LE PONT-NEUF ET LA STATUE D’HENRI IV
Photo des Mo uu aïeuls Historiques.
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mais qui n’en fut pas moins une innovation, une révolution clans la physionomie de Paris.
L’édit royal prescrivait aux propriétaires de faire bâtir « sur la lace de ladite place ung pavillon couvert d’ardoizes, ayant des arcades et une gallerye au-dessoubs avec des boutiques ouvertes dans ladite gallerye ayant ledit pavillon, la muraille estant sur ladicte Place Royale en pierre de taille et en bricque, selon le desseing qui en a esté dressé par commandement de Sa Majesté... »
Plus heureuse que beaucoup d'autres places parisiennes dont la construction a été inspirée par les mêmes principes de symétrie, la place Royale, — maintenons-lui son nom historique, — a conservé son aspect primitif. Située, comme elle l’est, dans ce calme quartier du Marais qui compte encore tant de beaux hôtels du xvn® siècle, elle en reste le charme et le principal ornement. (PI. 4.)
Henri IV avait rêvé pour cette même région une transformation plus importante encore. Le Marais, entre la place Royale et le Temple n’était, comme son nom l’indique, qu’un vaste champ de cultures maraichères. Le roi voulut en faire un quartier neuf, percé de rues d’un dessin géométral, aboutissant à une vaste place qui aurait porté le nom de Place de France. Le plan seul en fut réalisé ; mais, peu après, des rues ayant été ouvertes sur l’emplacement désigné, Louis XIII voulut qu’en souvenir du projet de son père elles portassent des noms de provinces de France : c’est à cela que sont dues les dénominations portées par les rues de Bretagne, du Perche, etc.
La Place Dauphine date de 1607. Par lettres-patentes du 28 mai, le roi en concéda le terrain au premier président du Parlement, Achille de Harlay, moyennant une redevance de principe et à la charge d’y faire bâtir des maisons « suivant le plan
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et devis qui a esté dressé ». A voir les constructions actuelles, il ne semble pas que l’uniformité y ait été observée strictement; toutefois, la similitude est complète entre les deux maisons qui forment le débouché de la place sur le Pont- Neuf, maisons historiques (le souvenir de Mme Roland est attaché à celle qui fait l’angle du quai de l’Horloge) et précieuses entre toutes, dont la disparition serait infiniment regrettable parce qu’elles appartiennent à un décor merveilleux et que celles qu’on leur substituerait ne pourraient que bouleverser ce décor. A l’autre extrémité, la façade monumentale de la Cour d’assises a déjà bien modifié l’aspect de cette place, si pittoresque alors qu’elle avait pour fond les maisons de la rue de Harlay et que son centre était orné d’une fontaine surmontée du buste de Desaix. Quel est le vieux Parisien qui ne se rappelle le temps où les omnibus des quatre lignes empruntant le Pont-Neuf s’engageaient sur la place Dauphine, contournaient la fontaine et venaient s’arrêter devant le bureau situé du côté Nord? C’est en 1872 que cet itinéraire compliqué prit fin, et que les omnibus se mirent à suivre le pont en dédaignant la vieille place, qui a été également dépossédée de sa fontaine et de l’effigie de Desaix, laquelle décore maintenant une des places de la ville de Riom, patrie du général. (PI. 1.)
La rue Dauphine date du même temps. Quand le Pont-Neuf eut été achevé, il parut avec raison indispensable de lui donner un débouché vers le faubourg Saint-Gérmain.
La nouvelle voie fut ouverte, de par la volonté royale, sur des terrains appartenant au couvent des Grands-Augustins. Elle est, à coup sûr, le plus ancien exemple à Paris d’une rue ainsi créée pour cause d’utilité publique, et ce fut aussi l’une des plus larges que l’on ait encore vues, — ce qui n’est plus notre sentiment. En l’honneur du dauphin, futur Louis XIII, on lui
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donna le nom de Dauphine, mode nouvelle aussi de féminiser le vocable et qui, depuis, fut imitée ailleurs pour les rues Vivienne, Payenne, Bergère, Pastourelle, etc.
Comme on le voit, l’œuvre de Henri IV en faveur des embellissements de Paris a été considérable, tant par elle-même qu’en ce qu’elle a été un point de départ et une nouveauté. Et ce fut aussi un fait sans précédent d’imaginer, autant pour davantage glorifier la ville que pour témoigner la gratitude des Parisiens, l’érection de la statue équestre du roi au milieu du Pont-Neuf. Le projet en fut décidé dès l’année 1604. C’est donc de cette année-là que date — nous ne dirons pas la « statuomanie parisienne », car le mot implique une idée d’abus qui n’appartient qu'à notre époque, — mais du moins l’habitude de célébrer par la sculpture les rois d’abord et exclusivement, puis plus tard certains personnages illustres.
En cette même année 1604, François Miron avait été élu prévôt des marchands. On lui a un peu tardivement rendu hommage, en 1 865 , en donnant son nom à une rue voisine de l’Hôtel de Ville; son administration fut des plus utiles à la prospérité de la capitale. Les fontaines publiques firent l’objet d’une de ses principales préoccupations. C’était encore « le temps de la soif », comme l’a dit Maxime du Camp, d’un terme heureux : Miron s’efforça d’y remédier. Dans le seul quartier Saint-Denis et des Halles, il fit revivre plusieurs fontaines taries : celle de la Reine, au coin de la rue Saint-Denis et Greneta, où l’eau ne coulait plus depuis 1 555 et qui, restaurée depuislors, en 1 782, est maintenant obturée et ne garde qu’une façade assez agréable par sa sobriété ; — celle du Ponceau, qui occupait le milieu de la rue Saint-Denis; Miron la fit adosser à une maison d’angle delà rue dont elle prit le nom ; — celle des Halles, voisine du pilori. C’est à lui encore que l’on doit la fameuse Samaritaine , installée au bout
du Pont-Neuf, rive droite, l’un des monuments les plus populaires de Paris, et dont le nom s’est perpétué, bien qu’il ait disparu depuis 1 8 1 3 . C’était un château d’eau surmontant un jeu de pompes qui puisaient l’eau dans la Seine et l’envoyaient à un réservoir situé derrière Saint-Germain l’Auxerrois,d’où elle était distribuée dans le quartier du Palais-Royal. Les Parisiens ne se lassaient pas d’admirer le motif de sculpture ornant cet édifice : le Christ recevant à boire des mains de la Samaritaine, et surtout d’écouter le carillon qui mettait en mouvement une horloge marquant non seulement les heures, mais aussi le jour et le mois. Toute la construction, imitée de pompes semblables existant en Flandre, était l’œuvre d’un Flamand, Jean Lintlaër, qui en devint le premier « gouverneur ».
Nous venons de parler de la rue du Ponceau; elle fut ouverte, également par ordre de François Miron, sur un égout qu’il venait de faire voûter. Cela donna même lieu à une sorte d’émeute, quelques propriétaires de la rue Saint-Denis ayant protesté contre le percement de cette voie nouvelle, et organisé des bagarres contre les maçons requis par le prévôt des marchands; mais celui-ci montra la plus grande fermeté ; il accourut, avec ses archers, fit arrêter les principaux meneurs, et trois d’entre eux furent pendus, ce dont, paraît-il, le roi félicita Miron.
La sollicitude du prévôt se porta également sur les quais. Il obtint du roi, dès 1604, un arrêt du Conseil d’État pour le prolongement du port Saint-Paul jusqu’au quai des Ormes, vers la Grève. Un autre arrêt du Conseil, en date du 9 avril 1609, lui ouvrait un crédit de 12000 livres pour la continuation du quai de Chaillot, en face du couvent des Minimes, que le fleuve avait trop de tendances à envahir et dont l’accès, par le bas, était souvent impraticable. Ce fut, à vrai dire, plutôt un mur de soutènement qu’un quai proprement dit, car, on le sait, ce
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n’est que sous Louis XIV que fut fait, à partir de Chaillot, le quai qui est devenu la route de Versailles et de Bordeaux (route nationale n° 10). Jusqu’alors, on se rendait à Versailles par Vaug'irard et Chaville.
Le règne de Louis XIII continua et accrut l’œuvre d’embellissement si bien commencée. Presque à son début, le roi étant encore dans sa minorité, fut entreprise une opération administrative de voirie dont l’idée est d’un esprit très moderne. Ce que nous nommons aujourd’hui l’Ile Saint-Louis représentait deux îlots de grandeur à peu près égale, séparés par un canal; à l’Ouest, l’île Notre-Dame; à l’Est, File aux Vaches. Ils étaient restés à peu près complètement inhabités. C’est dans l’un d’eux, paraît-il, qu’avait eu lieu le fameux combat d’un chien (le chien de Montargis) contre le meurtrier de son maître. Habituellement, on les utilisait pour le blanchissage et le séchage des toiles. En 1614, un entrepreneur de ponts, Christophe Marie, obtint du roi un contrat lui concédant en propriété particulière les deux îles Notre-Dame, « à la condition de faire construire un pont de pierre avec quatre toises de rue pour servir au public, et aussi de construire les quais et ceintures desdites îles sans entreprendre sur la largeur de la rivière ». Le traité était avantageux pour tout le monde; Marie s’associa deux financiers, Poulletier et Le Regrattier, édifia le pont qui a gardé son nom (l’île était déjà reliée à la rive gauche par le pont de la Tournelle) , combla le canal, — qui devint la rue Poulletier, et n’eut pas de peine à trouver des acquéreurs, car aujourd’hui encore, l’on se rend compte, en voyant ces hautes maisons serrées et preques tassées l’une contre l’autre, que le terrain ne fut pas gaspillé. En moins de dix ans, l’île était occupée par les familles les plus
en vue de la société parisienne, tout comme à la place Royale, — et la chapelle, élevée provisoirement parmi ces habitations datant de la veille, était érigée en paroisse.
Comme la place Royale aussi, l’Ile Saint-Louis a conservé sa physionomie d’origine, un peu austère, hautaine même ; elle a gardé à peu près intactes toutes ses maisons solennelles, si différentes de celles que conçoivent maintenant nos architectes, et parmi elles, deux hôtels qui se classent parmi les plus remarquables de la ville, l’hôtel Lauzun et l’hôtel Lambert.
Ce n’est pas seulement à l’Est que Paris s’agrandissait ; un quartier riche s’était créé aussi à l’Ouest, au delà de l’enceinte, depuis longtemps caduque, qui, sous Charles V, avait limité la capitale à une ligne passant par le Palais-Royal et la place des Victoires.
Il est vrai qu’au temps de Charles IX avaient été creusés des fossés, — on les appelait fossés jaunes sans doute parce que la terre en était argileuse, — correspondant sensiblement à nos boulevards, de la Porte Saint-Denis à la Madeleine ; mais ce travail avait été interrompu. Louis XIII le reprit, et en 1 633 , prescrivit sur ce parcours l’établissement d’un rempart bastionné, qui fut prolongé jusqu’à la Seine, parallèlement à la rue Royale et à la clôture du jardin des Tuileries. Les lettrespatentes en ordonnant la construction indiquent une volonté d’embellissement qui désormais se manifestera toujours dans des cas analogues : « Voullans, dit le roi, aultant qu’il nous sera possible, contribuer à l’embellissement et décoration de nostre ville de Paris... » Par ce fait, le quartier Saint-Roch et celui de la place Vendôme, la rue de Richelieu entre la rue des Petits-Champs et la rue Feydeau, la rue Montmartre à partir de la rue d’Aboukir jusqu’au faubourg, le quartier du Sentier et ce qu’on appelait la Villeneuve-sur-Gravois, aujourd’hui
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quartier Bonne-Nouvelle, c’est-à-dire tout le premier et à peu près tout le deuxième arrondissements devinrent partie intégrante de la ville.
Cette nouvelle enceinte rapprochait et transformait en faubourg presque immédiat le très ancien village de Chaillot ; cependant, il en restait séparé encore par le vaste territoire en marais et cultures qui, sous le règne suivant, devint les Champs-Elysées. Une heureuse fantaisie de la reine Marie de Médicis créa une relation à travers cet espace : nous voulons parler du Cours-la-Reine, ouvert en 1616, entre les places actuelles de la Concorde et de l’Alma. C’était purement et simplement une promenade : conception nouvelle, inédite jusque-là, de doter les Parisiens d’un lieu où ils pussent afficher les élégances de leurs carrosses, de leurs ajustements, et les faire admirer du menu peuple, admis à circuler pédestrement dans les deux contre-allées. De ce moment date l’impulsion, pour ainsi dire innée, presque atavique, qui dirige les pas de la population, chaque dimanche ou jour de fête, vers cette partie de la ville, dont le charme ne cessa plus de s’accroître.
Louis XIII, enfin, tint à achever la mise en place de la statue de son père au milieu du Pont-Neuf et consentit à ce que sa propre effigie équestre ornât la place Royale. Il fut donc le premier roi de France qui ait eu, de son vivant, cet hommage. Ses deux successeurs ne se firent pas faute de l’imiter, comme on va le voir.
Bien qu’il ait médiocrement aimé Paris et n’y ait résidé que dans sa première jeunesse — le souvenir des mauvais jours de la Fronde fut sans doute une des raisons de cette indifférence, — Louis XIV s’est beaucoup intéressé à la pros-
périté de la capitale ; le souci de sa propre gloire exigeait qu’il en fût ainsi, et c’est réellement à ce sentiment d’orgueil que Paris à dû la plus belle période de ses embellissements sous l’ancien régime. Dans le cadre où nous devons nous limiter de l’exposé des transformations et du progrès de la voie publique, il ne saurait être question, que pour les mentionner, des fastueux monuments qui vinrent alors ajouter à sa beauté et à ses perspectives : la colonnade du Louvre, l’Observatoire, l’Hôtel des Invalides, des églises majestueuses, des couvents spacieux, le collège des Quatre-Nations, le Palais Mazarin devenu Bibliothèque royale, le Palais-Cardinal devenu Palais- Royal, des hôtels magnifiques élevés çà et là. Ce sont là œuvres de rois ou de princes. Mais la part prise par l’administration municipale, soit spontanément, soit avec le concours du gouvernement, à la parure de la rue demeure encore presque aussi importante.
L’adulation en fut le point de départ. Ce que Paris n’avait pas encore connu, ce furent ces arcs de triomphe élevés à la gloire du monarque : la Porte Saint-Denis, la Porte Saint-Martin ; ce furent ces places publiques faites pour recevoir des statues du roi, et non plus des statues faites pour orner les places. Quel que soit le sentiment qui ait inspiré ces créations, on ne peut maintenant que se féliciter qu’elles aient été réalisées, car aujourd’hui encore elles contribuent pour une large part à la beauté de notre ville.
La description des deux portes triomphales que nous venons de nommer sera faite dans un autre chapitre; celle des deux places monumentales appartient à celui-ci.
C’est en 1679 que le maréchal de la Feuillade, dont l'admiration pour Louis XIV tenait plus encore de l’idolâtrie que de la courtisanerie, imagina de faire en son honneur les frais, à lui tout