‹ La voie publique et son décorChapitre 21 sur 87 · LES CURIOSITÉS DE LA RUE · texte numérisé non relu

LES CURIOSITÉS DE LA RUE

La rue est moins gaie qu’aux temps passés. Elle est plus animée, plus bruyante, plus « grouillante », si l’on nous passe l’expression, mais elle n’a plus cet aspect bon enfant, un peu naïf, que lui donnaient les mœurs d’antan. Les vrais flâneurs s’y font rares, car chacun court à ses affaires, et les camelots, hélas ! ont succédé à bon nombre de petits commerçants ambulants, dont le chant, varié autant que la marchandise qu’ils annonçaient, a tant diverti nos pères ; de plus en plus, les embarras et le tumulte de la circulation les refoulent dans les voies peu fréquentées.

Nous avons encore les marchands des quatre saisons, les Chands de tonneaux , les « réparateurs de porcelaines, d’objets d’art et d’antiquité » ; on entend parfois crier : « Habits à vendre » ; il y a encore, sous de nombreuses portes cochères, des marchandes de pommes de terre frites, providence des « midinettes », et des marchands de marrons sur le seuil de quelques cabaretiers ; mais bien des industries pittoresques et amusantes de la voie publique ont disparu.

Il faut être vieux pour se rappeler les marchands de coco avec leur fontaine à sonnailles sur le dos, les marchandes de

plaisirs : « Voilà le plaisir, Mesdames ! » — , et plus vieux encore pour avoir vu circuler les robustes porteurs d’eau dont les deux seaux s’équilibraient aux extrémités d’un bâton courbé porté sur l'épaule.

Doit-on regretter la suppression des orgues de barbarie ? Certes, ils blessaient à juste titre les oreilles sensibles, mais le bon peuple prenait tant de joie à entendre leurs mélopées ! Le Pont-Neuf n’attire plus les badauds par les innombrables charlatans, baladins, marchands d’orviétan et d’élixirs qui s’y donnaient rendez-vous ; il faut dire que la race n’en est pas tout à fait perdue ; sur certaines places, notamment place de la Bastille, ou à l’entrée d’une rue momentanément barrée, et les jours de grandes fêtes, un peu partout, on les voit installés derrière un petit comptoir volant, offrir toutes espèces de produits dont l’efficacité, la durée, le bon marché ne font pas de doute, à les en croire.

Le Parisien d’autrefois avait des habitudes, des manies qui lui étaient chères, quand il se promenait à travers les rues : il allait régler sa montre à l'horloge de la Bourse, acheter son tabac à la Civette, écouter à midi les douze coups du bourdon de Notre-Dame ; il rentrait dîner à six heures au plus tard ; car, sauf la classe ouvrière, tout le monde dînait à six heures, il y a quarante ans. Aujourd’hui, on rencontre des horloges, pneumatiques ou autres, presque à chaque pas (rendons-leur cette justice qu’elles sont très rarement d’accord) ; le tabac est également frais dans tous les débits ; le bourdon de la Cathédrale n’a plus guère d’auditeurs, et les rues ne sont jamais si encombrées qu’entre six et sept heures du soir, car maintenant, on ne dîne pas beaucoup avant huit heures. Pour s’en persuader, il suffit de se trouver aux abords de la gare Saint-Lazare ou sur la place de la République, vers sept heures : on peut s’y rendre

compte de la formidable intensité du mouvement des piétons qui s’y produit à ce moment-là.

Il subsiste quelques vieilles traditions, cependant, dont Paris demeure le fidèle observateur : le culte des morts à la Toussaint, les petites boutiques du jour de l’an, le Mardi-gras et la Mi-Carême, la foire aux jambons et la foire aux pains d’épices, fêtes de plus en plus chômées et prolongées.

La promenade de Longchamp, aux derniers jours de la semaine sainte, a été abandonnée ; elle est remplacée avec avantage, au mois de juin, par l’élégante fête des fleurs. Quant aux fêtes dites de quartiers, le goût s’en est développé à un point extrême, si bien que les anciens boulevards extérieurs en sont le théâtre à peu près constant, malgré le6 protestations des riverains.

Du passé encore, il nous reste le marronnier du 20 mars aux Tuileries, devancé maintenant par de jeunes rivaux des Champs- Elysées ; le canon du Palais-Royal qui tonne quand le soleil daigne frapper sur la lentille qui produit la déflagration de la poudre ; l’horloge lumineuse placée au-dessus de la porte principale de l’église Saint-Paul, rue Saint-Antoine, qui marque l’heure et la minute ; le carillon, récemment restauré, de Saint- Germain-l’Auxerrois, qui se fait entendre habituellement au coup de quatre heures de l’après-midi.

Et c’est tout, ou à peu près, car le coup de canon qui part, chaque jour à midi, du haut de la tour Eiffel est une institution trop moderne pour appartenir déjà à la tradition. On peut en dire autant des enseignes lumineuses à feux intermittents, qui ont si mal à propos américanisé l’aspect de nos boulevards. Mais ce qui a dû être de tous les temps, c’est l’insurmontable attraction des Parisiens pour les événements fortuits que la rue fait naître à tout instant : un accident de voiture, une dispute,

un ivrogne emmené au poste, un soupçon de drame à l’intérieur d’une maison, mille autres faits d'ordre aussi banal, déterminent d’énormes attroupements, que la police a peine à disperser ; le passant qui paraissait le plus pressé s’y attarde un quart d’heure, le cycliste descend de sa machine et pénètre avec elle dans la foule, les gavroches se faufilent au premier rang : tout le monde veut avoir vu « ce qu’il y a », pour y prendre une émotion souvent malsaine, qui se traduira ensuite par des récits fortement exagérés. Qu’un crime retentissant se produise : pendant plusieurs jours, la foule se renouvellera sans relâche devant l’endroit qui en fut le théâtre, et c’est récemment (en 1 907) que la sagesse du préfet de police, en interdisant l’accès de la Morgue à quiconque ne pouvait justifier de bonnes raisons d’y entrer, a mis fin à la plus odieuse des exhibitions, lorsqu’elle n’est offerte qu’à la cynique curiosité d’indifférents.

Un dernier trait, pour ne pas finir ce chapitre sur une note trop lugubre. Il s’agit des dimanches parisiens. Quel étrange contraste offre, ce jour-là, la voie publique avec son mouvement fiévreux de la semaine ! Les rues les plus encombrées à l’ordinaire deviennent désertes comme par enchantement ; les voitures ont toute liberté pour circuler rue de Richelieu, rue Montmartre, au faubourg Montmartre et partout ailleurs où, tout autre jour, elles ont mille difficultés à vaincre. Quant aux voies habituellement tranquilles du quartier Saint-Georges, du faubourg Saint-Germain, elles sont dans une léthargie plus complète encore. Ne croyez pas, cependant, que les Parisiens aient tous émigré dans la banlieue. Beaucoup, il est vrai, ont envahi les gares et les tramways dès la première heure et ne rentreront que tard dans lagrande cité à demi endormie; mais il en reste assez encore pour peupler les jardins publics, les squares et certaines grandes artères qui restent la promenade dominicale par excel-

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lence : la rue Saint-Antoine, la rue de Rivoli, les Champs-Elysées jusqu’à l’entrée de l'avenue du Bois, les grands boulevards sont, ce jour-là, fréquentés par une clientèle attitrée qu’on y chercherait vainement tout autre jour.

Ces manifestations si diverses de la vie parisienne sont en quelque sorte extérieures à la voie qui leur sert de théâtre : mais les rues de Paris, considérées en elles-mêmes, présentent bien des particularités dont il convient de noter au moins les principales. La plus longue rue existant actuellement est celle de Vaugirard, qui a quatre kilomètres trois cent cinquante mètres, entre la rue Monsieur-le-Prince et la porte de Versailles et s’augmente encore en ce moment d’une centaine de mètres par son prolongement jusqu’au boulevard Saint- Michel. On cite après elle la rue des Pyrénées (3 5 1 5 mètres), le quai d’Orsay (3 405 mètres), le boulevard Saint-Germain (3 i5o mètres), la rue de Rivoli (2 950 mètres), le boulevard Voltaire (2 85o mètres), le boulevard Raspail (2 730 mètres).

Inversement, la rue des Degrés, qui réunit la rue de Cléry à la rue Beauregard, n’a que cinq mètres soixante-quinze de longueur, et la rue du Paon-Blanc, entre le quai et la rue de l’Hôteî-de-Ville, dix-neuf mètres cinquante.

Les voies les plus larges sont l’avenue du Bois de Boulogne, de la rue de Presbourg à l’entrée du Bois : 1 20 mètres, — et le cours de Vincennes, 83 mètres. En revanche, la rue du Paon- Blanc, déjà nommée (pl. 24), n’a qu’un mètre trente ; elle rappelle, par cette exiguité de dimensions, une rue de Bruxelles que les étrangers vont voir pour cette cause, et qui s’appelle la rue d’un Homme. Il faut également citer la rue Grenier-surl’Eau, dans sa partie voisine de la rue des Barres (pl. 24).

Bien d’autres variétés se présentent dans cette apparente

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