CHAPITRE IV
LE SECOND EMPIRE
Les grands travaux. — Extension de Paris jusqu'aux fortifications. — Division de Paris en vingt arrondissements. — L’apport des communes annexées. — La Pépinière et la disgrâce d’Haussmann.
La préoccupation constante de reprendre la tradition napoléonnienne, d’être bien réellement « le neveu de l’oncle », a certainement plus influé sur les transformations, les bouleversements dont la capitale a été l’objet durant le second Empire, que la nécessité, évidente d’ailleurs, de la plupart de ces transformations. Il n’est pas douteux que Paris étouffait, surtout depuis que les chemins de fer en faisaient le centre non seulement de la France, mais de toute l’Europe; mais il eût continué, sans doute, à étouffer si le souverain, occupé de sa propre gloire, n’avait voulu expressément, et dès le début de son règne, attacher le souvenir de son nom à la réalisation d’un plan colossal jetant bas la moitié de la vieille ville pour ouvrir sur ces ruines un immense réseau de voies larges, aérées, plantées d’arbres pour la plupart, bordées de maisons d’une architecture nouvelle, qui parut longtemps ne pouvoir être surpassée.
Pour les contemporains, ce fut de la stupeur, mais aussi de l’admiration. Ayant sous les yeux le plan du Paris qu'ils connaissaient, où beaucoup étaient nés, et le comparant à celui qu’on leur promettait, ils ne purent croire d’abord que toutes
ces merveilles s’accompliraient, eux vivants; il leur fallut bien, cependant, se rendre à l’évidence quand ils virent de tous côtés d’immenses trouées se faire, des quartiers disparaître pour faire place presque aussitôt à de nouveaux groupes de constructions alignées, correctes, solennelles.
La spéculation intervint dans une entreprise où les millions étaient dépensés presque sans contrôle. Ce fut à qui achèterait quelque vieille masure sur le passage d’une voie projetée pour se faire donner une indemnité dix fois supérieure à la valeur du terrain. Les jurys d’expropriation firent payer à la Ville, au dire d’écrivains sérieux et peu suspects, comme Maxime du Camp, un bon tiers en plus des sommes qu’il eût été équitable qu’elle déboursât. Des agences spéciales, des avocats qui répétaient toujours le même plaidoyer, on dit même que des fonctionnaires avaient organisé un puissant syndicat pour cette exploitation.
Napoléon III était loin d’avoir la ténacité primesautière du premier empereur. Ayant ordonné qu’on lui fît un Paris nouveau, il accepta, avec son calme ordinaire, tous les plans mis sous ses yeux et les contresigna. Le grand artisan de cet énorme remaniement a été le baron Haussmann, préfet de la Seine. Il faut lui en faire honneur sans réserve, car l’histoire doit être impartiale, et bien qu’il ait encouru la disgrâce du souverain peu avant la fin du régime, dégager son nom de la responsabilité des spéculations dont nous venons de parler. La troisième République l’a compris en maintenant son nom à l'une des plus belles voies qu’il ait créées, et qui se termine à l’endroit même où s’élevait sa maison natale.
Dans des Mémoires écrits beaucoup plus tard, presque à la veille delà mort, Haussmann a exposé son œuvre copieusement et fièrement, quoiqu’il rapporte tout ou à peu près à la décision
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de l’empereur. C’est un ouvrage fort intéressant, mais qu’on doit lire avec quelque défiance, parce que l’auteur, écrivant après coup, a une tendance à confondre un peu ce qui fut fait par ses soins avec ce qu’il vit se faire lorsqu’il n’était déjà plus au pouvoir.
Sous un titre très net : le Plan de Paris, il a divisé en trois réseaux les travaux de voirie qu’il eut à concevoir ou à exécuter.
Lepremier réseau comprend en première ligne, — on en est surpris, — le percement de la rue des Ecoles. C’est la rive gauche qui eut l’honneur du premier coup de pioche des terrassiers de l’Empire, honneur partiel d’ailleurs, puisqu’ouverte sur la rue de la Harpe, cette voie se termina longtemps au Collègede France, honneur contre lequel les archéologues protestèrent de toutes leurs forces, car il détermina la démolition d’un des plus beaux monuments du moyen âge, la tour de Saint-Jean-de-Latran. Viennent ensuite les deux oeuvres capitales du prolongement de la rue de Rivoli — entre la rue de l’Echelle et l’extrémité de la rue François-Miron — et du percement des boulevards aujourd’hui dits de Strasbourg, de Sébastopol, du Palais, et Saint- Michel. Quand le plan en fut tracé, Haussmann n’était pas encore préfet de la Seine; aussi n’épargne-t-il pas certaines critiques, en ajoutant qu’une fois aux affaires, il s’efforça d’y remédier. Félicitons-le d’avoir, en l’encadrant entre la rue de Rivoli et l’avenue Victoria, respecté et mis en valeur la Tour Saint-Jacques qu’un premier projet renversait sans pitié, et même d’avoir donné comme perspective opposée à la gare de l’Est le dôme du Tribunal de Commerce, alors qu’il eûtsouhaité que cette perspective fût celle de l’église de la Sorbonne, sans songer que la déviation ainsi obtenue du boulevard Saint- Michel eût passé sur les ruines des Thermes et sur l’hôtel de
Cluny, c'est-à-dire les plus précieux monuments de la rive gauche !
Le second réseau, pour, l’exécution duquel fut ouvert à la Ville un crédit de 180 millions, dota Paris des boulevards du Prince-Eugène (Voltaire) du Nord (Magenta) et de la rue de Turbigo, avec remaniement de la place du Château-d’Eau (place de la République), — des boulevards Haussmann, Malesherbes et de cet admirable faisceau d’avenues rayonnant autour de l’Arc de triomphe de l’Etoile, avec la place, qui prit alors l’aspect sobre et grandiose que des constructions parasites sont maintenant en train d’altérer, - — et sur la rive gauche, d’une amorce du boulevard Saint-Germain à ses deux extrémités, des boulevards de Port-Royal, Saint-Marcel, Arago, de l’avenue des Gobelins, de la rue Gay-Lussac, de la rue de Médicis (à laquelle la questure du Sénat ne consentit que la mort dans l’âme), etc.
Au troisième réseau, toujours d’après les Mémoires d’Haussmann, appartiennent les voies ouvertes aux abords du futur Opéra (rues Auber, Scribe et Halévy), le prolongement de la rue La Fayette, côté nord-est, le boulevard de Denain et la rue de Maubeuge, si indispensables au dégagement de la gare du Nord, la partie du boulevard Haussmann comprise entre la rue Taitboutet Saint-Augustin, le prolongement de la rue Réaumur entre les grands boulevards et la Bourse (rue du 4-Septembre), la rue du Cardinal-Fesch, prolongeant la rue Ollivier, et devenue rue de Châteaudun, l’avenue d’Antin continuée du rond-point des Champs-Elysées jusqu’au faubourg Saint- Honoré ; sur la rive gauche, la rue de Rennes entre la rue du Vieux-Colombier et la gare Montparnasse, le prolongement de la rue des Saints-Pères entre les rues de Grenelle et de Sèvres, etc.
Est-ce bien tout ? Nous remettons à parler plus loin des
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quais redressés ou reconstruits, des quatre ponts nouveaux jetés sur la Seine, et des ouvrages projetés que la République eut à achever.
Ne faut-il pas au moins mentionner aussi parmi les splendeurs, dont s’enrichit la voie publique, des monuments qui font encore ou qui ont fait sa beauté ? la jonction du Louvre aux Tuileries, le palais de l’Industrie, les théâtres municipaux de la place du Châtelet et de la Gaîté, des églises somptueuses comme la Trinité et Saint-Augustin, le Tribunal de Commerce, plusieurs mairies monumentales, les Halles même, et, sans parler des bois de Boulogne et de Vincennes, doit-on oublier ces parcs, ces squares créés çà et là au cœur de la ville et jusque dans ses plus lointains faubourgs?
Toute idée de parti pris doit être exclue. Il est certain que le dénouement du second Empire a été funeste à la France, et spécialement à sa capitale ; mais si l’on se reporte par la pensée à l’année 1867, on peut concevoir avec quelle fierté légitime les Parisiens ouvrirent leurs portes à la foule immense de compatriotes et d’étrangers, attirés moins par les beautés de l’Exposition Universelle que par celles de la ville même. Le mot fameux attribué à Charles-Quint : « Paris n’est pas une ville, c’est un monde », devenait singulièrement plus vrai qu’au xvie siècle ; car, autant par son luxe que par son développement, l’ancienne capitale des Valois était depuis peu devenue un monde. C’est de ce développement nouveau qu'il faut maintenant dire quelques mots.
Lorsque les fortifications de 1840 eurent été construites, il ne parut pas douteux aux esprits clairvoyants qu’elles deviendraient tôt ou tard la limite même de la Ville dont elles n’étaient que la défense. Mais ni Louis-Philippe ni la démocratie de 1848 n’osèrent décréter cette grosse mesure. Des intérêts considé-
VIIIe L’Élysée .
IXe L'Opéra
Xe L’Enclos Saint-Laurent.
XIe Popincourt
XIIe Reuilly.
XIIIe Les Gobelins
XIVe L’Observatoire .
XVe Vaugirard . .
XVIe Passy.
XVIIe LesBatignolles-Monceau
Champs-Élysées.
Faubourg du Roule.
Madeleine.
Europe.
Saint-Georges.
Chaussée d’Antin.
Faubourg Montmartre.
Rochechouart.
Saint-Vincent de Paul.
Porte Saint-Denis.
Porte Saint-Martin.
Hôpital Saint-Louis.
Folie-Méricourt.
Saint-Ambroise.
La Roquette.
Sainte-Marguerite.
Bel-Air.
Picpus.
Bercy.
Quinze-Vingts.
Salpêtrière.
La Gare.
La Maison-Blanche.
Croulebarbe.
Montparnasse.
La Santé.
Petit-Montrouge.
Plaisance.
Saint-Lambert.
Necker.
Grenelle.
Javel.
Auteuil.
La Muette.
Porte Dauphine.
Chaillot.
Les Ternes.
Plaine Monceau.
Les Batignolles.
Les Épinettes.
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XVIIIe La Butte-Montmartre.
Grandes-Carrières.
^ Clignancourt.
I La Goutte-d’Or.
' La Chapelle.
XIXe Les Buttes-Chaumont.
/ La Villette.
\ Pont de Flandre.
Amérique.
Combat.
Belleville.
XXe Ménilmontant .
\ Saint-Fargeau.
) Père-Lachaise.
Charonne.
L’apport à la capitale de ces territoires suburbains était de valeur très diverse. Les uns constituèrent un profit, les autres une charge. Toute la région contiguë au front Ouest des fortifications, de la Seine à l’extrémité Nord de la commune de Neuilly, furent pour Paris une richesse nouvelle, interposée entre les opulents quartiers des Champs-Elysées, de la Plaine Monceau et le Bois de Boulogne. Passy, Auteuil fournirent leurs rues ombreuses, aux villas champêtres, — c'étaient, comme on l’a dit, un peu des villages d’opéra-comique, — leurs belles avenues bordées de véritables châteaux : rues Michel-Ange et Molitor, boulevards Montmorency et Beauséjour, le Ranelagh, la Muette, l’ancienne Faisanderie, la région du Trocadéro, qui n’était pas alors ce qu’elle est devenue, tout le groupe de belles voies sillonnant la plaine de Passy et dont l’avenue du Bois de Boulogne demeure la reine incontestée.
Les Ternes, détachés de Neuilly et Batignolles-Monceau, commune créée seulement en 1 83o, formaient deux groupes aux rues tranquilles, chères aux bourgeois et aux petits rentiers. Entre les deux, la Plaine Monceau, où l’on chassait encore le lapin un siècle avant, devint un quartier éminemment élégant,
au pied des hautes collines boisées de Verrières! De même, sont desséchés depuis longtemps les étangs de la Glacière, aimés des patineurs, rendez- vous de joyeuses promenades. On était là à la campagne, à cent lieues de la rue de Rivoli et des Champs- Elysées. Les artistes qui se souviennent encore de ce coin du Paris des faubourgs regretteront toujours qu’il ait été si radicalement transformé, mais ils sont les seuls...
Montrouge n’avait pas attendu l’année 1860 pour former, en dehors de son chef-lieu communal extra muros , un véritable quartier de la capitale, au point même d’y avoir transporté le siège de sa mairie. Aujourd'hui, il constitue le XIVe arrondissement et se confond avec le centre, grâce aux larges artères du boulevard Saint-Michel, de la rue Denfert-Rochereau, de l’avenue d’Orléans et de l’avenue du Maine.
Vaugirard qui, avec Grenelle, forme le XVe arrondissement, est un vieux village, modernisé maintenant et tout à fait parisianisé, confinant d’ailleurs avec le faubourg Saint-Germain dont il n'est séparé que par le boulevard Montparnasse, encore que l’ancienne commune ne dépassât pas la ligne des boulevards Pasteur et Garibaldi. Quant à Grenelle, qui croirait que les premières rues tracées dans l’ancienne garenne dont il porte le nom datent seulement de 1 8s3 ? La Société d’entrepreneurs fondée par Léonard Violet n’y perdit ni son temps ni son argent, puisqu’en i83o, le nouveau village était jugé digne de devenir une commune. Elle fut de celles qui n’acceptèrent qu’à contre-cœur d’être annexées ; mais Paris a oublié ce mauvais vouloir, car il a fait beaucoup pour elle, surtout depuis une quinzaine d’années, et de grandes améliorations dans sa viabilité y demeurent en cours d’exécution.
Dans cette grosse question de l’annexion, comme dans celles non moins importantes des grands travaux de la Ville, le succès
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et la gloire n’avaient pas cessé d’être fidèles à Haussmann. Sa popularité se trouva subitement compromise lorsqu’il fit adopter par l’empereur un projet qui lui paraissait personnellement cher, mais qui révolta tous les vrais Parisiens. Depuis la suppression, en 1790, du couvent des Chartreux, ce vaste enclos avait été réuni aux jardins du Luxembourg et formait, sous le nom de Pépinière, la partie la plus agréable de la promenade. Le préfet de la Seine résolut de supprimer la Pépinière et, sur son emplacement, d’ouvrir des rues, de bâtir des maisons de rapport. Un décret du 14 août 1866 consacra cette amputation déplorable; la rue de l’Abbé-de-l’Epée prolongée, — aujourd’hui rue Auguste- Comte, — limita désormais le jardin sénatorial. En vain, deux squares furent-ils dessinés dans l’axe de la façade du palais, s’étendant jusqu’à la place de l’Observatoire; les espaces alentour, du côté du boulevard Saint-Michel, à l’Est, le long de la rue d’Assas, à l’Ouest, restèrent lamentablement nus, offrant l’aspect de carrières où, pendant la guerre civile de 1871, une formidable poudrière s’installa à l’aise et sauta le 24 mai.
Ces terrains vagues, remplaçant brutalement une promenade si chère aux habitants de la rive gauche, furent amèrement reprochés à Hausmann, et motivèrent en partie, — on n'en saurait douter, d’autres difficultés d’ordre financier s’y ajoutant, — son départ de l’Hôtel de Ville, quelques mois avant la date qui allait marquer le début de l’Année terrible.