CHAPITRE III
DE NAPOLÉON Ier A NAPOLÉON III
Souci de Napoléon d'embellir Paris. — La rue de Rivoli. — Places Saint-Sulpice, de l'École-de-Médecine, du Panthéon. — Le Temple de la Gloire. — Canaux. — L’éléphant de la place de la Bastille. — Statues projetées. — Le Palais du Roi de Rome. — Relèvement des statues des Bourbons. — Règne de Louis-Philippe : nouveaux quartiers, fortifications, chemins de fer. — Les boulevards.
Le début du xixe siècle et le règne de Napoléon Ier marquent, dans l’histoire des transformations de Paris, une étape bien plus importante encore que celle qui, deux cents ans avant, caractérisa le début du xvne siècle et du règne de Henri IV. Un Paris moderne va naître dans le sein même du « vieux Paris », se juxtaposant, se soudant à lui, le transformant sans le bouleverser, mais donnant à la ville une physionomie toute autre et dont elle avait réellement besoin pour prendre l’aspect de la plus grande capitale du monde. Déjà, après un siècle écoulé, ce Paris nouveau tend à se confondre avec celui qui lui fut antérieur et à solliciter la protection des archéologues, car il n’est plus, à proprement parler, moderne; des projets d’embellissements, réels ou prétendus, le menacent çà et là ; néanmoins, il a jusqu'ici subsisté à peu près intact, et la contribution qu'il a fournie à la beauté de la Ville est tout à fait digne d’éloges.
L’intervention directe de Napoléon ne saurait être contestée. Son puissant cerveau s’occupait de la rénovation de sa capi-
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taie, même des plus lointains champs de bataille. Il se faisait communiquer des plans, les modifiait parfois de fond en comble et imposait sa volonté. On en a maintes preuves. Ce qui est également remarquable, c’est qu’il eut toujours le souci de mettre les dépenses en équilibre avec les ressources ; son esprit pratique n’aimait que médiocrement les œuvres idéales ; s’il consentit à élever quelques édifices de ce genre, tels que nos deux Arcs de triomphe, ce fut pour donner des gages de sa sympathie pour les artistes, mais il ne voulut jamais se faire ruiner par les architectes, comme Louis XIV, disait-il.
Ce tribut de louanges étant payé, il convient de faire deux remarques sur l’œuvre « parisienne » de Napoléon Ier : la première, c’est que plusieurs des grands travaux ordonnés par lui avaient été déjà étudiés, engagés en quelque sorte sous les régimes précédents ; la seconde, c’est que plusieurs autres, décidés par lui, ne furent achevés que sous ses successeurs.
L’entreprise du canal de l’Ourcq, le projet d’un pont vis-àvis du Jardin du Roi (pont d'Austerlitz) et d’un autre pont en face du Champ de Mars (pont d’Iéna) n’étaient pas chose nouvelle. D’autre part, la Madeleine dont les fondations existaient depuis 1781, et dont l’empereur voulut faire un Temple de la Gloire, l’Arc de triomphe de l’Etoile, la Bourse, la rue de Rivoli ellemême, ces conceptions si heureuses pour la beauté de la capitale durent attendre leur réalisation complète jusqu’au règne de Louis-Philippe.
Mais que les admirateurs passionnés de César se rassurent ; ce qu’il a fait et terminé en vue des embellissements de Paris lui garantit encore une réelle somme de reconnaissance dans la mémoire des Parisiens : la colonne Vendôme, celle du Palmier, place du Châtelet, l’Arc de triomphe du Carrousel, l’achèvement (présumé) du Louvre par la construction reliant, le long
de la rue de Rivoli, la Cour carrée au pavillon de Marsan, la façade du Palais-Bourbon sur le quai d’Orsay, la transformation du collège des Quatre-Nations en palais de l’Institut, trois ponts jetés sur la Seine, demeurent à l’actif de son œuvre, — et plus encore peut-être, — de très importants travaux d’édilité proprement dite, desquels il nous faut parler maintenant.
La rue de Rivoli se place au premier rang, car par elle, pour la première fois, Paris posséda une v jie à la fois spacieuse et somptueuse, bordée de maisons de style élégant, et offrant au jardin des Tuileries un vis-à-vis digne de lui et qu’il lui rend bien, d’ailleurs. L’idée d’une rue pourvue de colonnades avait, à la vérité, un précédent : par arrêté du 26 vendémiaire an VI, l’Administration du département de la Seine avait admis au nombre des voies publiques une rue ouverte entre les rues des Filles-Saint-Thomas et Feydeau, et dénommée rue des Colonnes, en raison de ses galeries couvertes, « lesquelles sont infiniment utiles pour le débouché du théâtre Feydeau, à cause de l’abri qu’elles procurent au public pour le garantir des voitures, et des facilités qu’elles offrent à ceux qui s'en servent, les colonnes n’empêchant point la libre communication des galeries couvertes avec le passage des voitures ». Mais que l’on compare les massifs piliers delà rue des Colonnes (pl. 8), — car ils existent toujours, — avec les hautes et gracieuses arcades de la rue de Rivoli, et l’on jugera que si celles-ci ont été inspirées par ceux-là, elles les surpassent singulièrement en coquetterie.
C’est un arrêté consulaire du 17 vendémiaire an X (9 octobre 1801) qui décida la création de la rue de Rivoli : « Il sera percé une rue dans toute la longueur du passage du Manège jusqu’à celle de Saint-Florentin. Les bâtiments qui se trouvent dans son alignement seront vendus, avec charge aux acquéreurs de bâtir sur les plans et façades donnés par l’architecte du
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gouvernement. Le premier Consul, signé Bonaparte. » Ces plans furent dressés par Pereier et Fontaine, les deux architectes inséparables, siamois, pourrait-on dire, auxquels, pendant l’Empire, Napoléon allait accorder toute sa confiance, et souvent sa mauvaise humeur. (PI. 8).
Si aujourd’hui une pareille opération était offerte à la spéculation, les capitaux afflueraient, et ce serait pour ceux qui en assumeraient la charge, la plus brillante des entreprises ; mais, il y a cent ans, outre que les syndicats financiers n’existaient pas tels qu’ils sont, les Parisiens, par atavisme peut-être, n’étaient que médiocrement tentés par l’idée de cette avenue triomphale, inondée de lumière devant un horizon de verdure et de fleurs ; ils avaient trop l’habitude de leurs vieilles rues, offrant à chaque maison le plaisir de voir ce qui se passait en face. Bref, les terrains mis en vente s’achetèrent lentement, timidement. Napoléon, irrité de voir le mauvais accueil fait à un des projets auxquels il tenait le plus, ordonna le percement de toute une série de rues venant aboutir à la nouvelle voie ou situées dans le quartier ; ainsi prirent naissance la partie de la rue Cambon (alors rue Neuve-du-Luxembourg) entre les rues Saint- Honoré et de Rivoli, la rue Castiglione, bientôt prolongée jusqu’aux boulevards par la rue Napoléon (rue de la Paix), la rue des Pyramides, etc., c’est-à-dire un des plus opulents quartiers du Paris de Louis-Philippe. Enfin, en 1811, les propriétaires qui consentiraient à élever des maisons rue de Rivoli, place de Rivoli et rue Castiglione, furent affranchis pendant trente ans du paiement de la contribution foncière et de celle des portes et fenêtres, pour compenser les frais de ces constructions luxueuses, soumises à l’obligation d’arcades symétriques.
Le public vit avec beaucoup plus de faveur s’exécuter, par la volonté de l’empereur, des travaux d’un caractère plus pra-
tique : les ponts et les quais qui datent de ce temps et dont la mention appartient au chapitre de ce volume consacré à la Seine, — le dégagement du bas-côté nord et de l’abside de Notre- Dame, ainsi que la régularisation du parvis, opérations fort utiles, motivées en grande partie par la cérémonie du Sacre, — et surtout ce qui fut fait pour les quartiers de la rive gauche, si négligés jusque-là.
Depuis le xvi° siècle, la rue de Tournon existait, mais du côté du Nord, elle ne dépassait pas la rue des Quatre-Vents, tandis que la rue de Seine, du côté du Sud, s’arrêtait à la rue de Buci. L’empereur ordonna la démolition des maisons interposées, et le prolongement de la rue de Seine jusqu’à l’origine de la rue de Tournon. On put désormais aller directement du palais du Luxembourg au quai Malaquais.
Non loin de là, le portail de l’église Saint-Sulpice était écrasé, obstrué en quelque sorte, par les lourdes constructions du séminaire (pl. 9) , — celui où l’abbé Prévost a placé une des scènes les plus émouvantes de Manon Lescaut. L’attention de Napoléon fut attirée sur la nécessité de dégager la belle façade de Servandoni. Dès l’an XI, on avait étudié le projet d’une place circulaire à créer en face de l’église ; on y renonça en 1806, en faveur d’une place rectangulaire, qui est la place actuelle. Le décret du 25 juin stipule que cette place sera « d’une exécution moins coûteuse, mais pourtant symétrique et susceptible de s’allier avec les embellissements de l’art ». La reconstruction du séminaire, sur la face méridionale de la place, ne fut entreprise qu’en 1820 et lentement poursuivie ; elle a peu contribué aux embellissements projetés ; mais l'art doit cependant y trouver son compte car cet édifice en style de caserne, va être heureusement transformé pour offrir ses vastes espaces au Musée du Luxembourg. La fontaine, qui occupe le centre de 1a. place, date de 1 847