L'ERREUR DES GOUVERVEMEMTS PROVISOIRES
La troisième interpellation de M. Baiidrillart est conçue en ces ternies :
Est-ce que le mécanisme de M. Grévy aurait eu la vertu miraculeuse de faire par lui-même une France républicaine? Est-ce que les divisions qui se sont montrées dans TAssemblée législative n'auraient pas éclaté même avec Tajnendement Grévy, et surtout avec cet amendement? Est-ce que les partis, ayant la carrière libre et Tespoir devant eux, ne se comptaient pas tous les jours? Est-ce qu'il n'y avait pas des légitimistes, des orléanistes? Est-ce qu'il n'y avait pas un parti napoléonien? Est-ce que les cadres de la guerre civile n'étaient -pas prêts?
Je réponds :
Mon opinion est que le mécanisme Grévy, quoiqu'il ne fût pas encore le plus simple qu*on pût adopter, eût suffi en très-peu de temps pour substituer à jamais en France la forme républicaine à la forme monarchique; mais, en admettant que je m'abuse, est-ce'que la constitution du 4 novembre 1848, est-ce que la constitution du 14 janvier 1852 ont eu a la vertu miraculeuse v d'effacer les divisions politiques et d'anéantir les anciens partis? Est-ce qu'il n*y a plus ni légitimistes, ni orléanistes, ni républicains formalistes, ni républicains socialistes? Si la constitution du 4 novembre 1848 a eu pour effet de dissoudre a les cadres toujours prêts de la guerre civile » , comment alors H. Baudrillart explique-t-il et justifie-t-il le coup d'État du 2 décembre 1851, invoquant le salut public pour excuse?
Je veux faire beau jeu à M. Baudrillart. II prétend que ce qui a renversé la République de 1848, a c'est le besoin d'un pouvoir respecté qu'avait une grande partie de la bourgeoisie, et le culte qu'avait le peuple pour le nom de Napoléon ». Soit! mais alors pourquoi TËlu du 10 décembre 1848 n'a-t-il pas patiemment attendu que la bourgeoisie et le peuple le renommassent en mai 18S2, à l'expiration de son mandat? Mais si l'opinion presque unanime était pour
TEmpire contre la République, pour le pouvoir héréditaire contre le pouvoir électif, pourquoi n'avoir pas posé tout de suite la question de TEmpire héréditaire le 2 décembre 1851, et avoir supprimé la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté d'association, toutes les garanties publiques et toutes les garanties individuelles? Est-ce que la souveraineté peut exister et s'exercer sans la liberté? Est-ce qu'un peuple qui n'est pas libre est souverain ?
Si toujours et partout les gouvernements provisoires, en Espagne aussi bien qu'en France et ailleurs, font l'office de gouvernements constituants, pourquoi n'en prennent-ils pas tout de suite hautement et franchement le titre, sans minauder?
Rien à demi. Révolutionnaires, ne faites pas de révolution, et n'instituez pas de gouvernement provisoire; ou, si vous faites une révolution, ne la faites pas à moitié, et érigez-vous tout de suite en pouvoir constituant! Est-ce que l'aiiteur du coup d'Etat du 2 décembre a laissé à une Assemblée constituante le soin de faire la constitution An 14 janvier et ce qu'il a appelé les décrets organiques?
l'épée de l'ordre.
2 novembre 1868.
Quoique ayant été improvisée et imposée, quoique n'ayant pas été débattue et délibérée par une Assemblée constituante, est-ce que la Constitution du 14 janvier 1852 a duré moins longtemps que la Constitution du 4 novembre 1848, qui avait été débattue et délibérée pendant sept mois par une
L'ÉPÉE DE L'ORDRE. Ui
Assemblée constituaute composée des hommes de France réputés pour en être les plus éclairés ?
Telle est la question que les faits ont résolue en donnant raison à Topinion que je soutiens.
Mon avis était que si les auteurs de la révolution qui a éclaté en Espagne, à bord du navire commandé par le brigadier de marine Topete, ne voulaient pas que leur œuvre avortât en 1868, comme pareille œuvre avait avorté en 1854, ils feraient prudemment d'imiter, non les auteurs de la révolution du 24 février, mais Fauteur du coup d'État du 2 décembre, et de ne pas charger une Assemblée constituante de faire ce qu*ik pourraient faire par eux-mêmes mieux et plus vite.
Cest cette opinion que combat à outrance le ConstitU" tionnel, concluant en ces termes :
De quel droit usurperaient-ils le pouvoir constituant? Que le provisoire ne vise qa*au provisoire. Il a aujourd'hui, il n*a pas demain. Voilà pourquoi les hommes qui ont pris, en Espagne, la responsabilité terrible d'une révolution, doivent être approuvés de ne pas avoir surfait leur rôle. Qu'ils %o\eni*Vépée de tordre. Qu'ils ne prétendent pas à être les fondateurs d'une société on d*un régime. Qu'ils élaborent l'œuvre constituante, soit, comme peut le faire une simple commission, s'ils sont en état de le faire utilement ; mais qu'ib se retirent le plus tôt possible devant la nation.
Si pressante que soit la péroraison du Constitutionnel, elle me laisse inébranlable dans mon opinion, à savoir que Tusurpation ne consiste pas à s'ériger en pouvoir consti* tuant, mais en juge suprême de l'utilité, de la nécessité, delà légitimité d'une révolution. Non, l'usurpation ne consiste pas à accomplir ce qu'on a commencé ; elle consiste à commencer ce que Ton ne saura comment accomplir. Consulter la nation le lendemain d'une révolution, lorsqu'on ne Ta pas consultée la veille, est une dérision ou une bypocfisie. Révolution-
naires qui avez pris sur vous la responsabilité de tirer Tépée contre le gouvernement qui était établi, vous ne pouvez être a ïépée de Vordre » qu*à la condition de demeurer Tépée de la liberté. Si vous étiez Tordre sans être la liberté, quelle serait votre excuse d'avoir été la révolution, c'est-àdire la violence et la dictature, au lieu de la patience et du progrès?