AVIS
Place Vendôme.
Le monument élevé sur cette place est sous la sauvegarde de la magnanimité de Sa Majesté l’empereur Alexandre et de ses alliés. La statue qui le surmonte ne pouvait y rester; elle en descend pour faire place à celle de la Paix.
Il n’y eut pas, d’ailleurs, de statue de la Paix, et le sommet de la colonne ne fut décoré que d’un drapeau blanc jusqu’en 1 83o. Devenu roi, Louis-Philippe, déjà soucieux de prouver que l'évocation de l’épopée napoléonienne ne lui faisait pas peur, décida de rétablir l’image de l’empereur au haut de la colonne. Celle de Chaudet n’existait plus ; son bronze — par une singulière destinée — avait été utilisé pour la fonte du cheval de Henri IV au Pont-Neuf. M. Émile Seurre, l’auteur futur du Louis XII équestre du château de Blois, fut chargé de concevoir un nouveau modèle : il représenta un Napoléon en redingote grise, « le Petit Caporal », bourgeois comme l’époque.
Napoléon III ne fut pas satisfait de cette demi-glorification et, en 1 863, il confia au sculpteur Augustin Dumont une reconstitution du Napoléon de Chaudet. La statue de Seurre alla alors décorer le rond-point de Courbevoie, et y resta jusqu’en 1870 où elle fut jetée à l’eau, victime des haines populaires. Repêchée cependant, elle passa au Dépôt des marbres, où on l’oubliait quand, en 1900, elle a été transportée au Musée de l’armée et y est encore.
Celle de Dumont allait connaître un destin tragique au mois de mai 1871. Les souverains alliés, en 1814, n’en avaient voulu
TOURS ET COLONNES
qu’à l’effigie de l’empereur ; la Commune de Paris engloba la colonne tout entière dans son ordre de destruction, comme s’il y avait quelque raison de renier et d’abattre ce témoignage de la vaillance de nos soldats ! L’édifice fut « déboulonné » et jeté bas le 6 mai. Une manifestation de protestation pacifique contre cet acte de vandalisme, quelques heures avant son exécution, dégénéra en bagarre sanglante.
La démolition de la colonne Vendôme n’a pas été, heureusement, une catastrophe irréparable. Son fût de pierre n’avait pas de valeur ; il fut aisé d’en ériger un autre. Bon nombre des plaques de bronze qui constituaient le revêtement furent retrouvées et servirent de modèle pour remplacer celles qui manquaient. La statue même, bien que fortement endommagée par une chute de 43 mètres, put être réparée. Le relèvement du monument, ordonné par une loi du 3o mai 1873, fut dirigé et accompli avec grand talent par M. Alfred Normand, membre de l’Institut. L’œuvre de Dumont était remise en place, le 27 décembre 1875.
C’est au même sculpteur qu’est dû le Génie de la Liberté , si bien campé, et qui couronne si allègrement la Coloxne de Juillet, place de la Bastille. (PL 40.) Depuis le lendemain du 14 juillet 1789, l’emplacement de la forteresse attendait un motif de décoration. Napoléon Ier avait imaginé, comme on sait, un éléphant gigantesque occupant le centre d’un vaste bassin qui aurait été accompagné de nombreuses statues. Le modèle en plâtre de l’éléphant fut exécuté par le sculpteur Bridan, en 1812, et il demeura dans un coin de la place jusqu’à ce que le bassin fût achevé. Celui-ci l’était, ou à peu près, en 1820, mais les choses en restaient là depuis dix ans, quand une loi du 1 o décembre i83o ordonna « qu’un monument serait élevé sur la place de l’ancienne Bastille, en l’honneur des citoyens morts dans les jour-
LE DÉCOR DE LA VOIE PUBLIQUE
nées des 27, 28 et 29 juillet i83o ». La première pierre en fut posée par le roi lui-même, le 27 juillet 1 83 1 : le projet adopté alors était celui d’un obélisque, sur les quatre faces duquel seraient figurés en bas-reliefs : la prise de la Bastille, la prise de l’Hôtel de Ville, le combat devant le Louvre, le serment du roi constitutionnel.
L’architecte Alavoine, déjà chargé, depuis vingt ans, de la direction des travaux de l'éléphant et du bassin, fit renoncer à cette idée d’obélisque, et adopter celle d’une colonne de bronze sur le fût de laquelle seraient inscrits les noms des citoyens morts pendant les journées de Juillet. Il n’y eut plus place, dès lors, pour le moindre souvenir de la Bastille même. A la mort d’Alavoine, en 1834, son collaborateur Duc continua et termina l’entreprise. L’inauguration en eut lieu, avec un enthousiasme immense, le 28 juillet 1840. Détail curieux et qui intéresse en même temps une autre branche de l’art : c’est l’illustre compositeur Berlioz qui avait été chargé d’écrire une symphonie funèbre ou militaire, devant être entendue pendant la cérémonie. Il 1 ’écrivit avec son ordinaire génie, groupa deux cents exécutants, et donna, d’abord, une répétition générale où il fut fort applaudi. Mais le surlendemain, lors de l’exécution en plein air, le tumulte et l’indifférence de la foule, les bruits de la rue firent que personne ne l’écouta ni ne l’entendit : « Il n’en surnagea pas une miette », écrivait-il plus tard avec amertume.
La construction de la Colonne de Juillet a coûté au total i3o3ooo francs. Son poids est de 183378 kilogrammes; sa hauteur, de 5om,5o.