LE PONT-NEUF PRIS DU PONT SAINT-MICHEL
(Page 84)
LA SEINE, SES QUAIS ET SES PONTS
donnent sur la rivière une perspective directe qui inquiète légèrement les personnes peu hardies.
Les deux bras enserrent 1 île Saint-Louis (pl. i5), dont les hautes et graves maisons, datant presque toutes du milieu du xviie siècle, se tassent Tune contre l’autre sans autres espaces vides que ceux du débouché de quelques rues. Du côté du Nord, l’aspect des quais de l'île, — quais d’Anjou et de Bourbon, — qui font face au vieux quai des Célestins, sur la rive droite, est des plus caractéristiques; une rangée de peupliers, partant delà berge, élève ses hautes branches jusqu’au niveau des toits des maisons, auxquelles elle forme un rideau de verdure presque impénétrable. Pour bien jouir de ce coup d'œil, qui est charmant, il faut se placer à l’extrémité du pont Sully et du quai Henri IV, vers l’endroit où l’on a réédifié un fragment de tour de la Bastille : l’ensemble est celui d’une ancienne ville de province, compacte comme beaucoup le sont restées, construite sur les deux côtés d'une étroite rivière, et dont le dôme de Saint-Paul, la tour de Saint-Gervais représenteraient les deux paroisses. Nulle part, croyons-nous, Paris n’offre la physionomie provinciale, — voire même d’un provincialisme sévère, — qu’il montre là.
Par une singulière anomalie, alors que la face nord de l’île, toujours privée de soleil, est si bien pourvue d’arbres, les berges du midi en sont complètement privées ; seuls, quelques maigres arbres émergent du bitume des quais. En face, les maisons du quai de la Tournelle dressent leurs vénérables façades, contemporaines de celles de l’île ; quelques-unes même sont plus anciennes.
L’île Saint-Louis est reliée à la terre par sept ponts : la passerelle de l’Estacade, les deux ponts Sully, le pont de la Tournelle et le pont Marie (pl. 1 8) , le pont Louis-Philippe et le pont Saint-
Louis, ce dernier communiquant avec l’île de la Cité. Le pont de la Tournelle a le mérite d’être le plus ancien des ponts parisiens après ceux delà Cité; il existait au xive siècle, ou, plutôt, il en existait un en ce point. Détruit par des eaux trop impétueuses, il fut reconstruit de nouveau en 1620, démoli encore en 1637 et réédifié en 1 656, sur les solides arches de pierre que nous voyons encore aujourd’hui, mais son tablier métallique ne date que de 1847.
A la pointe occidentale de l’île, d’où le plus aimable terreplein, planté de vieux arbres, découvre un point de vue dont le regard ne se lasse pas, le grand bras, passant sous le pont Saint-Louis, gagne la rive droite, tandis que le petit bras, suivant les quais de la rive gauche, poursuit sa course ralentie jusqu’à l’écluse de la Monnaie, où son individualité prendra fin. Des nécessités matérielles de protection ont exigé la construction de hauts murs de soutènement, qui donnent à la Cité l’air d’une citadelle, ou mieux encore d’un vaste bateau de pierre, dont la proue supporterait Notre-Dame et la poupe se terminerait au Pont-Neuf. (PI. 18). Cette disposition, relativement récente, offre peut-être moins d’agrément qu’une suite de beaux arbres se reflétant dans l’eau, mais elle a le mérite de bien préciser la forme symbolique du vaisseau auquel Paris veut devoir ses origines et qui constitue son blason avec la devise si justifiée : Fluctuât nec mergitur.
Dès lors, la perspective qui se déroule sous les yeux émerveillés n’a pas d’égale au monde, et Paris n’offre pas ailleurs de plus beau spectacle. Les monuments se succèdent, variés, grandioses ; chacun d’eux évoque un souvenir considérable du passé de la ville, de son histoire, de sa science, de son art, de ses lois, de son luxe, de sa richesse : l'Hôtel de Ville, les théâtres de la place du Châtelet, le Tribunal de Commerce, le Palais de Jus-
LA SEINE, SES QUAIS ET SES PONTS
tice, la Monnaie, l’Institut, le Louvre, le palais de la Légion d’honneur, le jardin qui rappelle ce que furent les Tuileries.
Les ponts aussi se succèdent, très nombreux sur un parcours restreint. C’est d’abord le pont de l’Archevêché, qui fait communiquer la pointe orientale de la Cité avec la rive gauche (pl. 17); puis, le pont d’Arcole, le pont au Double, le pont Notre-Dame et le Petit-Pont, le pont au Change et le pont Saint-Michel. Aucun d’eux, dans leur état actuel, n’est ancien, mais le Petit- Pont, en face de la rue Saint-Jacques, et le pont Notre-Dame, à l’extrémité sud de la rue Saint-Martin, marquent l’emplacement des deux premiers ponts qu’ait eus Paris ; ils existaient dès l’époque romaine, et sans doute déjà au temps des Gaulois.
Le Pont-Neuf est et restera longtemps, il faut l’espérer, le doyen des ponts parisiens, car il date du dernier quart du xvie siècle, et, sauf quelques réparations inévitables, sa forte structure est demeurée intacte. C’est un monument d’art, digne en son genre de figurer et de compter parmi les autres édifices que nous a laissés cette belle époque. Commencé en 1 577, il fut achevé, on le sait, en i6o3. A qui revient l’honneur de l’avoir construit ? Les documents manquent malheureusement pour l’établir avec précision ; mais on a de bonnes raisons de penser que trois architectes éminents y collaborèrent : du Cerceau, Pierre Lescot et Guillaume Marchand. Ils eurent un premier mérite : celui de consentir à ne pas ie charger de maisons.
Cela nous paraît simplement le sentiment de gens qui ne sont pas des barbares; mais, à cette époque, il fallait quelque énergie et un goût bien réellement artistique pour rompre en visière avec une coutume qui semblait toute naturelle ; les quatre ponts alors existants n’étaient-ils pas ainsi habités ? Un autre mérite, plus considérable, fut d’avoir conçu une œuvre d’art, alors qu’un pont n’avait jamais été jusque-là con-
sidéré que comme une construction d’ordre pratique et utilitaire.
On était, heureusement, au xvie siècle. A quelle autre époque antérieure eût-on, d’ailleurs, songé à décorer l’œuvre de mascarons et de figures sculptés finement, à l’orner de demi-lunes en encorbellement qui, bien évidemment, ne sont là que pour le plaisir de l’œil, et surtout de l’œil des mariniers, gens peu habitués jusqu’alors à un pareil luxe ! Tout, dans le Pont-Neuf, respire l’ampleur, la force, l’élégance.
Nous parlions de ponts exempts de maisons. Les hommes du moyen âge n’imaginaient pas qu’ils pussent être autrement construits que bordés d’immeubles supprimant toute vue sur la rivière, comme si l’on en avait eu honte. L’exemple du pont Notre-Dame, cité plus haut (p. io), en est la meilleure des preuves. Il est évident que la municipalité eut l’intention de le rendre plus beau en prescrivant qu’il serait orné d’élégantes maisons, — et l’exemple du Pont-Neuf prouve qu’en matière de goût artistique, le sentiment peut complètement changer en moins de cent ans.
Les dernières constructions de ce genre furent celles du pont Saint-Michel, enfin démolies dans les premiers mois de 1 808. Voici le sentiment que leur survivance inspirait au Journal de V Empire, à la date du 27 février 1807 :
«... S’il était permis aux Parisiens, déjà comblés de tant de faveurs, d'en solliciter de nouvelles, ils oseraient peut-être rappeler ces maisons du pont Saint-Michel qui survivent, sans qu’on puisse en assigner de raison, à celles du Pont-au-Change, du pont Notre-Dame et du pont Marie. On remarquerait qu’en supposant que des considérations d’un ordre supérieur, parce qu’elles auraient l’intérêt du pauvre et la majesté du culte pour objet, empêchassent de rien retrancher des bâtiments de l’Hôtel-Dieu en dedans de l’île Notre-Dame et de ceux de l’Archevêché, il n’y aurait plus que deux cent cinquante toises de maisons à abattre pour achever de découvrir le cours de la Seine sur toute son étendue ; que les maisons des rues de la Huchette, de
LA SEINE, SES QUAIS ET SES PONTS
la Bûcherie et des Grands Degrés qu’il faudrait faire disparaître sont en général de peu de valeur, et que leur destruction peut être considérée comme un moyen d’assainissement nécessaire au quartier dont elles occupent une partie. »
Dans cette région centrale du bassin parisien, les quais offrent une activité commerciale qui, depuis bien longtemps, s’est spécialisée, et les rend infiniment intéressants.
La Cité, presque entièrement occupée aujourd’hui par d’imposants édifices publics, n’a guère laissé de place au commerce qu’à sa pointe occidentale, au delà du Palais de Justice : là, les quais des Orfèvres et de l'Horloge, comme leurs noms l’indiquent, ont gardé plusieurs magasins d’orfèvrerie, de lunetterie, d’optique, d’horlogerie, et aussi de médailleurs, qui eux aussi sont des orfèvres.
Sur la rive droite, les quais de Gesvres et de la Mégisserie sont presque exclusivement bordés de boutiques de marchands d’oiseaux et de graines pour la culture des jardins, — commerces aimables, qui attirent en grand nombre les badauds et les acheteurs.
Les quais de la rive gauche, eux, appartiennent à peu près complètement à la librairie. Du Petit-Pont à la rue de Beaune, les quais Saint-Michel, des Grands-Augustins, Conti, Malaquais, Voltaire sont complètement envahis par cet important négoce. Il a eu son origine, avant la Révolution même, sur les parapets des quais, où les bouquinistes régnent aujourd’hui sans partage, surtout depuis qu’ils ont obtenu le droit d’y sceller leurs boîtes, qu'auparavant ils devaient apporter chaque matin pour les enlever à la nuit. Ces boîtes ont leurs fervents et quotidiens visiteurs, trop absorbés dans leur chasse à l’incunable ou à l’édition princeps pour admirer le magnifique coup d’œil qui est à leur portée. On se rappelle peut-être que l’académi-
cien Xavier Marmier légua une somme d’argent à ses amis les bouquinistes des quais. Un autre membre de l’Institut, M. Jules Lair, érudit aussi distingué qu’administrateur entendu d'importantes Sociétés commerciales, venait chaque jour, suivi pas à pas de sa voiture, faire une rapide perquisition dans les boîtes et y trouvait parfois des trésors. Mais les bouquinistes ont une concurrence redoutable, celle des librairies installées dans les maisons du quai, où les livres sont plus frais, mieux habillés et le plus souvent beaucoup plus précieux qu’en face.
Le Pont des Arts date du Consulat. (PL 19). Il eut beaucoup de succès quand on l’inaugura en i8o3, et le péage fit des affaires d’or. On venait s’y promener, pour le plaisir des yeux. Des bancs y ont été conservés, mais, depuis longtemps, il est dépourvu des arbustes qu’on y disposait pendant la belle saison.
Le Pont du Carrousel a été construit en 1834 par l’ingénieur Polonceau. Il y eut une intention d’art, digne d’être signalée pour l’époque, à orner ses deux extrémités de statues, dues au ciseau de Petitot, et qui sont d’ailleurs assez médiocres. Il s’agissait surtout de décorer les bureaux du péage pratiqués dans d’affreux cubes de fonte qui servirent de piédestaux. En 1907- 1908, ces piédestaux ont disparu et ont été remplacés par des socles de pierre, lors de l’élargissement des accès du pont sur les deux rives. Cette opération si utile a été particulièrement lente à se terminer.
Le Pont Royal, œuvre majestueuse de Gabriel l’aîné, remplaça en 1 685 un pont de bois construit un peu en amont, en face de la rue de Beaune. Bien que ses pentes aient été adoucies en 1 852, il se présente toujours en forme de dos d’âne, très accentuée et très cruelle aux chevaux attelés à de lourds véhicules; mais l’on doit reconnaître que cette forme n’était pas sans force et sans beauté.