‹ La voie publique et son décorChapitre 25 sur 87 · DÉNOMINATIONS ET DÉFINITIONS · texte numérisé non relu

DÉNOMINATIONS ET DÉFINITIONS

Au cours des chapitres qui précèdent, nous avons eu, à plusieurs reprises, occasion de parler des noms de rues qui, à travers les siècles, se sont conservés et ont conservé dans la langue courante le souvenir du passé. Ils sont encore, heureusement, fort nombreux, et le souhait de tous les historiens serait qu’ils fussent toujours maintenus. C’est un vœu ambitieux, et nos ancêtres eux-mêmes en furent mauvais observateurs, car dès le moyen âge les dénominations primitives furent souvent dénaturées par le langage populaire et devinrent incompréhensibles.

Prenons quelques exemples parmi celles qui existent encore : la rue Gît-le-Cœur se nomma d’abord rue Gilles-Queux , la rue de la Jussienne, rue Sainte-Marie P Egyptienne ; la rue des Jeûneurs, rue des Jeux-Neufs ; les noms des rues Vivienne, Payenne, Bleue sont des formes féminisées de noms d’hommes : Vivien, Payen, Bleu.

Mais comment ne pas s’étonner qu’à un certain moment, une assemblée composée d’hommes sérieux ait pu imaginer de modifier sciemment divers noms de rues, en y introduisant des variantes qui constituaient de véritables calembours, ou en supprimant un qualificatif qui donnait au nom sa raison d’être et sa valeur historique! C’est de 1878 à 1882 que le conseil municipal fut animé parce beau zèle. Il commença par s’attaquer à la dénomination si ancienne, si suggestive de la rue d’Enfer, et en fit la rue Denfert-Rochereau ; la place d’Enfer subit naturellement le même sort, si bien qu’il existe une gare de chemin de fer, l’ancienne gare d’Enfer du chemin de fer de

Sceaux, qui porte maintenant le nom fort inharmonieux de « Paris-Denfert. »

Une toute petite rue du quartier Saint-Sulpice, la rue Carpentier, mentionnée dès le xvne siècle sous le nom de Charpentier ou Charpentière, devint la rue Pape-Carpentier , en l’honneur d’une très méritante institutrice et directrice d’Ecole normale.

A Auteuil, la rue delà Fontaine, ainsi nommée de temps immémorial parce qu’elle conduisait â une fontaine d’eau minérale encore respectée aujourd’hui, est devenue rue La Fontaine , pour commémorer la mémoire de l’illustre fabuliste et à Passy, le chemin de la Croix est devenu rue Eugène Delacroix.

D’autre part, la municipalité transformait des noms de rues, tels que rues des Vieilles-Haudriettes, — Neuve-des-Petits- Champs, — Neuve-des-Capucines, en rues des Haudriettes, des Petits-Champs, des Capucines, sans se rendre compte qu’il n’y a plus de raison actuelle de conserver le souvenir de ces noms si on n’y maintient accolée l’épithète qui les commentait et les datait.

Nous n’avons plus à redouter le retour de pareilles facéties.

Le hasard ou la malice des Parisiens, suivant les cas, a baptisé certaines rues de noms bien singuliers : la rue de la Santé , bordée d’hôpitaux, mène à la prison du même nom, affectée depuis quelques années au dernier séjourdes condamnés à mort. — La rue de la Gaîté conduit au cimetière du Montparnasse. — La rue du Château- des-Rentier s , dans un des quartiers les moins fortunés de la ville, porte évidemment une appellation ironique, — et de même, sa voisine, la rue du Dessous-des-Berges , — car on imagine mal une voie ayant cette situation.

Il est aussi des noms amusants, dus à des enseignes, ou à

io8

une circonstance locale, ou à un fait inconnu, que l’on fera bien de maintenir, précisément parce qu’ils sont amusants : les rues de la Grande et de la Petite-Truanderie, qui rappellent le voisinage de la Cour des Miracles, la rue du Chat-qui-pêche, aboutissant au quai Saint-Michel, les rues qui doivent leur dénomination à un moulin disparu : Moulin de Beurre, Moulin de la Pointe, Moulin des Prés, Moulin de la Vierge ; la rue des Mauvais-Garçons ; l’impasse de la Grosse-Bouteille, celle du Pré-Maudit. Mais pourquoi, en 1877, a-t-on débaptisé dans le XIIIe arrondissement le chemin de la Coupe-des-Terres-au- Curé pour en faire la rue des Terres-au-Curé ? Le premier vocable n’était-il pas beaucoup plus pittoresque ?

On se demande souvent d’où vient le nom de la rue Campagne-Première, dans le quartier Montparnasse. Sans doute de ce que, lorsqu’elle fut ouverte, la campagne était toute proche, ce qui serait, d’ailleurs, d’un mauvais style. La vérité est que le général Taponier, qui possédait là des terrains, la dénomma ainsi en souvenir de sa première campagne.

A Passy, la rue Claude-Chahu , bien qu’évoquant des idées folâtres, commémore la fondation de la paroisse du lieu par la veuve de messire Claude Chahu, qui possédait la seigneurie sous Louis XIV.

Il a fallu guerroyer beaucoup, il y a quelques années, pour obtenir le maintien du nom delà rue de la Tombe-Issoire, l’une des dénominations les plus anciennes et les plus curieuses qui soient, consacrant l’existence des tombes qui bordaient la voie romaine en prolongement de la rue Saint-Jacques, et peut-être de la sépulture d’un géant légendaire nommé Isoré.

Certains historiens ont voulu voir dans les noms des rues des Volontaires (XVe arrondissement) et des Partants (XXe) une allusion aux engagements volontaires de la Révolution ; c’est

une double erreur : la première se nommait ruelle Volontaire, au xvme siècle, et la seconde est le nom d’un lieu-dit de Charonne, mentionné sous Louis XIII.

Le nom de la place du Combat et une station du Métropolitain, à Belleville, perpétuent fort à propos le souvenir de l’ancienne barrière du Combat. On aimait penser que cette dénomination était pour honorer la résistance des Parisiens aux armées alliées dans ces parages en 1814. Mais non : il s’agit de combats d’animaux, spectacle plus cruel que féroce, dont les Parisiens étaient très friands, il y a cent ans, et qu’on n'a interdit que trop tard.

La nomenclature des voies de l’ancien Paris ne comportait que des rues , — dont le vocable pour certaines était précédé du qualificatif « grant » ou « petite », — et des impasses, assez nombreuses, dites « rues sans chief ». Avec le temps, ces désignations s’accrurent d’un grand nombre des termes nouveaux, les uns justifiés, les autres bizarres et d’origine exotique, sur lesquels il convient de présenter quelques brèves remarques.

Page 1