TOUR EIFFEL. COLONNE DE CATHERINE DE MÉDICIS
TOURS ET COLONNES
Il y a à Passy une rue de la Tour, et le nom en est justifié parce que l’on voit, dans le jardin de l’immeuble qui porte le n° 86, une assez haute tour, d’allure très moderne, d’ailleurs. (PI. 37.) Les savants locaux, toujours avides de notoriété pour leur pays, y ont vu le reste d’un château de Philippe le Bel, en se fondant sur un document de 1 3 1 2, daté, par ce roi, de Passy. Mais rien ne prouve qu’il s'agisse de Passy près Paris, lequel à cette époque n’était qu’un canton purement rural. Tout ce que l’on sait de certain, c’est que la tour de Passfy existait au moins dès le xvme siècle, qu’elle fut complètement remaniée au commencement du siècle suivant, et de nouveau fort restaurée en 1897. En dépit de son aspect féodal, elle a surtout l'air d’un pigeonnier.
La 'Four Eiffel. (PI. 38.) — Au commencement de l’année 1886, l’ingénieur Georges Eiffel fit agréer parles pouvoirs publics la construction au Champ de iMars d’une tour haute de 3oo mètres qui devait, par ces dimensions mêmes, être une des principales curiosités delà future Exposition Universelle de 1889. Il en fut beaucoup question aussitôt; des techniciens déclarèrent l’opération irréalisable, d’autres, ruineuse, d’autres louable et digne d’être menée à bonne fin. Le public demeurait assez sceptique ou du moins expectant : les chantiers s’ouvrirent en janvier 1887. C’est alors qu’un groupe d’écrivains et d’artistes, éminents pour la plupart, publia une protestation plus que véhémente. En voici quelques passages :
« Nous venons... protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’histoire et de l’art menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « tour de Babel ».
LE DÉCOR DE LA VOIE PUBLIQUE
« ... Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique ellemême ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le déshonneur de Paris... Et pendant vingt ans, nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée... »
Les vingt ans sont maintenant écoulés, et sans doute, parmi les signataires de ce morceau indigné, aucun de ceux qui survivent ne songerait à renouveler sa protestation. Quant à ceux qui ont disparu, c’étaient : Meissonier, Gounod, Ch. Garnier, Édouard Pailleron, Gérôme, Bouguereau, Eugène Guillaume, Alexandre Dumas, Coppée, Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, Guy de Maupassant, etc., etc.
La tour n’en sortit pas moins de terre pour monter vers les astres, sous l’œil insatiablement intéressé d’innombrables curieux, et ce ne fut pas un des moindres mérites du constructeur d’avoir achevé son œuvre pour la date fixée. Mais ce n’est pas non plus son grand mérite : le principal est d’avoir réalisé un monument unique au monde, et dont la France a lieu d’être hère, chef-d’œuvre de force et d’audace dans la science de la métallurgie, de la résistance des métaux et de la statique. Seuls, les hommes du métier peuvent s’en rendre un compte précis. Q*uant au public, il se borne à être émerveillé. Il faut convenir, cependant, que ceux qui placent l’idéal des proportions de l’art dans un tableau de Meissonier ou une statuette de Tanagra, ont le droit d’éprouver une réelle déception.
Ajoutons, à l’adresse des ingrats qui ont tant honni la tour Eiffel au nom du patriotisme, qu’elle rend maintenant les plus grands services à la science militaire comme poste de télégraphie sans fil.
TOURS ET COLONNES
Les colonnes ne sont guère, en réalité, autre chose que des tours, mais de volume moindre et de forme invariablement cylindrique. De tout temps, depuis l’âge des pyramides, les hommes ont aimé à construire ce genre de monuments en élévation, et l’antiquité classique en a laissé d’admirables types. Le moyen âge, cependant, n’éleva pas de colonnes, sans doute de peur d’avoir l’air d’imiter le paganisme.
La plus ancienne colonne qui existe à Paris date du xvi» siècle : elle est connue sous le nom de Colonne de Catherine de Médicis, ou de la Halle au Blé, — et plus exactement aujourd’hui de la Bourse de Commerce, — car c’est au flanc oriental de ce monument qu’elle se trouve. (PI. 38.)
En 1572, la reine Catherine de Médicis, jugeant que le Louvre et les Tuileries ne lui suffisaient pas, avait eu la fantaisie de se faire édifier un troisième palais, égal en magnificence aux deux premiers, à l’ouest des Halles. L’entreprise fut réalisée assez rapidement, et les contemporains s’extasièrent. On admirait notamment une haute colonne en pierre, d’ordre dorique, cannelée et chargée de sculptures délicates, œuvre de Jean Bullant. Un escalier en vis conduisait jusqu’à la plateforme supérieure, laquelle était surmontée d’un campanile supportant une sphère. C’était, en effet, pour ses observations astrologiques que Catherine avait fait élever cet élégant observatoire.
Au xviie siècle, l’hôtel de la reine devint l’hôtel de Soissons, et il conserva ce nom, même alors que les princes de la maison de Savoie en furent devenus acquéreurs et le laissèrent presque à l’abandon. En 1719, il fut question de le jeter bas pour mettre à sa place les bureaux de la banque de Law. Des plans furent levés à cet effet. L’un d’eux était accompagné de cette note : « Il y a dans cet hostel une colonne qui est un des plus agréables
LE DÉCOR DE LA VOIE PUBLIQUE
monuments qui soit à Paris, qu'il fault tâcher de conserver et, en construisant la place, elle peut en faire le centre, ainsy que je l'ay dessigné, et ce faisant, avec des portiques tout autour, on fera la plus belle et la plus agréable place de change qui soit... »
L'architecte qui avait de pareilles vues a droit à des louanges. Ce n’est, cependant, qu’en 1749, que la démolition de l’hôtel de Soissons fut formellement décidée. La colonne fut de nouveau ébranlée sur sa base. Un écrivain bien connu, Bachaumont, s’entretenait avec l’ardeur la plus méritoire pour la sauver, et afin d’en être bien assuré, il l’acheta de ses deniers pour la rétrocéder à la Ville, qui de son côté avait acquis le terrain de l’hôtel en vue d’y construire la Halle au Blé. La colonne demeura donc partie intégrante, quoique extérieure, de ce dernier édifice, et on l’agrémenta d’une fontaine. En 1887, la Halle au Blé disparut pour faire place à la Bourse de Commerce, mais ses murs de fond ayant été conservés, la colonne, qui y adhérait, ne fut nullement inquiétée. Il n’y avait plus à craindre, au reste, à cette date, que l'on osât songer à la renverser.
Moins heureuse que la Colonne de Catherine de Médicis, qui a fièrement assisté à toutes les transformations qui s’accomplissaient à ses pieds, la Colonne Vendôme a connu les pires vicissitudes. (PI. 39.)
Par arrêté du Ier octobre i8o3, le Premier Consul avait décidé qu’ « il sera élevé à Paris, au centre de la place Vendôme, une colonne à l’instar de celle érigée à Rome en l’honneur de Trajan... Elle supportera la statue pédestre de Charlemagne ».
Il n’en fut plus question pendant trois ans. En 1806, il ne fallut pas beaucoup d’efforts pour obtenir de l’empereur qu’à la statue projetée de Charlemagne fût substituée la sienne propre.