L'IMPUISSANCE DE L'INCONSÉQUENCE
Après la révolution de juillet 1854, qui a avorté, et avant la révolution de septembre 1868, qui est en travail d'enfantement, des Espagnols dans une haute situation, et dont le témoignage ne me ferait pas défaut si je l'invoquais, attesteraient que, consulté par eux dans une réunion, je n'hésitai pas à leur donner le conseil de soutenir énergiquement le maréchal O'Donnell , alors au pouvoir, an lieu de le combattre, ce qui devait avoir immanquablement pour conséquences de le river à la réaction et de le priver du point d'appui dont il avait absolument besoin pour contenir la reine. Le maréchal 0*Donnel, je Tai dit et je Fai écrit, me paraissait à cette époque le seul ministre qui, ralliant et unissant à lui toutes les forces libérales existantes, pût donner au gouvernement parlementaire le temps de prendre racine en Espagne. Le général Prim sait si j'ai insisté à plusieurs reprises , et même par lettres, pour le détourner de la voie périlleuse des conjurations'et des révolutions dans laquelle il est entré. Après le pronunciamiento de Cadix et la victoire d' Alcolea , les monarchistes n'avaient qu'une chose à faire, je l'ai imprimé tout de suite : c'était de placer sans perte de temps le fils sur le trône de la mère , réfugiée en France, avec un régent qui eût pu être le général Prim , ou un conseil de régence qui eût pu être composé des trois chefs de la conjuration maritime et militaire : le brigadier de marine Topete, le maréchal Serrano et le général Prim-.
Ce que la logique et la prévoyance prescrivaient de faire sans aucun retard n'ayant pas été fait, il ne restait plus qu'à proclamer et qu'à établir le plus vite possible, au moyen d'un plébiscite, la république fédérale, parce que cette forme de gouvernement avait l'avantage de se combiner sans résistance, sans difficulté, avec \esfueros des provinces et les libertés des communes, dont elle eût été à la fois le lien et la garantie.
Il est inexplicable que ce second parti, que je lui conseil-
lais de prendre, le général Prim, qui personnellement avait intérêt à Tadopter, ne Tait pas pris , au lieu de se laisser user dans Timpuissance par le temps que perd le gouverne* ment provisoire, impuissance deTinconséquence.
Combien de fois la Gazette de France me forcera-t-elle donc à lui répéter que je ne suis ni monarchiste ni républicain, mais exclusivement logicien ?
Une situation politique étant donnée , je ne perds pas le temps à récriminer ; je me demande tout de suite ce qu*il y a de plus raisonnable à faire, et je dis en toute véracité ce qui m'a paru tel.
En 1848 je n'ai donné aux républicains, qui, depuis 1836, n'avaient pas cessé un seul jour de me traiter en ennemi qu'il fallait abattre ou perdre, je ne leur ai donné que des conseils qui, s'ils les avaient suivis, auraient affermi et sauvé la République. Ami depuis 1854 du général Prim, je lui ai donné en 1868 les conseils qui découlaient du fond des choses ; l'avenir montrera qui, de lui ou de moi, a vu le plus clair dans la situation trouble qui est son œuvre.
Je comprends, j'admets que des républicains, au péril de leur liberté et de leur vie, prennent à tâche de renverser une monarchie qu'ils haïssent ou qu'ils méprisent; mais ce que je ne saurais comprendre ni admettre, c'est le renver* sèment d'une monarchie par des monarchistes, au péril de leur liberté et de leur vie. Oui, je comprends Orense et Castelar agissant selon leur foi républicaine, mais je ne comprends pas le général Prim et le maréchal Serrano agissant contre leur foi monarchique. Renverser une monarchie pour en rétablir une autre, ce n'est pas même de l'inconséquence, c'est de l'enfantillage.
Enfantillage cruel ! car il n'y a pas de sceptre brisé sans qu'il y ait du sang de versé et d'immenses ruines.
Ou ne renversez pas la monarchie , alors même qu'elle tombe dans l'arbitraire , ou , si vous la renversez , rempla-
LES ESPAGVOLS DEMANDAXT \}K ROI. 449
cez-Ia par la répablique la mieux appropriée aux exigences du pays!