricorde; et jusqu,e-là il ne faut pas regarder la source de ses grâces comme tarie, ni faire de cette supposition un dogme général, ni souffrir que personne en particulier s'en fasse l'application; parce qu'il est manifeste que quand le principe général serait vrai, il n'y aurait rien de plus téméraire ni de plus opposé à l'espérance commandée à tous, qu'une telle application faite sans principes, sans preuves, et souvent sur de très fausses conjectures.

ARTICLE X

Scrupules qui portent à regarder les fautes assez légères comme des occasions prochaines de fautes plus importantes.

Cela me donne l'occasion d'examiner une autre espèce de scrupules, qui a quelque liaison avec celle dont je viens de parler, et qui consiste à regarder des fautes assez légères comme des occasions prochaines de fautes plus importantes, parce qu'on se persuade que Dieu les punit ordinairement par ce redoutable châtiment.

Ceux qui sont assez malheureux pour se mettre dans l'esprit une si funeste pensée se fondent sur ce qu'ils ont ouï dire, ou qu'ils ont lu eux-mêmes dans FÉcri-

(1) C'est ce qu'on doit conclura des passages A'Amos, i ; de la Genèse, xv, 15; de S. Matth., x\ni, 32; de S. Luc, ni, 9. Voyez S. Paul aux Rom., il, 4, et le Liv. de la Sag., xir, 1, 2,8, 10, 20, 22.

ture, que les petites fautes (1) préparent aux grandes (2); qu'on tombe insensiblement dans celles-ci, quand on néglige les autres; et que des infidélités dont on fait peu d'état conduisent à des prévarications manifestes.

Le principe est vrai : mais il faut le prendre dans sa juste étendue; et alors même on aurait tort d'en conclure que des fautes légères soient des occasions prochaines d'autres plus importantes, et qui aillent jusqu'à mériter le nom de crime.

L'Écriture ne dit pas que les fautes commises par fragilité soient punies par de plus grandes : autrement quel serait le juste qui persévérerait dans la justice? N'est-il pas dit au nom de tous par le disciple bienaimé (3) : Si nous disons que nous sommes sans péché, « nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est « point en nous ; mais si nous confessons nos péchés, « Dieuestfidèleet juste pour nousles remettre. » Et n'estce pas aux apôtres , les plus parfaits des justes qu'il a été commandé de prier ainsi : Notre Père, remetteznous nos dettes comme nous les remettons à ceux qui nous doivent (4).

Les menaces ne tombent (5) donc que sur le mépris des fautes légères. Celui qui méprise les petites choses, dit le Sage, tombera insensiblement et par degré.

C'est l'indifférence qui est punie , parce qu'elle est jointe à l'orgueil. C'est l'impénitence qui irrite la colère de Dieu, parce qu'elle méprise également sa miséricorde, qu'elle n'invoque point, et sa justice, qu'elle néglige de fléchir.

Mais tout est promis à une âme humble et fidèle, qui

(1) EccL, xix, 1. — (2) Luc, xvi, 10. — (3) / Jo»n., 1, 8. —

(4) Mat* h., vi, 12. — (5) Qui spernit modica paulatim deddet. Ic«

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profite de sa fragilité pour devenir plus vigilante et plus précaulionnée, et qui n'aime et ne défend pas ses négligences, ses omissions, ses péchés de surprise, quoiqu'elle y retombe malgré ses résolutions et ses gémissements. Voilà le principe qui servait de prétexte aux scrupules dont je parle, éclairci.

Mais quand je supposerais que les fautes qui y donnent occasion ne sont pas de pure surprise; que le cœur y a quelque secret attachement, et qu'elles ne sont ni évitées avec assez de soin, ni expiées par une humble pénitence, ce serait une erreur de les regarder comme une occasion prochaine, c'est-à-dire ordinaire et presque sûre, de fautes essentielles contre le Décalogue; car ni l'Écriture, ni aucun témoin de la Tradition ne nous parlent ainsi. Ce serait borner la clémence et la patience de Dieu, qui est toujours le maître de pardonner ou de punir. Ce serait deviner ses jugements, qu'il nous est défendu de prévenir ou de sonder. Ce serait jeter dans le désespoir les âmes les plus innocentes et les plus pures, qui jugent plus sévèrement que les autres les fautes qui leur échappent, et qui craignent toujours, ou qu'elles ne soient volontaires, ou qu'elles ne soient pas expiées par une contrition de cœur assez parfaite.

Ce serait ouvrir la porte à une tentation très dangereuse et capable de renverser les plus forts, en leur faisant croire qu'après une faute, où ils auraient eu un peu plus de tort qu'à l'ordinaire, le secours de Dieu leur serait refusé, qu'ils marcheraient sans sa protection sur le bord du précipice, qu'un abîme serait prêt à s'ouvrir sous leurs pieds, et que le démon aurait contre eux un nouveau pouvoir, dont ils ne pourraient éviter d'être accablés.

C'est en effet ce que désire cet esprit de mensonge

et de malice, en grossissant les fautes des justes, et leur en faisant regarder les suites comme funestes et comme prochaines. Il n'oserait leur proposer rien d'ouvertement criminel, quand ils sont tranquilles; mais il profite du trouble que leur causent quelques infidélités, pour les tenter plus hardiment. Et comme il sait que la confiance au secours de Dieu, et une humble persuasion qu'ils ne sont pas rejetés de lui pour des négligences et des péchés excusables, leur servent de bouclier contre ses traits enflammés, il s'applique à leur ôter cette confiance et cette persuasion, en leur représentant tout ce qu'ils ont ouï dire contre la négligence et la tiédeur, et tout ce qu'ils savent eux-mêmes de la sainteté de Dieu et de sa justice, afin qu'ils deviennent à eux-mêmes leurs propres tentateurs, et qu'ils se précipitent, à force de s'imaginer que le précipice est inévitable.

Le piège paraît grossier, mais l'expérience fait voir qu'il est très dangereux, et que des hommes qui auraient été invincibles en conservant l'espérance au secours de Dieu, sont ébranlés et quelquefois renversés en se persuadant faussement que quelques premières fautes ont mérité qu'ils fussent abandonnés. Ils eussent conservé avec une sainte jalousie le précieux trésor de l'innocence, s'ils avaient su qu'elle subsistait encore dans leur cœur. Mais le séducteur, qui ne pouvait porter sa main jusque-là, a eu la malice de leur dire qu'inutilement ils en tenaient encore la porte fermée, après que leur bien leur était échappé ; et une folle crédulité pour cet imposteur les a portés à le recevoir dans un lieu qui lui eût toujours été inaccessible s'ils avaient mieux connu la bonté de Dieu et leurs richesses.

Il n'y a point de moyens qu'on ne doive employer

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