CHAPITRE XIV
LlvraUon de la ligne. — Projets. — Blvldcndcs.
Les membres du conseil d'administration avaient reçu de M. le président une lettre par laquelle il leur demandait si le 11 novembre était à leur convenance pour une réunion, à midi, à la gare de Pont-Audemer, afin de procéder à la réception des travaux. Quelques jours après, M. le secrétaire, désigné dans la séance précédente, en môme temps qu'il les avertissait de se présenter munis de leur6 vingt-cinq actions à déposer suivant la prescription des statuts, leur faisait, au nom de M. le y vice-président, l'invitation de se rendre, préalablement, à la gare de GIos, le même jour, pour visiter la ligne, par le train de voyageurs partant de là à dix heures dix minutes du matin.
Une visite^ de la ligne était illusoire dans ces conditions. Toutefois, on s'empressa d'accepter le rendez-vous. M. le président, au reste, était tout disposé à faire une excursion particulière sur la ligne; mais il fut dit avec raison que, même en visitant sérieusement les travaux, les administrateurs ne pourraient émettre, en connaissance de cause, un avis sur la question de savon* si le chemin de fer et ses dépendances étaient dans les conditions requises pour qu'on en prononçât la réception, et dès lors parut se généraliser l'opinion qu'il n'y aurait pas lieu de formuler une pareille décision, tant qu'une commission, entièrement compétente, n'aurait pas tout vérifié et contrôlé d'une manière approfondie.
On arriva à Pont-Audemer La séance s'est passée en grande
partie à entendre un rapport de M. Girard, dont je dois donner ici la substance.
Ce rapport commence par des plaintes sur les lenteurs apportées par l 'administration municipale dans la question du boulevard
maritime, a Pendant toutes ces hésitations, dit-il, toutes ces lenteurs impossibles à prévoir de la part de la ville même de Pont- Audemer, qui avait si ardemment désiré son chemin de fer, ce chemin de fer reste inachevé et son exploitation partielle et tronquée laisse en souffrance les intérêts du commerce comme ceux de» actionnaires »
Puis vient le paragraphe de la construction. Il y est question d'abord de notre abri couvert de Glos, devenu, sur les plans arrêtés d'accord avec M. Boulanger, une véritable petite gare; — ensuite de la gare de Saint-Paul-Corneville et de l'arrêt de Condé, aussi appelé gare, « où a été élevée une maison dont l'aménagement permet au rez-de-chausFée la délivrance de billets et l'enregistrement des marchandises, et où une voie de garage permettra un petit service de marchandises. » Incidemment, à l'occasion de la gare de Saint-Paul-Corne ville, un mot de plainte sur la livraison tardive du chemin qui doit y conduire.
La suite du paragraphe indique : 1° une installation spéciale pour l'usine du Gruchet dont M. Girard s'est imposé les frais, afin d'assurer à la compagnie un nouvel élément de recettes ; — 2° le complément du ballastage, qui est en même temps celui de l'œuvre; — 3 e l'état et l'apologie du matériel roulant qui se compose de trois locomotives, huit voitures de voyageurs, dix wagons de marchandises fermés, et vingt wagons de marchandises non fermés. — a En résumé, ajoute M. Girard, j'ai la confiance que vous trouverez notre ligne construite, aménagée et pourvue de matériel, le tout dans les conditions du traité. »
Au paragraphe sur l'exploitation, M. Girard insiste « sur la nécessité où nous sommes de ne pas nous borner aux ressources locales et de trouver moyen de recueillir, par la Seine et la mer, le trafic qui nous appartient en vertu de la loi des distances. . . . Le succès, en effet, est là seulement. Aussi, ajoute-t-il, n'ai-je encore, à défaut des moyens de nous saisir de ce transit, que des résultats insuffisants à vous annoncer.... Cependant, à parties produits des usines de Corneville et du Gruchet, dont, par les travaux ci-dessus indiqués, nous acquerrons bientôt le transport, il ne nous échappe que peu de marchandises de la contrée traversée. . .
« Malgré cela, notre recette moyenne. . . atteint à peine 400 fr. par jour.... — La situation serait meilleure si nous avions pu nous compléter. .. . »
Quant à la situation financière, elle se présente ainsi, selon M. Girard :
A la charge de la compagnie, d'après le compte présenté à la dernière assemblée générale, un passif de 69,500 fr. — Puis 30,500 fr. pour travaux complémentaires, alors non exécutés. — Soit la somme totale de 100,000 fr.,— qui représente les 50,000 fr. de subvention pour la Risle, et les 50,000 fr. , évaluation provisoire des travaux décidés depuis la convention à forfait.
Pour ces mômes travaux, voici comment M. Girard en établit le décompte définitif :
Pour le prolongement de la voie principale... 15,482 fr. 73 c. — Pour la station de Glos, avec les terrassements, les travaux d'art, les voies de service, les constructions et le mobilier (non compris le raccordement avec la voie de l'Ouest, charge du forfait), 54,418 fr. 45 c, réduits, suivant la stipulation additionnelle du traité de construction, à 40,000 fr. — En tout : 55,482 fr. 73 c .
C'est-à-dire, en plus que l'évaluation provisoire. 5,482 fr. 73
Et M. Girard y ajoute, à titre de remboursement d'avances, 1° les honoraires des conseils de la compagnie 3,500 »
2° Les droits d'enregistrement par suite de procédure, réduits, sur les instances de M. le président, de 5,000 fr. à 112 90
3° Coût des jetons de présence 1,000 d
4° Six trimestres d'abonnement au timbre pour les premiers titres de la compagnie 1,887 38
5° Droits du timbre pour les titres du dernier emprunt 150 d
Ce qui , avec le passif ci-dessus de 1 00 ,000 *
le porte à 1 12,133 fr. »
Mais ce passif se trouve couvert, moins 43 fr., par le placement de 386 nouvelles obligations sur les 480 émises.
Reste à la compagnie 94 de ces nouvelles obligations, représentant 27,260 fr., « dont elle disposera suivant ses besoins. »
M. Girard ajoute : « J'ai fait l'encaissement sur les nouveaux titres, suivant état ci-joint, d'une somme de 35,166 fr. 25 c. — J'ai versé sur la subvention votée pour la Risle 6,000 fr. — Mes avances, suivant détail ci-dessus, s'éievant à 6,650 fr. 28 c.,— je suis de ce chef comptable envers la compagnie de 22,515 fr. 97 c. »
J'arrive au paragraphe éu cautionnement dû par M. Girard à titre de garantie d'un revenu de 5 0/0, assuré aux actionnaires qui en ont fait la demande. « Je m'étais obligé, dit-il, à un nantissement qui, pour tous les souscripteurs, se serait élevé à 300,000 fr. en 600 actions ; la garantie dont il s'agit n'ayant été demandée que pour 285 actions sur 3,000, je pourrais réduire proportionnellement mon cautionnement et ne déposer que 27 titres ; je vous prie de vouloir bien en recevoir 200. »
Je passe ce qui concerne le service des anciens titres', mais arrêtons-nous au paragraphe •. « Prolongation du chemin de fer jusqu'à Conteville. »
M. Girard « n'hésite pas à affirmer que nos recettes journalières, qui atteignent aujourd'hui une moyenne de 400 fr., seraient déjà à 600 fr., si le boulevard nous avait été donné », et il ajoute que le dividende à distribuer aux actionnaires atteindra rapidement les 5 0/0 toujours espérés ; mais ce résultat sera difficilement dépassé, si nous ne nous rattachons pas à une navigation d'un plus fort tonnage. Préparons-nous donc à recevoir ce qui nous viendra jusqu'à Pont-Audemer, sur petits navires, par la Risle rectifiée et draguée ; mais aussi recherchons les moyens d'amener à nous les cotons, les houilles, les fontes brutes et les bois du Nord, qui n'arrivent sur nos côtes que par grands navires.
» Le moyen est de mener notre chemin au point accessible aux
grands navires, le plus rapproché de nous Des projets ont été
conçus pour le prolongement de notre chemin de fer jusqu'à Honneur Ce n'est point à Honfleur. . ., c'est à l'embouchure de la
Risle qu'il nous faut aller chercher le trafic de la mer. . . . »
Il faut repousser de toutes nos forces le projet de nous rattacher à Honfleur par Quettevilie. L'autre projet, par la vallée de Risle
et la rive gauche de la Seine, serait excellent ; mais son exécution serait subordonnée à celle des grands travaux d'endiguement, dont le terme est impossible à prévoir. Pour éviter de pareils retards, il faut se borner à établir, de Pont-Audemer à Conteville, une ligne nouvelle, qui serait la première étape dans la direction de Honfleur, et qui donnerait aux navires de 3 à 500 tonneaux un point de débarquement aussi favorable que le serait cette même ville.
« La ville de Pont-Audemer ne saurait voir sans regrets son chemin de fer aller former tête à Honfleur et la réduire au rôle d'une simple station de la ligne. Conduit à Conteville, au contraire, c'est toujours le chemin de Pont-Audemer. La ville ne disparaît pas derrière le hameau, comme elle serait éclipsée par le port. C'est chez elle que continueront de se centraliser les affaires de toute la voie ; Conteville lui fournira seulement un second quai. Elle aura ainsi à la Ruelle son port fluvial, à Conteville son quai maritime.
» Le département a toujours compris dans le réseau de ses chemins d'intérêt local un tronçon sur la mer, et il l'a vu jusqu'ici dans un raccordement à Honfleur. Mais s'il est démontré que par la création d'une gare maritime à Conteville on atteint le même but . . . . , nui doute que l'administration n'accueille et ne favorise ce projet »
Détails du projet : 12 kilomètres à construire ; — un long quai de débarquement en estacade à Conteville ; — - des grues à vapeur installées sur une voie pour aller d'un bateau à l'autre ; — des hangars et magasins de grandeur suffisante. . . .
M. Girard continue : « Nous serons. . . parfaitement en mesure de recevoir et débarquer les navires de 300, 400 et 500 tonneaux, et toutes les fois que la destination de la marchandise l'indiquera, elle ne sera plus, comme aujourd'hui, dirigée sur le Havre, Honfleur ou Trouville, pour y être déchargée, puis réexpédiée par des voies ferrées beaucoup plus longues que la nôtre ou par un cabotage plus onéreux encore.
» Il est difficile de chiffrer le trafic qui s'établira par là ; mais, à ne considérer que les cotons de Liverpool. les houilles anglaises.
les bois du nord et les fontes brutes qui ont pour destination les vallées de la Risle, de la Charentonne, de l'Eure et de llton.. on peut être sûr qu'il sera considérable. — Je n'exagère assurément pas en portant le tonnage annuel à 50,000 tonnes, c'est-à-dire à l'arrivage de trois navires par semaine, et la recette à 80,000 fr. par an sur les 12 kilomètres du prolongement, sans compter celle qu'en recueillerait la ligne actuelle.»
« La dépense sera relativement peu importante.» En effet, il suffira d'avoir une machine et quelques wagons de plus, — de créer une voie de service à Glos, — d'avoir, à Contevillc, une gare maritime, consistant tout simplement « en aménagements de voies de service, grues et bascules, en un quai en charpente et en quelques constructions légères pour abris et logements d'employés.» La ligne elle-même sera peu exigeante, puisque a les terrains à traverser ne donneront lieu qu'à peu de terrassements et de travaux d'art, et que tout au plus une halte intermédiaire sera nécessaire sur les 12 kilomètres.
» Je n'évalue donc la dépense de premier établissement, ajoute M. Girard, qu'à 1,200,000 fr., soit 100,000 fr. par kilomètre. — Le département qui se montrait disposé, pour sa part, quand il s'agissait du raccordement à Quetteville, évalué par MM. les ingénieurs à 3,500,000 fr., à concourir à la dépense pour 800,000 fr. , nous accordera, on n'en saurait douter, pour un projet de tous points préférable, une subvention de 40,000 fr. par kilomètre, tant en terrains qu'en argent, soit 480,000 fr.
» L'Etat allouera, dans les termes de la loi de 1865, un tiers de cette somme, soit 160,000
» Si, de la recette, évaluée ci-dessus à 80, 000fr., on déduit 50 0/0 pour frais d'exploitation, on trouve encore 40,000 fr., c'està-dire un revenu plus que suffisant pour l'amortissement et les intérêts du capital restant à notre charge.»
Ensemble . .
» Et il resterait à faire face sur les
Suit la proposition de former ce capital au moyen d une émission d'obligations. — Puis, déclaration de M. Girard que, le projet se réalisant, il ne reculera pas devant la création d'un service régulier avec l'Angleterre, par des navires de gros tonnage, comme il en a établi un, de Pont-Audemer au Havre, avec le tonnage que permet la Risle. — Enfin un dernier mot d'encouragement et mise du projet sous le patronage du conseil d'administration.
La réunion n'eût pas manqué d'importance, si l'on y avait débattu la question de recevoir la ligne et le mérite du projet cidessus; mais, sur le premier chef, on comprit qu'il y avait autre chose à faire, et, sur le second, qu'il était temps de ne plus s'aventurer dans la voie des résolutions précipitées. Aussi le procèsverbal n'a-t-il paru exiger que les lignes suivantes :
« Le conseil, après avoir entendu ce rapport et les explications de M. Boulanger, a décidé, en ce qui concerne la réception définitive des travaux de la ligne, qu'il y avait lieu de prier M. le Préfet d'ajourner jusqu'au 1 er avril prochain, M. Girard ayant pris l'engagement d'achever, dlci à cette époque, tous les menus travaux restant à exécuter.
» M. Boulanger a informé le conseil que M. le Préfet, aux termes du cahier des charges, avait nommé une commission d'ingénieurs pour procéder à la vérification de la ligne tout entière.
» Sur la question de prolongement du chemin de fer jusqu'à Conteville, le conseil s'est borné à donner à M. Girard aete de sa communication et s'est réservé d'examiner ultérieurement le projet.»
Quant à la première partie du môme procès-verbal, elle se borne à constater le dépôt, dans la caisse de la compagnie, conformément aux statuts, de 25 titres d'actions par chacun des administrateurs. — Elle porte également ceci : « M. Girard fait en même temps le dépôt de 200 actions pour assurer la garantie d'intérêt à 5 0/0 des titres actions, qui a été acceptée par les souscripteurs. — Le conseil d'administration donne purement et simplement acte à M. Girard de ce dépôt.»
Je reviendrai sur ce dépôt de 200 actions, en examinant le rapport de M. Girard ; mais je dois placer ici l'observation suivante:
M. Boulanger, qui n'avait trouvé rien à en dire précédemment, a déclaré, en séance, que les clôtures de la ligne, dans d'excellentes conditions selon M. Girard, étaient notoirement insuffisantes et qu'il les signalerait comme telles à M. le Préfet.
Fait à noter : dans la même réunion, M. Girard a déclaré reconnaître que l'impôt foncier du chemin était à sa charge, comme exploitant ....
Voilà pour ce qui se rattache au procès-verbal proprement dit ; je passe au rapport de M. Girard.
J'y oppose les observations suivantes :
1° La véritable petite gare de Glos ! Il faut convenir que, malgré les remanieménts, elle ne ressemble guère à celle dont les plans nous avaient été soumis. Qu'on la rapproche, d'ailleurs, du prix qu'on en demande.
2° Toujours la même confusion pour les gares de Condé et de Saint-Paul-Corneville. Je renvoie à ce que j'ai dit sur ce sujet, et je proteste contre la prétendue générosité que vante M. Girard, en portant la mention de la gare imaginaire de Condé, pour mémoire.
3° Eloge de la ligne en tout et partout ! Attendons la décision de MM. les ingénieurs.
4° La situation financière. Ce n'est point ici le lieu de l'examiner en détail. Quelques mots seulement : on nous demande 15,482 fi*, pour le prolongement de la voie principale, qui avait été déjà évaluée à 36,500 fr., puis à 10,000 fr. Pour moi, je persiste à réduire ces chiffres à un simple zéro. — Pour la gare de Glos, 54,418 fr., réduits à 40,000 fr. Encore une générosité que je n'admets pas et dont le public fait gorge chaude. — Droits d'enregistrement par suite de procès. C'est une charge de M. Girard et non de la compagnie. — Coût des jetons de présence. On le devra, mais on ne le doit pas encore, puisque les jetons ne sont pas encore livrés. — Six trimestres d'abonnement au timbre ; mais c'est à M. Girard de les payer, aux termes de la convention.
5 # Résultats de l'emprunt. M. Girard prend 192 des obligations émises, pour se couvrir du montant de ses travaux supplémentaires, de sorte que, d'après ses déclarations, la compagnie n'est plus redevable envers lui que de 43 fr. pour tout le travail et toutes
les fournitures, qui, ensemble, donnent lieu à de nombreuses réclamations et qui, d'ailleurs, sont encore incomplets ; ce qui signifie, en d'autres termes, que la compagnie est en avance avec l'entrepreneur. Dans un pareil état de choses, M. Girard prétendrat-il se faire payer, à partir du jour qu'il les a prises, les intérêts des 192 obligations prématurément souscrites par lui, c'est-à-dire avant la fixation régulière de son dû et lorsque la compagnie, je le répète, est en avance avec lui? — Autre détail : M. Girard a fait encaissement sur les nouveaux titres, et, de ce chef, il est comptable envers la compagnie. De quel droit, s'il vous plaît, avez-vous encaissé ? C'était au banquier de la compagnie de le faire. Remontons aux premiers titres. Alors, ainsi que nous avions dû le décider, les sommes reçues devaient être déposées chez notre banquier, d'où elles ne pouvaient plus sortir, pour solder fractionnairement j M. Girard, que sur un mandat délivré ad hoc après remise d'un certificat d'avancement de travaux de M. Boulanger. C'est à M. Lucas qu'a été confiée cette mission de mandater, et M. Lucas nous a déclaré l'avoir régulièrement remplie. Eh bien ! la même marche j devait être suivie pour les titres de la seconde émission.
6° Cautionnement. Dans les articles 7 et 8 de la convention pour l'exploitation de notre ligne, il est stipulé , d'une manière \ absolue et sans réserves, que M. Girard déposera en nantissement, dans la caisse du banquier de la compagnie, des titres de la compagnie elle-même, représentant au pair une somme de 300,000 fr., / pour la garantie d'un minimum de 25 fr. par action à ceux des actionnaires qui la réclameraient . . . Dans le moment, où ces titres actions sont loin de pouvoir être cotés à leur premier chiffre de 500 fr., M. Girard, d'ailleurs en retard malgré un avertissement antérieur, croit faire largesse aux intéressés, en leur apportant 200 de ces titres dans la caisse de la société. Une caisse est aussi sûre que l'autre ; mais ce qui n'est pas admissible , c'est que M. Girard réduise arbitrairement son cautionnement. On a fait observer, en séance, que le conseil n'avait pas le droit d'admettre une pareille modification aux engagements pris, et c'est dans les termes du procès-verbal reproduits plus haut qu'on a fait droit à cette observation.
7° Prolongement de la ligne. Je pourrai essayer plus tard une petite étude sur ce sujet. Aujourd'hui je veux m'en tenir à quelques lignes d'appréciation préparatoire.
Oui ; ce n'est pas d'une date toute récente que M. Girard s'est déclaré contre notre rattachement à Houfleur par Quetteville. Nous en ayons déjà vu quelque chose et nous avons vu aussi que le conseil d'administration n'était pas dans le môme ordre d'idées. Mais M. Girard ne se découragea pas, et il y a de nos compatriotes de l'Eure, bien posés, qui prétendent qu'il a été pour beaucoup dans les circonstances qui ont eu pour résultat l'avortement du projet honfleurais.
Le conseil d'administration, ou du moins la majorité, désirait rétablissement du tronçon de Quetteville par une compagnie distincte de la nôtre. Dans la môme condition, il aurait été favorable au projet de nous rattacher à Honfleur par la vallée de Risle et les rives de la Seine (1). Ce que rôve M. Girard, on le voit malgré ses réticences et ses ambages, c'est, en définitive, d'entraîner notre compagnie à faire elle-même, dans un temps indéterminé, le tronçon entier, dont il demande, dès à présent, la première étape .
L'un ou l'autre de ces tronçons, exécuté par une compagnie spéciale, serait incontestablement avantageux pour la nôtre ; exécuté par nous, il nous apporterait, je n'en doute pas, sa bonne part de déceptions. M. Girard le reconnaît lui-môme, par rapport à Quetteville (2); tout le monde le proclamerait, par rapport à
(1) A Honfleur, on n'est guère porté pour cette ligne; on préfère la ligne de Quetteville, avec intervention de la compagnie de l'Ouest.
« Nous aurions , voulu que la ligne de Quetteville à Glos, par Pont-Audemer, fût exécutée par la compagnie de l'Ouest. . . . Aujourd'hui. . ., au lieu de laisser la compagnie de Pont-Audemer continuer son chemin de fer jusqu'à Conteville, et créer ainsi la première étape du prolongement vers Honfleur, la compagnie de l'Ouest n'aurait-elle pas avantage à racheter la ligne de Glos et à se charger, avec le concours de subventions qui ne lui feraient pas défaut,
de l'amener jusqu'à Quetteville C'est notre voeu et nous ne voyons pas
quels intérêts pourraient s'en plaindre. » (Journal de Honfleur, 42 déc. 1868.)
(I) En 4866, M. Girard allait même jusqu'à dire un mot contre la dépense considérable du tracé par la vallée de Risle. — Voir chap. VI, p. 62 ,
l'autre direction. Est-ce que la puissante compagnie de l'Ouest en effet, n'aurait pas à sa disposition les moyens de nous enlevai le trafic des vallées de la Charentonne, de l'Iton, de l'Eure, « même de la plus grande partie de la vallée de Risle ?
Mais il n'est question, aujourd'hui, que d'aller à Conteville.
Se donner une voie ferrée dans cette direction, c'est acquérir Je moyen « de doubler, de tripler peut-être, » le trafic de la voie déjà établie (p. 19 du rapport); — c'est assurer, pour le tronçon en projet, le transport annuel de 50,000 tonnes ou une recette de 80,000 fr. par an, sans compter celle qu'en recueillerait la ligne actuelle (p. 21). M. Girard en est convaincu, comme il l'était, dans le temps, que la ligne de Pont-Audemer à Glos ferait largement ses affaires. Pour moi, je ne crois pas les promesses d'anjourd'hui plus solidement assises que les promesses de naguère, je dis qu'une première déception doit nous tenir en garde, sinoi contre la certitude, du moins contre l'apparence d'une déception; nouvelle.
Au lieu de 200,000 fr. par kilomètre, on ne nous demande plus, il est vrai, que 100,000 fr. ; mais, pour un tronçon qu'on nous présente comme si peu exigeant en fait de frais d'établissement, je trouve que c'est furieusement cher, et, sur ce chef encore, il y aurait de sérieuses réflexions à faire, d'utiles mesures à prendre.
A ces causes, je suis très-décidé, quant à présent, comme beaucoup de mes concitoyens, avant de sympathiser avec le nouveau projet, à attendre la détermination invariable de sa limite extrême, la justification nette et précise de ses promesses, enfin la fixation dûment contrôlée, pour son établissement, d'un prix qui réponde en réalité à l'importance restreinte du travail et des fournitures.
Au surplus, M. Girard n'a pas à se préoccuper de l'opinion provisoire sur son projet II proclame sa confiance absolue dans . les résultats de la combinaison ; eh bien 1 que, seul ou avec le concours de souscripteurs convaincus comme lui, réunis en compagnie nouvelle, il exécute le tronçon projeté. Aux bénéfices sur lesquels il compte si fermement, je crois pouvoir affirmer que notre compagnie consentirait très-volontiers à lui en assurer d'autres, c'est-à-dire qu'elle se montrerait disposée à lui faire une
importante remise sur les recettes que le tronçon de Conteville pourrait lui valoir et qui lui viendraient du transport des marchandises arrivées directement de l'étranger par navire d'un tonnage trop fort pour monter jusqu'à la Ruelle. Si le tronçon doit largement se suffire à lui-même, il sera riche avec le bénéfice indirect que je signale ; mais pour empêcher que ce système de remise pût tourner contre les intérêts de notre compagnie etde la navigation fluviale (1), il faudrait nécessairement des garanties tendant à sauvegarder le maintien du petit cabotage entre le port de Pont-Audemer et ceux de nos côtes, tel qu'il existe aujourd'hui et qu'il devra être après l'exécution des travaux promis par l'Etat.
Autre séance du conseil d'administration, le 8 décembre 1868. — Elle a pour objet « la question de fixation de dividende à répartir au 1 er janvier prochain.
« En présence du total restreint auquel s'élève le chiffre des recettes provenant de l'exploitation, M. le vice-président propose de prévenir les porteurs d'actions de la compagnie que la somme qui provient du trafic de la ligne ne permet pas de fixer un dividende à distribuer aux actionnaires. — En effet, déduction faite de k part qui revient au fermier exploitant, il sera fait face : 1° au service de l'intérêt des obligations à 5 0/0 ; 2* à l'amortissement des actions et obligations ; 3° aux frais généraux et aux charges de l'administration. La somme excédante aux services ci-dessus mentionnés sera trop faible pour être versée aux actionnaires. En conséquence, il y aura lieu de ne la distribuer qu'au 1" juillet 1869, en même temps que celle qui sera échue à ce dit jour. — Le conseil adopte cette proposition à l'unanimité.
(h) Cette navigation, en effet; pourrait être ruinée par suite de l'exécution du projet de M. Girard. On en est persuadé à Honfleur comme chez nous. « Une ligne ferrée aboutissant à Honfleur, par Quetteville, permet la continuation du cabotage de la Risle, tandis qu'un chemin de fer longeant cette rivière en amène forcément la suppression. » (Art. de journal déjà cité).
Je sais bien que Honfleur a un intérêt direct à s'exprimer ainsi ; mais ce n'est pas une raison pour que cette appréciation ne soit point fondée.
» Dans cette môme séance, MM. les membres du conseil on également discuté la question d'emplacement du bureau du secré taire de la compagnie ; ils sont d'avis de demander à M. Girarc d'installer ce bureau à la gare, dans un des appartements situés ai premier étage qui se trouve par sa position complètement sépart de l'exploitation et permettra aux porteurs de titres de venir toucher le montant de leurs coupons sans nuire à aucun service.
» Le conseil est aussi d'avis de demander à M. Girard de faire éclairer, à l'extérieur comme à l'intérieur, toutes les gares de Ja ligne jusqu'après le passage du dernier train. »
Outre ce qui précède, on s'est encore entretenu, dans la séance,
de la nécessité d'un service télégraphique pour la ligne , de
la réintégration, dans les archives de la compagnie, de titres essentiels qui ne s'y trouvent plus, et de la garantie de 100.000 fr. que l'entrepreneur, aux termes de l'article 20 de son traité, devait déposer, en titres à lui appartenant, dans la caisse de la compagnie. — M. le vice-président s'est chargé de prendre le soin de ces réclamations.
Mais il est regrettable qu'il ait été nécessaire d'avoir à produire, notamment, celles qui regardent les originaux signés des deui conventions et la garantie de 100,000 fr. — On comprendra la gravité de l'absence de ces deux pièces et des 200 actions de M. Girard. . . . L'article 20 du traité pour la construction dit, il est vrai, que ces titres de 100,000 fr. seront rendus à l'entrepreneur dans les deux mois qui suivront la mise en exploitation de la ligne ; mais ces mots doivent s'entendre d'une exploitation régulière après réception des travaux et non d'une exploitation de simple tolérance comme la nôtre. Pourquoi, en effet, le dépôt a-t-il été exigé? Evidemment comme garantie d'une bonne et complète exécution des travaux. Or on ne saura si M. Girard est quitte envers le département et la compagnie qu'après la réceptiou légale de son œuvre.
On vient de voir, par le procès-verbal de la réunion du 8 décembre 1868, qu'il n'y aurait pas, en janvier 1869, distribution de dividendes aux actionnaires, qui n'ont pas exigé de M. Girard la garantie de 25 fr. d'intérêts par action. Au commencement de
novembre , j'avais voulu me rendre compte de la situation, et j'avais été convaincu, dès lors, qu'il en serait ainsi. Je retrouve ma note d'appréciation et je la donne ici, à titre de renseignement pour les intéressés (1).
Les recettes des quatre premiers mois de l'exploitation au nom de la compagnie, déduction faite de l'impôt du dixième, sont celles-ci :
1° Les quatre premiers jours de juillet, évaluation approximative d'après la plus forte recette d'une des semaines du môme
mois 1,615 fr. 76
2° du 5 juillet au 2 août 10,723 62
3° du 3 août au 30 8,965 21
4° du 31 août au 27 septembre 10,001 76
5° du 28 septembre au 1 er novembre 12,323 74
Total 43,630 fr. 09
Soit pour Vannée: 130,890 fr. — Mais, pour ne pas être accusé de pessimisme et d'ailleurs pour faire la part du transport des écorces, admettons le chiffre de 140,000 fr. (2).
Sur cette recette approximative d'une année, il faut prélever pour les frais d'exploitation : 58,800 fr.
Reste pour la compagnie la somme de 81,200 fr., sur laquelle il faut prendre d'abord une année des intérêts des obligations, montant à 55,500 fr. (3), après quoi on n'a plus à disposer que de
(4) Les chiffres que j'ai pris pour base diffèrent quelque peu de la dernière situation financière indiquée par M. Girard; mais cette différence est insignifiante pour le résultat général.
(î) La brochure de M. Lucas promettait, par an, une recette brute de 350,000 fr. Comme on le voit, il y a loin de la promesse au résultat, même en tenant compte, pour celui-ci, de la déduction de l'impôt du dixième.
(3) Ce chiffre se forme de l'intérêt de la première et de la seconde émissions, celle-ci réduite de 1 40,000 fr. à 85,000 fr. par suite de la remise, accordée par l'Etat, des 5,000 fr., qu'à tort on voulait mettre à la charge de la compagnie, et de l'obligation prise par M. Girard de payer les intérêts des 50,000 fr. affectés à la Risle.
25,700 fr.; — cette dernière somme destinée à faire face, avaut tout, 1° à l'amortissement des actions et des obligations laissé, sauf une légère exception, à la charge de la compagnie, et 2° aux frais d'administration et de secrétariat, qui, ensemble, ne peuvent pas s'élever à beaucoup moins qu'une douzaine de mille francs.
D'où la conséquence, en supposant une recette de 140,000 fr. pour la première année, qu'il restera une somme de 13,700 fr., au lieu des 75,000 fr. nécessaires pour la part de recette espérée par les porteurs d'actions, c'est-à-dire pour arriver à l'intérêt de 5 0/0.
Fâcheuse position, assurément; mais elle peut s'améliorer : 1° Si les travaux promis pour la Risle et l'établissement du boulevard maritime apportent les résultats espérés ;
2° Si l'emprunt précédemment voté n'est pas poussé à outrance, — en d'autres termes, si on se décide (ce qui diminuerait les intérêts à servir), notamment à ne pas en réaliser la partie destinée à fournir un fonds de réserve ou de roulement, qui, à mon sens, n'est d'aucune utilité pour la compagnie, puisqu'elle a cédé à un tiers l'exploitation de la ligne, occasion unique de dépenses imprévues;
3 # Enfin si la compagnie est en droit d'obtenir, comme je n'en doute pas, et si elle obtient le rejet, au compte de M. Girard, de dépenses que celui-ci réclame d'elle, et surtout, pour les travaux obligatoires qui n'ont pas été exécutés et qui ne peuvent plus l'être, les compensations ou indemnités dont j'ai déjà parlé plusieurs fois et sur lesquelles je vais revenir dans un des chapitres suivants.
Nota. Le 6 janvier 1869, les dépôts dont, à la page 164, je signale l'absence dans la caisse de la compagnie, n'y étaient pas encore réintégrés.