‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 102 sur 192 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

^Vous voilà! (Avec étonnement.) Vous n'êtes pas changé !

•*- Pourquoi le serais-je?

^ Après de si cruelles épreuves I Ah t mon cher, quel sang-froid vous avez!... j'en suis stupéfait d'admiration<

— Mais de quoi parlez^vous donc?

— Est-ce que vous ii*avez pas fait d'immenses pertes qui vous ont contraint de déposer votre bilan?

— Jamais mon crédit n'a été plus grand et plus solide.

— Est-ce que cette horrible faillite n'a pas fait mourir votre femme de chagrin? Est-ce que vous n'êtes pas veuf?

— Non ; ma femme se porte à merveille, et elle vient de donner la vie à un troisième enfant, qui est un ange...

— Comment! tout cela n'est pas vrai?

— Heureusement !

— Mais je l'ai lu, de mes yeux lu, il y a un an, dans plusieurs journaux.

. — Ah! j'oubliais... oui, en effet, plusieurs journaux, trompés par une analogie de noms, ont annoncé que j'avais déposé mon bilan, que je m'étais enfui sous le coup d'une instruction judiciaire en banqueroute frauduleuse, abandonnant ma femme, laquelle était morte de douleur.

— Et vous n'avez pas poursuivi, fait condamner ces infâmes journaux, qui peuvent détruire si insoucieusement l'honneur, le bonheur, la fortune d'une famille aussi respectable que la vôtre?

— Cela a été ma première pensée; puis le temps de rédiger et de déposer une plainte, de la porter au parquet m'a manqué, les délais se sont écoulés et la réflexion est venue...

— Quelle réflexion ?

— » J'ai réfléchi qu'en réalité cette méprise ne m'avait causé aucun préjudice, puisque la Banque de France n'avait pas cessé d'escompter mon papier, que je n'avais pas été obligé de prendre le chemin de Bruxelles, et que ma femme n'avait pas cessé de se bien porter et d'être entourée de tous ses amis... Alors je me .suis demandé : De quel préjudice me plaindrais-je, puisque je n'en ai souffert aucun?

— Vous le croyez ! ;

LES AMNONGES JUDICIAIRES. 321

— Je ne le crois pas, je le vois.

— Vous vons trompez..., vous dis-je, c'est moi qni vous le certifie.

— Je ne me trompe pas; je ne puis pas me tromper : mes livres sont là qui attestent que j*ai fait Tan dernier cinq millions d*affaires; que pas un de mes bordereaux n'a été refusé à l'escompte ; que mon dernier inventaire solde par trois cent onze mille francs de bénéfice...

— Qu'est-ce que tout cela prouve, mon cher? Aveuglement, mollesse, égoîsme; en ce monde, il ne faut pas penser uniquement à soi, il faut aussi penser aux autres.

— Vous avez raison. Mais si les fausses nouvelles des journaux, voire même leurs méchancetés, ne font pas plus de mal aux autres qu'elles ne m'en ont fait, de quoi les autres auront-ils à se plaindre?

— Quel original vous êtes I Adieu I

— Au revoir! (A part,) Ce qu'il vient de me dire ne doit pas m'étonner; il y a un an, j'eusse tenu le même langage, j'eusse répété sans réflexion et sans vérification les mêmes lieux communs. L'babitude!

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