‹ La voie ferrée de Glos-Montfort à Pont-AudemerChapitre 36 sur 39 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Boulevard maritime.

Dans son rapport au conseil d'administration, en séance du 11 novembre dernier (1868), M. Girard fait le conseil municipal de Pont-Audemer l'éditeur responsable des retards apportés à l'exécution du boulevard maritime (1). J'en prends occasion de consacrer un chapitre à cette voie.

On se rappelle qu'il avait été stipulé, dans la convention avec M. Girard, que celui-ci établirait un chemin de fer américain pour relier la gare au quai de la Risle, si la ville mettait à sa disposition les terrains nécessaires. Quoiqu'il ne fût pas encore décidé que l'amélioration de la rivière serait continuée, quoiqu'il n'y eût encore qu'un service maritime irrégulier entre le Havre et notre, ville (2), l'établissement d'une voie de raccordement de ce genre fut généralement considéré comme indispensable. Aussi le conseil municipal fut-il appelé à se prononcer sur cette question dans sa première session ordinaire de 1866, et voici en quels termes il s'empresse de kt résoudre :

« Considérant qull faut, en le reliant avec la gare, conser-

(4) De la part de M. Girard, c'est si bien un parti pris de maugréer contre ce conseil, qu'environ un mois auparavant, chez M. le marquis de Croix, et en présence de M. le Préfet, il s'engagea vivement sur la même pente. Je ne reproduirai pas ici la réponse significative qui lui fut adressée immédiatement par l'un des adjoints de notre ville.

(2) Ce n'est qu'à partir du 1" ma i jg68, que M. Girard a établi un service régulier par bateaux à vapeur entre le Havre et Pont-Audemer.

ver à notre port l'importance [réelle qu'il a acquise par suite- des améliorations dont il est l'objet depuis vingt années, et qui va devenir plus grande encore après l'emploi d'un nouveau crédit de 100,000 fr., ouvert récemment par le Gouvernement pour l'endiguement de la Seine jusqu'à Berville, — travail qui assurera à toujours la viabilité de la Risle ; — considérant qu'une étude a été faite par M. l'architecte de la ville pour l'établissement, en vue de cette communication, d'une voie ferrée à traction de chevaux et que la dépense en est portée à 60,000 fr., pour l'ouverture de la rue à dix mètres, compris les indemnités, terrains, clôtures et Pempierrement de la chaussée. . . ;

» Le conseil décide. . . . qu'une voie de dix mètres de largeur sera ouverte pour communiquer de la gare au port, par... la place du Marché-aux-Vaches, la rue des Fossés, en suivant les lignes rouges, modifiées toutefois par les lignes bleues tracées au plan dressé par l'architecte de la ville, au droit des propriétés de M. Philippe et de M l,e Gressent, laquelle ouverture est évaluée à 60,000 fr.

» Le conseil décide toutefois que, si l'entrepreneur jugeait plus commode de se raccorder à la rue des Fossés en passant au centi* du Marché-aux-Vaches, au lieu de suivre le fossé, il toucherait directement la somme de 60,000 fr., parce qu'il aurait à se charger directement du paiement des indemnités aux propriétaires et de tous les travaux pour l'établissement de la chaussée, suivant la largeur indiquée ci-dessus.

» A cette occasion, le conseil demande que la voie ferrée soit prolongée dans toute l'étendue des quais de débarquement de la rive gauche. »

La rectification de l'ancienne rue des Fossés, adoptée pour la partie voisine du Marché-aux-Vaches, laissait une courbe un peu brusque, — acceptable pourtant, s'il continuait d'être question, comme dans la convention avec M. Girard, d'une voie à traction de chevaux ; mais déjà on avait parlé d'y substituer une voie à traction de machines, et ce mode exigeait une courbe de plus grand rayon. C'est pour cela que le conseil, s'en référant, dans l'intérêt de la ville, à la première demande d'une voie à traction de ehe-

vaux, laissait à l'entrepreneur du chemin de fer et à la compagnie la faculté de suivre un autre plan, à la charge de supporter l'excédant possible de dépenses.

Le tracé de voie américaine, adopté par le conseil, fut renvoyé à la mairie de Pont-Audemer par M. le Préfet, avec une lettre en date du 21 février 1867, qu'il importe de résumer ici. Selon M. Janvier, il est matériellement impossible de mettre le projet à exécution, à cause des sinuosités du tracé. Le développement de la courbe, renfermé dans les limites rigoureusement nécessaires, absolument indispensables, a été indiqué par une ligne ponctuée en bleu sur le plan renvoyé à la ville. Ce nouveau projet donnerait lieu à une dépense de 95,000 fr. C'est un accroissement de 35,000 fr. sur le projet primitif, — accroissement inévitable auquel la ville ne saurait échapper, — et en le subissant, elle n'obtiendra pas toutes les améliorations qu'elle peut réaliser, tant sous le rapport matériel de son chemin de fer qu'au point de vue de l'embellissement de la cité. — Pour parvenir à ce double résultat, M. le Préfet propose au conseil municipal un nouveau plan qu'il a fait tracer par le service vicinal et qui donnerait à la ville un boulevard de 14 mètres de largeur, toujours en bgne droite depuis la place du Marché-aux-Vaches jusqu'à la rivière de Risle et le quai. Le nouveau tracé coûterait, il est vrai, 20,000 fr. de plus ; mais M. le Préfet assure ces 20,000 fr. en subvention à la ville. Celle-ci, ajoute-t-il, n'a donc à faire, pour un projet infiniment préférable à celui qui lui coûterait 95,000 fr. , que le sacrifice de ces 95,000 fr., et tous les avantages que doit lui procurer le chemin en ligne droite lui viennent par surcroît. . . .

Soumis au conseil municipal le 14 mars, ce projet est adopté et l'on vote, pour l'exécution, « une nouvelle subvention de 35,000 fr. , parce qu'il est bien entendu que la voie américaine sera prolongée dans la limite des quais de débarquement de la rive gauche. Cette somme de 35,000 fr., jointe à celle de 60,000 fr. déjà votée, formera la somme de 95,000 fr., moyennant laquelle l'administration préfectorale prend la charge de livrer à l'entrepreneur du chemin de fer un boulevard de 14 mètres de largeur, tel qu'il est figuré au plan, avec les travaux d'art, plantations, caniveaux,

trottoirs, etc., portes au devis, sans que, dans aucun cas, on puisse exiger de la ville une somme supérieure à celle de 95,000 fr. dont il est ici question. »

Environ un mois plus tard (11 avril), ce premier vote, — essentiellement provisoire, puisqu'il nécessite un supplément d'emprunt au nom de la ville, — est confirmé par les plus imposés réunis aux membres du même conseil.

C'est alors qu'une enquête est ouverte sur le nouveau projet, et, le 13 juin, réunion du conseil municipal pour donner son avis sur les observations présentées et sur les conclusions du commissaire enquêteur. Le conseil donne un avis favorable « et il insiste, de la manière la plus pressante, auprès de l'autorité préfectorale, pour que les travaux soient exécutés sans retard aucun.»

Il est à remarquer que le plan du projet, compris parmi les pièces de l'enquête, ne portait qu'un seul tracé figurj à l'encre bleue.

Vers le commencement de juillet, M. l'agent-voyer de l'arrondissement adressa à la mairie une lettre par laquelle il exposait qu'un double du plan du boulevard maritime lui Était demandé sans retard par l'administration supérieure; — que la minute ayant été adressée pour une formalité au magistrat enquêteur, actuellement en voyage, il se trouvait dans l'impossibilité de satisfaire au désir de M. le Préfet, — qu'il réclamait, en conséquence, la remise, entre ses mains, de la copie faite pour la ville, — et que prochainement il la remplacerait par une copie nouvelle.

Déjà le conseil, qui savait à quoi s'en tenir sur les remises de pièces destinées à rester dans nos archives, avait nettement exprimé son désir que le plan en question ne sortît jamais de l'hôtel-deville. Il fallut donc lui soumettre la demande de M. l'agent-voyer. Voici quelle fut sa réponse : le plan du boulevard maritime existant à la mairie ne peut en sortir ; M. l'agent-voyer peut en faire prendre copie sur place, mais le plan doit rester aux mains de M. le maire, qui le fera déposer aux archives (9 juillet).

Le plan est-il resté à la mairie? En est-il sorti? Sur l'une et l'autre de ces questions, j'ai ma conviction assez bien arrêtée ; toutefois, je m'abstiens de prononcer. Mais ce qu'il y a de certain,

c'est que le plan actuellement déposé à la mairie porte deux tracés, l'un à l'encre bleue et l'autre à l'encre rouge, — tandis que le plan primitif, le plan conforme à la copie présentée à l'enquête, portait un tracé unique, celui à l'encre bleue (1).

Le 20 novembre 1867, décret qui déclare d'utilité publique, dans la ville de Pont-Audemer, suivant les alignements en rouge du plan y annexé, l'ouverture du boulevard maritime. — Le décret ajoute : En conséquence, M. le maire de cette ville est autorisé à acquérir, soit à l'amiable, soit, s'il y a lieu , par voie d'expropriation, les terrains ou portions de terrains nécessaires. . . .

Ainsi, d'une part, voilà un tracé, non soumis à l'enquête, qui, contre les prescriptions de la loi, est substitué à celui qui se trouve dans les conditions légales, — et d'autre part, voilà reportée sur la ville la charge de l'expropriation, qui, d'après les conventions, incombait à l'administration préfectorale.

La substitution irrégulière du tracé rouge au tracé bleu a sans doute le mérite d'amoindrir la dépense pour acquisition de terrains ; mais pourquoi n'avoir pas procédé dans les formes pour le faire prévaloir? Les dérogations à la loi sont toujours mauvaises. Ici, en particulier, l'irrégularité signalée pouvait amener de plus longues entraves que la reprise de la marche légale. S'il n'en advint pas ainsi, c'est que les propriétaires intéressés à empêcher l'expropriation n'eurent pas alors une connaissance complète de l'état des choses.

Quant à la clause du décret relative à l'expropriation, elle ne fut pas sans jeter quelque préoccupation dans les esprits. M. le Préfet en fut informé, et, le 12 décembre, il adressa à la municipalité une lettre d'explications à cet égard, où il renouvelait tous ses engagements antérieurs. Mais, ajoutait-il, l'établissement du boulevard étant une entreprise d'intérêt public purement communal, les immeubles ne peuvent être acquis et les travaux exécutés qu'au nom de la commune ....

(4) Le tracé rouge a, sur la place du Marché-aux-Vaches, le même point de départ que le tracé bleu ; mais il arrive sur Je quai environ \ 4 mètres plus bas que ce même tracé bleu.

C'était là précisément ce que le conseil municipal, appuyé sur les réserves de ses votes précédents , n'était pas disposé à reconnaître. Assurément il avait toute confiance que M. Janvier tiendrait ses promesses, s'il continuait d'administrer le département ; mais M. Janvier pouvait mourir; il pouvait cesser d'être préfet de l'Eure; et son successeur ne voudrait-il pas faire de nouvelles conditions à la ville, surtout si le jury d'expropriation élevait d'une manière assez notable, comme il y avait lieu de le croire, le chiffre de l'indemnité à fournir aux propriétaires dépossédés? Il y eut d'assez vives discussions sur ce chef; mais en fin de compte, à la plus faible des majorités, il fut convenu que l'on passerait outre, et. sur la poursuite municipale, l'expropriation fut prononcée, le 1 8 février 1 868, par le tribunal de Pont-Audemer.

Ce jugement fut publié et notifié conformément à la loi, et le jury d'expropriation allait être appelé à statuer, lorsqu'une circonstance imprévue vint imposer un nouveau temps d'arrêt.

M. Janvier était mis en disponibilité. Son successeur, M. Tou- j rangin, crut devoir reprendre l'examen de la question du boulevard maritime. Il y était d'ailleurs provoqué par une protestation que plusieurs personnes plus ou moins directement intéressées lui avaient soumise, et par la crainte de voir, en définitive, les indemnités s'élever de beaucoup au-dessus des prévisions du projet.

Pour lui, le résultat de l'examen fut qu'il y avait heu de faire une nouvelle étude sur le terrain. De là, éclosion d'un autre tracé qui se rapprochait, à certains égards , du premier projet mis en avant au nom de la ville, — qui ne devait coûter que 82,000 fr. (€2,000 au compte du budget municipal, et 20,000 à la charge du département), —mais qui, au lieu d'ouvrir immédiatement toute la ligne, la laissait obstruée, vers la place du Marché-aux-Vaches, par des constructions destinées à disparaître plus tard, et, à ce titre, déclarées frappées d'alignement.

Soumis à la formalité de l'enquête, ce projet, —œuvre du service vicinal, — provoqua d'assez nombreuses critiques, approuvées par le commissaire enquêteur. Devant le conseil municipal, séance du 21 août, il donna lieu à une délibération dont j'extrais ce qui suit :

* Le conseil, considérant: que, s'il est vrai que le tracé teinté en rouge doit dépasser les évaluations primitives, il n'est pas moins évident que les demandes formées par certains propriétaires ... ne sauraient être admises, à bien loin près, par un jury consciencieux., ..; —qu'en admettant même que la dépense du nouveau tracé ne soit pour le moment que de 82,000 fr., dont 62,000 incomberaient à la ville, il est surabondamment démontré que les maisons frappées d'alignement, rue des Fossés, et qui se trouvent sur les points où la circulation est la plus active, devront disparaître dans un délai très-rapproché ; — que les évaluations les plus modérées ne permettent pas d'estimer ces seuls immeubles à moins de 35 à 40,000 fr.; — que ces maisons sont toutes, ou presque toutes, louées à long bail, et que par conséquent les occupants auraient droit à des indemnités; — que dans l'évaluation qui a été faite n'est pas encore comprise la reconstruction du pont et du vannage sur les rivières de Tourville et du Doult-Vitran, dépense d'environ 8,000 fr...;— que le jugement d'expropriation, aujourd'hui inattaquable, a eu pour effet de transférer à la ville la propriété des immeubles compris dans le tracé primitif ; — que la non exécution de ce jugement autoriserait les parties expropriées à attaquer la ville ; — qu'il est à la connaissance de divers membres du conseil que plusieurs intéressés se proposent, au cas de non exécution, d'invoquer le bénéfice de la loi ; — que ces indemnités, devant, aux termes du rapport de M. l'agent-voyer, être à la charge du département, viendraient encore diminuer d'autant les économies déjà illusoires du nouveau projet ; — que la dépense à laquelle a donné lieu le tracé primitif a été votée par le conseil réuni aux plus imposés ; — que, pour faire face à cette dépense, un impôt extraordinaire a été créé pour vingt années...; — que changer l'affectation donnée à ces fonds serait de la part du conseil outrepasser ses droits. . .; — que le chiffre total affecté par le département à l'acquisition des terrains de la ligne ferrée n'a pas été atteint, bien loin d'avoir été dépassé ; — que la voie à ouvrir n'est que le complément naturel du chemin de fer... qui est la propriété du département. ..; qu'ainsi que le dit si justement M. le commissaire enquêteur, la protestation n'est que l'œuvre d'une

partie intéressée. . qu'au contraire des dires et soutiens uniquement dictés par l'intérêt général sont venus témoigner de l'appréciation véritable de la population et demander l'exécution du projet primitif; — qu'en imposant à la ville, déjà si lourdement frappée par la première subvention de 150,000 fr., un nouveau sacrifice de 95,000 fr., le conseil et les plus imposés n'ont été déterminés que par rengagement formel pris à deux reprises par M. le Préfet, notamment dans sa lettre du 12 décembre 1867 et en ces termes : « Ainsi donc, Monsieur le maire, la ville n'aura à » payer que les 95,000 fr. votés par elle, quel que soit le chiffre » de *la dépense, étant bien entendu que je ferai payer à titre de » subvention dans la caisse de votre ville une somme égale à tout » ce qui excédera 95,000 fr. »;

» Par ces motifs déclare, à l'unanimité moins une voix,

rejeter le nouveau tracé teinté en jaune ; persister dans ses précédentes délibérations en faveur de la ligne teintée en rouge, la seule qui donne complète satisfaction à tous les intérêts et aujom> d'hui approuvée ; et vient réclamer l'entière exécution des engagements si formels pris par M. le Préfet, — en insistant de la manière la plus pressante pour que l'exécution de ces travaux ne se fasse pas attendre. »

La demande du conseil municipal obtint bonne réception auprès ^ de M. le Préfet et du conseil général, comme on va le voir par l'extrait ci-après du procès-verbal de la dernière session de cette assemblée.

Dans son rapport sur les chemins de fer d'intérêt local, M. Lefebvre-Duruflé, aprè6 avoir induit, des premières recettes sur notre ligne, qu'elle pourrait donner 3 fr. 75 c. 0/0 aux actionnaires, continue ainsi :

« Ce résultat, on n'en saurait douter, s'accroîtra sensiblement lorsque les travaux entrepris pour améliorer la navigation de la Risle seront terminés et que le service des bateaux à vapeur, entre Pont-Audemer et le Havre, qui a déjà commencé avec succès, aura reçu tout le développement que lui promet le kilomètre de jonction à exécuter entre la gare actuelJe et le quai de la Risle.

» Les fonds pour l'achèvement des travaux de la Risle sont assurés ; ces travaux seront prochainement entrepris. Il ne reste plus qu'à aviser à la construction du kilomètre qui doit relier la gare au quai.

» La création de cette jonction a été prévue dans l'article 1*' de la concession du chemin, lequel porte que « la ligne sera pro- » longée jusqu'au quai maritime au moyen d'une voie américaine, » si la ville de Pont-Audemer livre les terrains nécessaires à cet » effet. »

» Or, la ville de Pont-Audemer avait espéré remplir les conditions de cette clause par le simple élargissement de certaines voies déjà existantes et conduisant au quai de la Risle. La ville appuya ce projet d'une subvention de 60,000 fr. Malheureusement il fut reconnu que ce tracé, suivant les voies anciennes et tortueuses, présentait des courbes impraticables pour des wagons ; il fallut donc recourir à un second projet.

» C'est alors que, sous l'inspiration de M. le Préfet, la ville de Pont-Audemer proposa l'ouverture d'un boulevard large de quatorze mètres et tendant, en ligne droite, de la gare du chemin de fer au quai de la Risle. Le devis de ce nouveau projet fut évalué à à 115,000 fr., sur lesquels la ville, usant de ses dernières ressources, s'engagea à fournir 95,000 fr., en priant M. Janvier de bien vouloir obtenir du conseil général les 20,000 fr. nécessaires pour couvrir la dépense. Mais il est arrivé, dans cette circonstance, ce qui arrive trop souvent. En approfondissant les appréciations du devis, il fut reconnu qu'elles seraient dépassées. En effet, on avait estimé que l'expropriation des propriétés traversées par le nouveau boulevard ne s'élèverait qu'à 77,686 fr.; mais quand on vint à tenter des arrangements amiables avec les propriétaires, leurs prétentions montèrent à 259,000 fr.

» Ne vous effrayez pas trop de ce chiffre, Messieurs. Les prétentions des propriétaires, qui généralement estiment leurs biens non d'après la valeur qu'ils ont avant l'annonce d'un projet, mais d'après la plus-value que leur donnera l'exécution de ce projet, sont heureusement loin d'être admises par les jurys d'expropriation.

» Ici, grâce à un arrangement, aussi intelligent que désintéressé consenti par un de nos collègues, M. du Hôtray, propriétaire sur la ligne du boulevard à créer, et d'après'une dernière et rigoureuse appréciation des propriétés atteintes, on est arrivé, avec toute la certitude morale que Ton peut avoir en pareille matière, à fixer à 1 52,270 fr. (expropriation et travaux réunis) la somme à dépenser pour livrer les terrains de la nouvelle voie à la compagnie, qui demeure chargée de son établissement pour ce qui concerne l'exploitation.

» La ville de Pont-Audemer, qui a déjà participé par une subvention de 150,000 fr. à la création du chemin de fer, se trouve dans l'impossibilité d'augmenter celle de 95,000 fr. qu'elle a proposée pour cet indispensable complément. Dans ces circonstances, elle prie le conseil général, et M. le Préfet, d'accord avec votre commission, vous propose, Messieurs, d'accepter cette offre de 95,000 fr., à la charge par le département de subvenir à l'excédant de la dépense, laquelle, d'après les sérieuses études et les scrupuleuses appréciations qui ont été soumises à votre commission, ne devrait pas excéder 57,000 fr.

» Son Exc. M. le président met aux voix les conclusions de la commission, qui sont unanimement adoptées par le conseil. »

Ainsi, l'affaire avançait d'un nouveau pas vers sa conclusion. Il n'y avait plus qu'à attendre la réalisation des traités avec les propriétaires ou la convocation du jury d'expropriation ; mais, bien qu'on répétât de tous côtés que l'agent-voyer de l'arrondissement était entré en pourparlers avec ces propriétaires, la vérité est que la plupart d'entre eux ont formellement déclaré qu'aucune démarche n'avait été faite auprès d'eux pour chercher à conclure. J'entendais encore, le 11 novembre', des intéressés proclamer l'absence de ces démarches, qui sont indispensables, ne fût-ce qu'au point de vue des convenances. Quoi qu'il en soit, on apprit vers le môme temps que les membres du jury d'expropriation étaient désignés.

L'approche du moment où il allait être possible d'entrer dans la période d'exécution pour le boulevard maritime rappela l'attention sur le moyen, non encore ratifié, de le relier à la gare de Pont-

Audemer (1); car si, grâce à lui, les convois de marchandises du port avaient la perspective de pouvoir arriver un jour sur la place du Marché-aux- Vaches, ils n'étaient point dans le môme cas pour la sortie. Au registre des délibérations du conseil municipal de faire connaître la solution donnée à cette autre difficulté.

Nous y voyons d'abord qu'une commission avait été nommée pour étudier la question. Après sérieux examen, elle fut à peu près unanime sur celui des trois projets qui devait être préféré. Trois de ses membres, MM. Ch. Verger, rapporteur, Fournier et Emile Laisney, furent alors délégués pour se rendre auprès de M. le Préfet, afin de s'assurer, dans l'intérêt d'une économie de temps, s'il n'avait pas d'objections à formuler contre le résultat du travail de la commission. La démarche, à laquelle prirent pari le maire et ses deux adjoints, obtint le succès auquel la commission s'attendait, et c'est avec la certitude de l'approbation de M. le Préfet que le rapport, rédigé par M. Ch. Verger, fut présenté au conseil municipal le 9 novembre.

Ce rapport expose et apprécie trois projets différents.

Premier projet. Il consiste à élargir la petite rue Traversière, du côté sud-ouest, en lui donnant, comme au boulevard maritime, quatorze mètres de largeur; mais on n'ouvrirait immédiatement qu'environ la moitié de cette rue vers la gare. Le reste, vers la place du Marché-aux-Vaches, serait ouvert à mesure des demandes d'alignement par les propriétaires riverains. — Dépense présumée: 34,000 fr.

L'inconvénient de ce projet, c'est de ne donner provisoirement, pour la voie à établir, qu'une étroite entrée, du côté de la place ; mais la première maison, sur le point le plus resserré, ne peut longtemps rester debout et une bonne police éloignera toujours la possibilité d'un danger quelconque.

(1) D'abord le conseil municipal, pour arriver à ce résultat, avait voté l'ouverture de la petite rue Traversière à 40 mètres, par voie d'alignement, et bientôt il avait porté cette ouverture à 44 mètres. Je ne sais à la demande de qui M. l'agent-voyer de l'arrondissement proposa alors un nouveau projet dont >l va être parlé plus loin.

Son avantage, c'est de conduire la voie jusqu'au boulevard, en passant le long d'un trottoir, sans couper en deux la place déjà souvent encombrée les jours de marché ; c'est aussi de démasquer la gare du chemin de fer.

Deuxième projet, dressé à titre officieux par le service vicinal. Il propose d'ouvrir, entre les deux auberges, un passage, ayant 3 mèt. 50 c. à son entrée vers la place : entrée insuffisante qu'il faudrait augmenter d'un mètre. La dépense en est évaluée à 12,000 fr.; mais ce chiffre est trop faible, et il est impossible de , ne pas l'élever jusqu'à 18,500 fr.

Ce projet offre l'inconvénient de se rapprocher du centre de la place et d'y gêner ainsi la circulation. Et puis ne serait-il pas i choquant pour la vue, en sortant d'un boulevard de quatorze mètres de largeur, de ne rencontrer en face, pour débouché, sur , un court espace, que trois issues relativement étroites.

Troisième projet. Il désigne, pour placer la voie ferrée, remplacement de l'hôtel de Lisieux, assis à l'entrée de la route du même nom. Evaluation des propriétés à acquérir: 38,800 fr., ou 27,800 fr., si l'on déduit le prix de l'excédant des terrains à revendre.

Avantages : Il démasque la gare des voyageurs, du côté de l'entrée ; il est un premier pas vers l'idée grandiose, mais impraticable dans l'état de nos finances, de réunir à la voie publique tout le terrain bâti ou non bâti, compris entre la gare, la petite rue Traversière et la place du Marché-aux-Vaches.

Inconvénients : Comme le deuxième projet, ce dernier morcelle la place et y gêne la circulation. De plus il entame, pour le pla- •cement de la voie ferrée, un des côtés de la route de Lisieux, et précisément sur le point où le mouvement y est le plus actif.

En examinant l'affaire au point de vue financier, la commission, après avoir rappelé que la ville, qui a voté 245,000 fr. pour le chemin de fer et le boulevard maritime, n'a aujourd'hui, par an, après l'acquittement de ses charges obligées, que 3,000 fr. disponibles pour des travaux d'utilité communale, la plupart trèsurgents, — la commission, dis^je, recherche quel est, dans cette situation, le moyen qui peut concilier à la fois l'intérêt des ao

ionnaires du chemin de fer et celui de la ville. Elle trouve ce iioyen dans l'adoption du premier projet, qui, donnant un passage provisoirement suffisant et plus tard aussi complet que le bouleard lui-môme, est le moins onéreux pour les finances muniipales. En effet :

Pour le premier projet, la ville aura à dépenser, non pas sur un eul, mais sur plusieurs budgets, 34,000 fr., et elle n'aura plus à e préoccuper d'autres dépenses pour faciliter l'accès des voitures la gare.

Avec l'un des deux autres, il lui restera à créer cet accès par a petite rue Traversière, en l'ouvrant à dix mètres, comme le onseil municipal l'a décidé précédemment, et ce travail coûtera 0,000 fr., qu'il faut bien faire entrer en ligne de compte, comme

uit :

Coût du deuxième projet (entre les deux auberges).. 18,500 fr. Ouverture de la petite rue Traversière 30,000

Total 48,500

Différence en plus sur le premier projet: 14,500 fr. Coût du troisième projet, déduction faite des terrains

. revendre 27,800

Ouverture de la petite rue Traversière 30,000

Total 57,800

Différence en plus sur le premier projet : 23,800 fr.

De ce rapprochement de chiffres, cette conséquence: qu'il y a

ieu de préférer le premier projet, — c'est-à-dire l'ouverture de la )etite rue Traversière à 14 mètres, — « en spécifiant toutefois que a portion de terrain dépendant de la propriété de MM. de Tourrille sera immédiatement acquise et livrée à la compagnie du chemin le fer. Quant au reste de la rue qui doit être parcourue par les rains, un règlement d'administration déterminera à quelles heures a circulation sera interdite. »

« Cet état de choses, ajoute M. Ch. Verger, ne sera d'ailleurs que transitoire. Vous voudrez employer au couronnement du grand oeuvre de notre chemin de fer les premières ressources dont vous

pourrez disposer. Mais ce dont nous sommes certains, c'est gu

à dépenser encore plus de 60,000 fr. pour l'élargissement des deu rues Traversières et l'ouverture de la rue Feinette, qui sont la cons<

vous voterez le premier projet, qui, le plus coûteux à priori, s trouve, en fin de compte, le plus économique et le seul praticabl en l'état actuel de nos finances. »

Le procès-verbal de la séance ajoute : a Après diverses explica tions, les conclusions du rapport sont mises aux voix et adoptée à l'unanimité. a>

Ainsi voilà la question réglée, — et réglée d'autant mieux, que peu de jours après ce vote, la ville passait avec MM. de Tourvill* un acte amiable pour la cession de la partie de leur terrain i comprendre dans l'élargissement de la rue (1).

Environ un mois plus tard, on était informé que le jury chargé de fixer le prix des terrains expropriés pour le boulevard maritime se réunirait à Pont-Audemer, le 28 décembre. — Aujourd'hui que les jurés ont statué, il n'y a plus, au nom de la ville, et de la part de la mairie, qu'à réaliser les moyens de paiement, ce pour quoi, après entente avec M. le Préfet, pas n'est besoin, comme on l'a vu, de délibérations nouvelles

Et voilà comme quoi le conseil municipal de Pont-Audemer est coupable de mauvais vouloir à l'égard du complément nécessaire de notre voie ferrée.

(!) Dans l'intérêt des relations commerciales entre le port du Havre et un< importante partie du département, M. le préfet Janvier avait promis à la villt de lui venir en aide pour hâter l'ouverture de la voie vers la gare. Le 4 mar \ 868, il écrivait à la municipalité : « Je donne 8,000 fr. de subvention payables à partir de 1871, en trois annuités, à la condition que le tracé sera adopté pa moi. » — Le 21 août suivant, le conseil municipal de Pont-Audemer, s'adres sant au successeur de M. Janvier, « ne doute pas que M. le Préfet tt MM. di conseil général ratifieront l'engagement pris par le premier magistrat di département. »

vous penserez,

quence du chemin de fer

etc., il est temps de s'arrêter, i

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