TOUR SAINT-JACQUES
TOURS ET COLONNES iji
C’est une charmante construction rectangulaire, couronnée par un clocheton du meilleur goût. En 1370, Charles V, malgré les mauvais souvenirs que le Palais lui rappelait du temps de sa régence, y fit placer, à hauteur du premier étage, une horloge construite par l’Allemand Henri de Vie. Ce fut la première horloge publique parisienne. Peut-être inspira-t-elle aux Rouennais l’idée de leur célèbre « gros horloge », dont la tour ne date que de 1389.
Sous Henri III, l’horloge de Henri de Vie fut l’objet d’une décoration très artistique : Germain Pilon l’orna de statuettes allégoriques que recouvrit un gracieux auvent en forme de demicercle. L’injure des ans et des hommes avait fort dégradé cet ensemble charmant; il a repris aujourd’hui son aspect d’antan. Par elle-même, autant que par le cadre admirable où elle se place, la tour de l’Horloge est un des principaux éléments artistiques de Paris.
A la différence du cadre, qui est moins riche, nous mettrons sur le même rang la Tour de Jean sans Peur. (PI. 36.) C’est le seul vestige conservé de l’hôtel que les ducs de Bourgogne, Philippe III et son fils Jean sans Peur, s’étaient fait construire, vers 1400, entre les Halles et la rue Saint-Denis : il permet de se représenter l’importance que devait avoir le manoir entier. Abandonné au xvie siècle, l’hôtel de Bourgogne connut une nouvelle célébrité en devenant salle de spectacle : c’est là qu’est née la Comédie-Française. Puis, peu à peu, les bâtiments, de nouveau abandonnés, s’écroulèrent ; on construisit des maisons d’habitation sur leur emplacement. Seule, la tour dut à sa solidité de rester debout et de braver les siècles. Sa fière prestance féodale n’attira même pas sur elle le courroux de la Révolution. Sans doute, quelques patriotes avaient trouvé moyen de s’y héberger à bon compte; ils eussent trouvé mauvais de céder
132 LE DÉCOR DE LA VOIE PUBLIQUE
la place aux démolisseurs. Le percement de la rue Étienne- Marcel la mit tout à coup en pleine valeur et on l’admira malgré son état de délabrement. La Ville de Paris sentit toute la valeur de ce joyau du passé, à peu près unique avec les tourelles de l’hotel Clisson; en 1874, sur le rapport de Viollet-le-Duc, elle l’acheta avec le terrain environnant, fit construire une maison d’école, planter un jardinet et restaurer le monument, qui en avait bon besoin. Il est désormais sauvé.
C’est un donjon aussi bien qu’une tour, dont le plan est celui d’un carré long. Trois étages se superposent, les deux premiers percés de vastes baies ogivales, le troisième d’ouvertures rectangulaires. Au-dessus, règne une galerie de mâchicoulis que surmonte un toit à pignon aigu, moderne. L’aspect est donc rébarbatif et militaire, tel qu’il devait plaire à ses belliqueux propriétaires ; mais les ducs de Bourgogne étaient aussi grands amis des arts, et ils ont laissé libre cours à leur architecte, — quelque modeste maître maçon, — pour réaliser une merveille de grâce discrète. L’escalier, en vis, comme on les construisait tous alors, élève sa spirale autour d’un pilier formant noyau, lequel à son extrémité supérieure se termine par un chapiteau. Sur ce chapiteau repose un vase, — sorte de pot à fleurs, — d’où jaillissent les branches d’un chêne qui épousent les contours des nervures de la voûte. C’est certainement l’une des plus jolies oeuvres de sculpture architecturale qu’ait produites l’art du moyen âge.
La T our Saint- Jacques, — la plus chère aux Parisiens, appartient à l’extrême fin du gothique flamboyant, dont elle a toutes les élégances. Les dates de sa construction sont connues de façon positive : i5o8 à i522. Elle s’élevait au nord du portail d’une église consacrée à Saint-Jacques-la-Boucherie, dont l’emplacement correspondait à la partie du square actuel qui longe la
TOURS ET COLONNES
rue de Rivoli. (PI. 36.) Faut-il croire, comme l’écrivait en 1758 le curé de la paroisse, que la construction de la tour ne coûta que i3o livres? Cela nous paraît bien inadmissible, à moins de supposer que des bienfaiteurs anonymes donnèrent le surplus de cette somme fournie par la fabrique, ou que les ouvriers travaillèrent « pour l’amour de Dieu ». L'église, fermée en 1790, fut démolie en 1797. Toutefois, une clause que l’on s’étonne de constater à cette époque, stipula que la tour serait épargnée. On ne saurait trop rendre grâces à la mémoire de l’homme de goût qui imposa cette réserve.
Demeurée debout, la tour ne fut guère honorée; des masures, un marché de friperies sans nom, s’installèrent alentour; l’édifice lui-même, bien qu’acquis par la Ville en 1 836, fut loué à diverses industries, notamment à une fonderie de balles.
Lorsqu’en 1 853, les grands travaux de Paris en furent arrivés à la croisée du boulevard Sébastopol et de la rue de Rivoli, on trouva la solution la plus heureuse pour mettre la tour Saint-Jacques en pleine valeur : elle occupa le centre d’un square bordé par quatre voies également spacieuses. Il avait fallu abaisser le niveau du sol, sensiblement plus élevé que maintenant, ce qui motiva le remaniement de l’assise inférieure de la tour; elle fut transformée en plate-forme, à laquelle on accède par un perron ; des arcades ogivales y furent ménagées et au centre on plaça une statue de Biaise Pascal, par Cavelier, en mémoire des expériences qu’il avait faites, du sommet du monument, sur la pesanteur de l’air. La même pensée peut-être a présidé, de nos jours, à l’installation d’un observatoire météorologique à l’étage le plus élevé de la tour. La hauteur totale est de 52 mètres.
Détail que les archéologues n’ont pas assez mis en lumière, la face nord de la tour, sur la rue de Rivoli, est pourvue de deux
LE DÉCOR DE LA VOIE PUBLIQUE
charmants balcons en encorbellement. N’était la hauteur qui les sépare du sol, — dix ou quinze mètres, — on pourrait admettre l’hypothèse de chaires extérieures, comme en avaient quelques églises du moyen âge. Du moins, il est probable qu’à certaines occasions un prêtre montait y donner la bénédiction ou montrer quelque reliquaire aux fidèles.
La Tour du Vertbois flanquait l’angle nord-ouest de l’enceinte du prieuré de Saint-Martin-des-Champs. (PI. 37.) En 1712, les religieux la cédèrent à la Ville qui y accola une fontaine publique. Devenu, comme on sait, Conservatoire des Arts et Métiers en 1798, le prieuré doit à cette nouvelle incarnation d’avoir été à peu près entièrement respecté. Cependant, à la fin de l’année 1877, des bruits alarmants circulèrent au sujet de la tour et de la fontaine; elles étaient menacées de disparaître, absorbées dans l’alignement d’une nouvelle façade d’angle du Conservatoire. Les archéologues s’émurent, firent mille démarches. Ils n’eussent peut-être pas eu gain de cause si l’un d’eux n’avait prié Victor Hugo d’intercéder. Le grand poète écrivit une lettre dont la première phrase était suffisamment typique : « Démolir la tour, non! Démolir l’architecte, oui!... » et il n’en fallut pas plus. Le vieux monument était sauvé. Pour célébrer la victoire, une inscription y a été apposée, rappelant le vœu des antiquaires parisiens.
Nous aurions aimé mentionner ici la Tour du Prévôt. C’était, à proprement parler, une élégante tourelle d’escalier, de la Renaissance, attenant à des bâtiments de la même époque et qui passaient pour avoir été habités par quelque prévôt de Paris. Les amis de l’art entraient volontiers dans le passage Charlemagne pour voir ces aimables constructions ; malheureusement, au printemps de 1908, le propriétaire vandale a tout fait démolir, sans crier gare.