MONSIEUR DE BISMARK
88 jaUlet 1868.
Monsieur de Bismark I Cest le nom que porte un volume dont l'auteur est M. Louis Bamberger, député au Parlement douanier.
Nous en recommandons la lecture à M. Rouber.
lfO:ySIEUR DE BISMARK. 53
Ce livre lai apprendra ce qae peot une volonté ferme et persistante, que ne découragent pas, que stimulent, au con* traire, les difficultés.
S*il eût été doué de cette fermeté de volonté et qu*il Teût mise au service d*une grande idée, M. Rouher eut fait, en 1860, en compagnie de Richard Cobden, la conquête mo* raie de TEuropc. Faire cette glorieuse conquête a dépendu de lui, car rien ne lui a manqué, sinon les obstacles. H s*agissait alors de renoncer définitivement à la politique territoriale, à ses pompes et à ses œuvres, pour se convertir résolument à la politique économique, à ses principes et à ses lois. D'où fût venue la résistance? Assurément ce n*eût pas été de la part de P Allemagne, car elle n*eât pu y voir que Textension flatteuse de ce qu'elle avait déjà pratiqué sous le nom de Zollwerein.
Si l'Europe eut été zohvereinisée en 1860 par le signa* taire du traité de commerce anglo-français, le grand ministre, en 1866, ne se fut pas appelé Monsieur de Bismark^ il se fût nommé Monsieur Rouher.
C'eût été toute une ère nouvelle qui se fut ouverte I
La Confédération germanique n'ayant plus d'objet, eût peut-être disparu, mais alors c'eût été uniquement pour faire place au Parlement douanier, transition de l'Union européenne, laquelle n'a plus de temps à perdre pour se constituer si elle veut faire contre-poids à l'Union américaine, ne fût-ce qu'afin de fonder et de maintenir l'indépendance et la neutralité de l'empire maritime.
Alors l'inextricable question du Slésvig se fût éteinte dans le ridicule de son exiguïté; alors les grandes qdlestions eussent été l'abaissement des tarifs, l'achèvement de toutes les lignes de chemins de fer, mettant en relation journalière tous les États de l'Europe , l'accord entre elles de toutes les voies navigables et leur amélioration, le percement des isthmes, l'abréviation de toutes les distances, la diminution
de tous les risques maritimes , la multiplication de toutes les institutions internationales de crédit, et l'application de plus en plus générale des lois économiques succédant aux coups de majorité, se nommant lois positives.
Cette occasion précieuse que M. Rouher a tenue dans ses mains, il Ta laissée échapper! Heureux, heureux Monsieur de Bismark^ car si Monsieur Rouher n'eût pas manqué à la haute destinée que lui[assignait Tampleur de sa vaste întelli* gence, M. de Bismark n'eût eu aucun rôle à jouer; il fût resté dans son obscurité à Fétat de type, ainsi décrit par H. Louis Bamberger :
Otto-Édouard-Léopold de Bismark-Schœnhausen est né le l*' avril 1815, au manoir même de Schœnhausen, dont il tire une partie de son nom de famille. C'est un domaine situé dans la Saxe prussienne. Sa famille est originaire de la Marche de Brandebourg, le [cœur des Élats royaux de Prusse. On la dit fort ancienne; depuis plusieurs siècles elle figure dans les annuaires du service militaire. Pour caractériser le type de ce que les Allemands nomment lejunker, on est convenu de se servir du mot français hobereau. Cependant les deux expressions ne sont pas équivalentes : pour rendre le terme de hobereau, les Allemands ont composé krautjunker, qui signifie « gentillâtre planteur de choux », tandis que le véritable junkef est avant tout le rejeton d'une famille militaire, mélange de cavalier à la Stuart, de sous-lieutenant prussien, de baron féodal germanique et de Don Quichotte espagnol.
La bataille de Sadowa et la paix de Nickolsbourg ont tout changé, hommes et choses. Lejunker est devenu devant l'histoire l'égal de Richelieu et de Cavour. Maintenant, il ne s'agit {)lus pour M. Rouher d'être le glorieux continuateur de Richard Cobden, il s'agit d'être l'heureux rival de M. dé Bismark. De même qu'il serait insensé d'opposer la politique territoriale à la politique économique, de même il serait slupide d'opposer la politique éconon^ique à la politique territoriale. Chaque chose doit être faite en son temps. C'est
sur son terrain qu*il faut se mesurer avec M. de Bismark si on vent Fégaler. A Tunité géographique de TAllemagne limitée par la rive droite du Rhin, il faut opposer Tunité géographique de la France limitée par la rive gauche de ce même fleuve. Que cette nécessité soit regrettable ou souhaitable, ce ne sera qu'après Faccomplissement de ce partage, consacré par un Congrès, que Tincertitude fera place à la sécurité dans les esprits, car il n*y a personne qui ne sente que jamais , non , jamais la France ne se résignera à n'être qu'une petite nation, n'ayant pas plus d'influence au dehors que de liberté au dedans. Jusqu'à ce que ce partage égal du Rhin soit on fait accompli, M. Rouher pourra faire de grands discours tendant au maintien de la paix, mais personne n'y croira. La conGance s'inspire et ne s'impose pas. M. Rouher est là pour l'attester, car nul ne fut jamais plus prodigue d'affirmations pacifiques plus solennelles. Quel fruit ontelles porté?
Aucun, absolument aucun.
Avant de fermer le volume de M. Louis Bamberger, député au Parlement douanier, disons l'impression profonde que ce livre, judicieusement pensé et remarquablement écrit, laisse après qu'on l'a lu : c'est celle d'une guerre inévitable, non pas de l'Allemagne contre la France, mais de la France contre l'Allemagne. Celle-ci a eu son Monsieur de Bismark, il est certain que la France aura le sien.
— Quand?
— Bientôt.
I«r août 1868.
Une situation politique étant donnée, nous en tirons les conséquences qui sont en elle, sauf si elle change à tirer d'autres conséquences.
L*art de faire mentir la logique pour déguiser une situation est un art que nous ignorons, mais dans lequel nous reconnaissons que le journal la France excelle et a toujours excellé. Cet heureux journal a cet heureux don de ne voir jamais que ce quMl veut voir, tandis que nous avons cette triste infirmité de voir toujours ce qui est, tout ce qui est, rien que ce qui est. LMmagination qui lui a été prodiguée si abondamment nous manque absolument, et, pour comble de rigueur, Tesprit de décision dont ses épaules sont vierges pèse de tout son poids sur les nôtres, sans que nous réussissions.jamais à le faire partager par qui que ce soit.
Le 28 avril 1866, dans un article intitulé Là Situation, consultant la situation, nous y disions ce qui suit :
Pour faire rentrer dans leurs fourreaux toutes les épées prêtes à en sortir, à commencer par celle de M. de Bismark, et empêcher la guerre d*éclater, la France n'aurait à prononcer que ces seuls mots : Quelle que soit la puissance qui attaquera, je me rangerai immédiatement du côté de la puissance attaquée.
Le lendemain la France, qui était pour la paix armée ^ mais qui n'était pas pour Varmée de la paix, nous appelait « gendarme » et nous répondait :
Parler ainsi, ce serait intervenir, ce serait ajouter gratuitement une complication à toutes les complications qui existent déjà en Europe, sans que la France, pour cela, eût à défendre son honneur et ses intérêts.
Le 6 tuai , elle revenait intrépidement à la charge et nous apostrophait en ces termes :
Voulez-vous que la France intervienne partout où un différend s^élëve entre deux Etats, sous prétexte qu*il ne doit pas se tirer en Europe un seul coup de canon sans sa permission?
Toujours la situation étant donnée : qui à cette époque, en mai 186^, avait raison de Tesprit de décision ayant la Liberté pour libre interprète, ou ^e Tesprit d'indécision ayant la France pour organe complaisant?
Le 22 mai suivant, lorsque nous donnions à Tun de nos articles ce titre : Trois contre un, qui était plus qu*un conseil, qui était une politique, la politique de la prudence unie à la résolution, par qui cette politique était-elle encore combattue, presque raillée? Par la France, toujours la France.
Aussi se demeure-t-elle fidèle à elle-même lorsqu'elle prend la parole pour combattre les conclusions que, toujours sous la dictée de la logique, nous nous sommes borné à tirer du parallèle strictement exact tracé entre le 10 décembre 1848 et la situation telle qu'elle existe vingt ans après, le 31 juillet 1868.
Nous empruntant Texpression dont nous nous étions servi , Tarticle de la France est intitulé :
Un Coup d'éclat.
Ce coup d'éclat, que commandait le parallèle tracé et que commande la situation présente, est déconseillé en ces termes par le confident de la pensée de H. le marquis de Honstier, ministre des afTaires étrangères :
Désarmement complet, guerre à outrance : tels sont les deux termes entre lesquels s'agite M. de Girardin, passant de l'un à l'autre selon les impulsions qui le dominent, un jour déclarant la guerre à la guerre, un autre jour faisant la guerre à la paix, et conservant dans la défense de ces deux thèses si contraires la même vigueur de talent et de logique.
Aujourd'hui, ce qui le frappe, c'est un coup d'éclat à tenter.
Mais pour que cette tentative réussit, et que la paix, une paix glorieuse et désarmée, en fût la conséquence, il faudrait deux cho-« ses : l'* que la guerre fût heureuse; 2f* qu'une fois la rive gauche du Rhin conquise, TAllemagne cessât d'élever aucune prétention sur les populations qui l'habitent.
Admettons le premier de ces deux points; l'héroïsme de notre armée nous y autorise, malgré tout ce qu'on peut dire sur la fortune des batailles. Mais la seconde condition n'est pas moins nécessaire que la première, et nous nous demandons si elle serait remplie.
L* Allemagne a été vaincue ; nous lui avons arraché les provinces de la rive gauche. Cela sufGt-il?
Non. Car si TAllemagne ne se résigne pas à sa défaite, si elle entend reconquérir ce qu'elle a perdu, si les populations annexées à la France continuent à graviter vers le centre germanique, quel qu^ii soit, nous n^aurons fait qu^attacher à nos flancs une autre Vénétie, et comment désarmer dans une situation semblable?
Cette objection de la Vénétie n'est pas neuve, car nous avons été le premier à remployer en 1866, quand elle était opportune et fondée , ce qu'elle a cessé d*étre. Est-ce que la crainte d'attacher à ses flancs une autre Vénétie et une autre Venise a retenu M. de Bismark et Ta empêché de s'emparer des duchés de TElbe et du port de Kiel?
Moins que jamais nous ne nions que la politique territoriale, que Richard Cobden avait enterrée encore vivante, et que M. de Bismark s'est hâté de déterrer, ne soit une détestable politique, un anachronisme; mais, puisque nous n'avons pas su l'empêcher de sortir du tombeau , ce qui était si facile , il faut maintenant la battre avec ses propres armes , pendant qu'il en est encore temps, car bientôt il ne nous restera plus qu'à la subir, comme payer est la seule chose qui reste à faire à celui qui a perdu par sa faute une partie qu'il devait gagner.
Attendrons-nous que la partie soit complètement perdue? Attendrons-nous qu'il ne nous reste plus dans les mains une seule carte à jouer? Attendrons-nous que la Prusse et l'Italie se soient partagé l'une Trieste, l'autre Rome? Là est la question, toute la question. Si le journal \si France s'indigne à cette dernière supposition et nous répond que , dans ce cas, le gouvernement français n'aurait plus de conseil à prendre que de son courage, et mettrait sans hésiter ses trente-huit millions de Français en ligne contre les trentehuit millions d'Allemands et les vingt-cinq millions d'Italiens, ensemble soixante-trois millions, alors que deviennent
ses grandes tirades sur a la fortune des batailles «?
n faut ¥oir la situation telle que nous Tavons faite après avoir inconsidérément rompu en 1863 Tintimité qui existait entre la France et la Russie, intimité qui eût étouffé dans son germe l'attentat conjointement commis en 1865 sur le Danemark par TAutriche et la Prusse. Alors il fallait prendre un parti quel qu'il fût; alors il fallait, soit empêcher la guerre d'éclater entre les deux larrons qui n'ont pas pu ou qui n^ont pas voulu se mettre d'accord sur le partage entre eux de leur butin ; soit nous allier à l'un des combattants contre l'autre, afin de nous assurer le juste prix de la victoire, qu'il dépendait absolument de nous de donner à celui des deux que nous préférions ; soit accepter tout de suite, en août 1866, et sincèrement, l'état de choses nouveau qui résultait de l'anéantissement de l'Autriche, du renversement de la Confédération germanique, de la signature des conventions avec la Bavière et le Wurtemberg, et enfin de l'unité militaire de toute l'Allemagne rangée sous le commandement du roi de Prusse; cet état de choses nouveau, c'était et ce devait être la triple alliance de la France, de l'Italie et de la Prusse, remplaçant l'ancien équilibre européen ; triple alliance attestant à la fois sa sincérité et sa force par le désarmement, dont ces trois puissances auraient donné l'exemple à l'Europe obérée, qui, trop heureuse de le recevoir, se fût empressée de le suivre.
Cette situation précaire, déjà souverainement condamnée le 4 novembre 1863, peut-elle durer?
Non.
Comment y mettre un terme autrement que par le coup d'éclat dont la fatalité est si lisiblement écrite dans les faits, que les esprits qui, par des raisons diverses, lui sont le plus opposés ne peuvent se défendre contre l'opiniâtre inquiétude qu'il entretient en eux? C'est en vain qu'ils cherchent Que issue qui ne soit pas celle que nous avons indiquée. Us
]a cherchent, mais ils ne la trouvent pas. Cest que, pour qu'ils trouvassent cette issue, il faudrait qu'elle existât. Or elle n'existe pas.
Tout le monde s'accorde à penser que l'on n'évitera pas la guerre, même ceux qui affirment le contraire, soit à la tribune, soit dans leurs journaux ; on ne se divise que sur la question de savoir si la France attendra un prétexte on si elle le fera naître.
Notre avis est que la France ne devrait ni le faire naître ni l'attendre. Les motifs les plus sérieux ef les plus légitimes ne lui manquent pas ; elle n'a qu'à les exposer franchement, en prenant l'Europe pour témoin et les peuples pour juges.
Une situation politique manifestement hérissée de périls étant donnée, il est naturel, il est logique que tous ceux qui réfléchissent se demandent comment ces périls pourraient être changés en moyens, et si cela n'est pas possible, comment il le iserait, soit de les vaincre, soit de les écarter, soit de les éluder, soit de les atténuer?
Aussi est-il tout simple que journaux allemands et journaux anglais prêtent à l'empereur Napoléon III, qui aspire à fonder une dynastie sur la glorification du coup d'État du 2 décembre, les projets les plus contradictoires. Le dernier des projets qu'ils lui attribuent reposerait premièrement sur une lettre adressée à son ministre des affaires étrangères, M. de Moustier, dans laquelle l'Empereur lui tracerait la politique telle qu'elle doit être redressée et lui dicterait le langage que doivent tenir au dehors ses argents ; deuxièmement sur un manifeste à la France, qui serait indirectement un manifeste à l'Europe. Il se peut que ce projet ne soit pas vrai, mais il est si vraisemblable, qu'il nous semble avoir sous les yeux et lire ces deux pièces :
« A Monsieur le marquis de Moustier, ministre des
affaires étrangères.
• AoAt 1868.
» Monsieur le ministre,
» C*est un fait grave, qui ne pouvait se soustraire à ma vigilance et à mon attention, que Timpuissance manifeste des déclarations réitérées et des efforts persistants de mon gouvernement pour rendre à la France et à TEurope la confiance qne les événements de 1866 lui ont enlevée, et dissiper une incertitude opiniâtre -qui ne saurait se prolonger indéfiniment sans péril et sans désastre.
« Cette incertitude funeste s*explique d*elle-méme par la contradiction existant entre les paroles qui expriment Tespoir que la paix ne sera pas trouhlée, et les actes qui trahissent l'imminence d*une guerre par laquelle il serait trop dangereux d'être pris au dépourvu pour qu'il ne fût pas coupable et insensé de ne pas se tenir prêt contre elle.
9 Ces actes, ce sont les ruineux sacrifices que TAIIemagne, TAutriche, la France, Tltalie, la Russie s'imposent pour donner chacune à leur puissance militaire son plus grand développement.
» Les événements extérieurs qui se sont accomplis en 1866 ont attesté la justesse des prévisions consignées dans ma lettre du 4 novembre 1863, adressée à tous les souverains de l'Europe, et dans mon discours du lendemain, prononcé à l'ouverture de la session législative; ce qui était vrai à cette époque l'est devenu encore plus, puisque les armements de l'Europe, que déjà je iaxais d'exagérés, se sont considérablement augmentés par la défiance instinctive, au lieu de se réduire par la confiance mutuelle et Tintérét commun.
» En 1863, k budget de la guerre des grandes puissances s'exprimait par les chiffres qui suivent :
B Armée de terre hommes. Dépense
9 En 1868, il s'exprime par les chiffres ci-dessous :
« Armée de terre ... . . hommes. Dépense . . • ...
» II ne faut pas s'abuser ! ces armements excessifs peuvent éloigner la guerre et faire qu'elle sôit moins imminente, mais ils ne l'éloignent qu'en la rendant de plus en plus fatale.
V C'est ce que comprennent instinctivement tous les esprits et tous les intérêts. Aussi sont-ils inquiets, et la persistance de cette inquiétude, qu'aucune affirmation pacifique n'a pu dissiper, constitue un état précaire qui me commande impérieusement de prendre une détermination que j'ai très-mûrement pesée. Elle est prise. Il ne s'agit plus que de mettre d'accord avec elle les instructions que vous aurez à donner à vos agents à l'extérieur, afin que tous y conforment leur langage, qui devra allier la fermeté de la franchise à la modération de la fermeté.
» Le 4 novembre 1863, j'ai proposé le désarmement européen au moyen d'un Congrès dont l'idée a été favorablement accueillie par , éludée par , repoussèe
par .
» Il ne me coûte pas de le reconnaître , il manquait à ma piroposition de 1863 une sanction en cas de refus, soit formel, soitévasif; mais si cette sanction y manquait, ce n'était point par oubli, c'était par scrupule. J'avais pensé qu'il ne convenait point qu'une proposition sincèrement dictée par les sentiments les plus pacifiques pût être accusée de renfer-'
mer éventuellement une menace, et risqu&t d*étre écartée comme blessante.
9 Le changement des situations autorise et légitime de ma part un changement de langage.
» Aucun Congres européen n'est venu après 1866, comme après 1815, et, selon Tusage, rendre définitif le provisoire européen qui a succédé à Téquilibre dont la Confédération germanique était Taxe ; aussi sent-on de toutes parts que ce qui existe n*est qu'une trêve courte et menteuse et n'est pas la paix durable et sincère.
» Le renversement sans motifs légitimes et sans nécessité de la Confédération germanique, qui était une garantie pour It France et l'Europe, est l'œuvre de la Prusse.
9 Plus que toute autre puissance, la Prusse était intéressée à convoquer un Congrès, qui prononçât sur le rôle nouveau qu'elle venait de s'attribuer dans le monde politique.
» La Prusse a négligé ou dédaigné de le faire.
s Par cette absence de convocation et de réunion d'un Congrès s'explique l'insécurité contagieuse qui règne, et qu'atteste l'inactivité persistante et sans exemple du numéraire qui s'accumule dans les caves de la Banque de France, malgré des achats considérables de grains à l'extérieur.
9 An nom de tous les peuples, que ces armements exténuent et que cette défiance ruine, le temps est venu de mettre hautement, publiquement, solennellement, la Prusse en demeure de convoquer un Congrès qui rassure les esprits et les intérêts.
9 Si, répondant à l'appel de la Prusse, le Congrès se réunit, le langage que devant lui tiendra la France, prenezen l'engagement, sera celui du désintéressement le plus sincère. Elle dira au Congrès : a N'ayant affronté aucun ' des risques et des périls de la guerre, je ne prétends à » aucun agrandissement territorial; le seul but que je pour- 9 suive, c'est le désarmement européen, dont j'ai pris
y) résolument Tinitiative en 1863, et dont j*aspire ardem- « ment à donner Fexemple en 1868; mais ponr que je » puisse le donner sans imprudence, il me faut une garantie » matérielle qui me manque. Cette garantie, c'est la forma- » tion d*un Etat naturellement mixte et essentiellement n neutre, qui se compose de la Belgique, de la portion de » la Hollande située sur la rive méridionale du Rhin et des D provinces rhénanes comprises entre Strasbourg et la mer » du Nord, Etat qui, n'étant exclusivement ni allemand ni » français, puisse être et soit neutralisé en vertu d'une déli- » bération du Congrès. La conséquence de cette neutralisa- V tion, ce sera le rasement de toutes les forteresses, sans » exception, qui ont été construites sur les territoires enclavés » entre mes frontières naturelles et mes frontières actuelles, » territoires qui m'ont été enlevés aux termes des traités » de 1815, mais qui m'ont appartenu pendant treize ans » aux termes des traités de 1801 » .
» Dans, le cas, au contraire, où, foulant orgueilleusement aux pieds tous les précédents diplomatiques, le gouvernement prussien se refuserait à convoquer, dans le délai que vous proposerez de fixer, le Congrès sans lequel les agrandissements et la domination de la Prusse n'ont de sanction que celle de la force versatile, ce refus, dites-le-lui , équivaudrait de sa part à une déclaration de guerre contre la France, qui, prête à entrer immédiatement en campagne, le considérerait ou l'interpréterait comme tel. Alors» les conditions n'étant plus les mêmes après qu'avant la guerre, il irait naturellement de soi que si la victoire restait fidèle à nos drapeaux, qu'elle a guidés en 1854 et en 1859, notre langage et notre conduite seraient différents.
» Certainement alors la France ne se contenterait pas de la formation sur ses anciens territoires d'un État neutre et du rasement de toutes les forteresses enclavées; ces forteresses, nous les reprendrions et nous les garderions,
en nous fondant sur le droit en vertu duquel elles nous ont appartenu. La France ferait revivre les traités de 1801 et rectifierait ses frontières de ce côté du Rhin par la force des armes, ai^nsi que le gouvernement prussien a rectifié et étendu les siennes par le même moyen sur l'autre rive. Sébastopol et Solferino sont deux cautions qui garantissent à rSurope qu'elle n'aurait pas à redouter que nous fussions entraînés par Tivresse du triomphe au delà du but marqué d'avance par nous à cette guerre, lequel serait le recouvrement de nos limites naturelles indispensables à notre sécurité.
V Dans ce cas , la responsabilité de la guerre retombera tout entière sur le souverain et le ministre qui l'auront rendue nécessaire par l'esprit de conquête qui était éteint et qu'ils ont volontairement ranimé.
» Cet esprit de conquête, je ne Fai jamais eu, je l'ai prouvé; la seule gloire que j'ambitionne, c'est, avant de léguer ma couronne à mon fils , d'asseoir solidement la paix de l'Europe sur les bases de l'équité , entre la liberté et la prospérité de la France.
D S'il le fallait, pour donner à la durée de la paix un gage de plus et apaiser les ombrages que cause communément l'exercice, même le plus modéré, de tout grand pouvoir personnel, il n'est aucune de mes prérogatives dont je ne fusse heureux de faire le sacrifice à la sécurité et à l'union de l'Europe.
» Ce qu'un plébiscite m'a attribué, je suis prêt à le rendre par un autre plébiscite, en vertu duquel, cessant d'être constittttionnellement responsable et devenant constitutionnellement inviolable, toute déclaration de guerre, toute signature de traité de paix, d'alliance, de commerce, seraient désormais subordonnées à un débat et à un vote du Corps législatif, issu du suffrage universel.
« La pacification de l'Europe a toujours été et n'a jamais
cessé d*étre mon idée fixe ; elle est la lâche et le but de mon règne. Sî depuis deux ans aucune aveugle opposition, aucune fausse interprétation n*ont fait fléchir la détermination que j^avais prise d^élever nos forces militaires à leur plus haute puissance d'organisation, c'est que Tinsuccès de ma tentative de novembre 1863 m'a douloureusement appris que Tunique moyen de désarmer TEurope c'était d'armer la France.
D Le désarmement européen dépend de la Prusse. Si elle refuse de convoquer le Congrès qu'elle a rendu impérieusement nécessaire, ce sera la France qui, dans l'intérêt de tous les peuples, le convoquera. Mais cette fois ce ne sera passavant la guerre et l'épée dans le fourreau, ce sera après la guerre et l'épée nue , car je ne veux pas mourir avant d'avoir mis fin à cet état précaire et maladif qui se nomme la paix armée, devenue plus impossible que jamais avec les proportions démesurées qu'elle a prises depuis la conduite que la Prusse, à l'occasion du Holstein, a tenue en 1866 vis-à-vis de l'Autriche, et en 1867, à l'occasion de Luxembourg, vis-à-vis de la France.
« Vous aurez. Monsieur le ministre, à me rendre compte des explications que vous aurez échangées avec la cour de Berlin en conséquence de cette lettre, qu'avant de vous l'adresser j'ai communiquée à vos deux collègues le ministre de la guerre et le ministre de la marine ;' ils ont pris toutes leurs dispositions pour que ma proposition de 1868 n'ait pas le sort de ma proposition de 1863. Au fond, c'est la même y il n'y a de changée que la forme.