L'EMPEREUR
Les libertés progressives sont réirolationnaires.
n n'y a de conservatrices que les libertés définitives.
l'bmpbbedb.
4 septembre 1868.
L*Emperear possède au plas haut degré deux qualités souveraines: la bonté et la douceur. S'il n'en eût pas été essentieUement doué, nous eussions eu, le lendemain du 2 décembre 1851, le despotisme et le despote, tandis que nous avons eu la tyrannie sans avoir le tyran.
Si ce n'était pas manquer de respect à la Constitution de 1852, je dirais que si elle valait l'homme dont elle est l'œuvre, elle laisserait peu à désirer.
Nul n'a des intentions meilleures.
Nul n'a des tendances plus justes.
Nul n'a plus profondément le sentiment qui correspond aux aspirations des masses ; aussi existe-t-il entre elles et lui un courant sympathique qui a résisté à des épreuves sous lesquelles eût succombé tout autre prince régnant.
Au temps où Ton décernait aux souverains des surnoms, on l'eut surnommé Napoléon le Btetirintentionné,
Comment donc expliquer que l'Empereur ne méritant que des éloges, l'Empire ne mérite que des critiques?
C'est que toutes les qualités de l'Empereur sont neutralisées non par un défaut, mais par une erreur.
Égaré par l'exemple de son oncle Napoléon I*', datant prétentieusement de Moscou le décret sur le Théâtre-Français, il s'imagine que son prestige dans le présent et son renom dans l'histoire exigent qu'il conçoive et qu'il exécute
tout par lui-même. Cependant n*eût-il pas mieux valu ne pas paraître s'occuper à Moscou du Théâtre-Français, et ramener en France Tarmée victorieuse, au lieu de Taffreuse déroute, triste préface des deux invasions de 1814! et de 1815 ?
S'il eût été Henri IV, de Sully, le grand voyer de France, il eût fait le préfet de la Seine, et rien de plus.
S'il eût été Louis XIV et qu'il eût eu à opter entre Colbert et Louvois, il n'eût pas hésité: il eût gardé Louvois et congédié Colbert.
S'il eût été Louis XVI, il n'eût pas même pris à l'essai, pendant dix-huit mois, Turgot, le plus grand ministre qui ait honoré la France, et qui, s'il n'eût pas été chassé par une intrigue de cour, eût rendu la Révolution impossible en la rendant inutile.
La fée qui a présidé à là naissaftice de M. Rouher a été bien avisée de lui donner le talent et de ne pas lui donner le caractère ; car si son caractère avait été à la hauteur de son talent, il y a longtemps que M. Rouher eût cessé d'être ministre d'Etat, en admettant qu'il le fût jamais devenu.
Ce qui éloigne l'Empereur de la liberté, ce n'est pas qu'il ait peur d'elle et de ce qu'il est convenu d'appeler ses excès en style de presse officieuse; non, car le prétendant de Strasbourg et de Boulogne a prouvé qu'il était brave et que le danger l'attirait plus qu'il ne l'intimidait. Ce qui éloigne l'Empereur de la liberté, c'est qu'il croit que s'il lui laissait déployer ses ailes et prendre son essor, elle l'empêcherait d'accomplir ce qu'il rêve de grand.
Je ne dis pas ce qu'il conçoit, je dis ce qu'il rêve.
Fumer c'est rêver éveillé.
L'Empereur fume un immense nombre de cigarettes; quand il fume, la France lui apparaît aussi grande sous son règne qu'elle lui semblait petite sous le règne du roi Louis- Philippe. Comme la France lui apparaît grande, il se persuade qu'elle l'est en effet. C'est alors qu'il la trouve ingrate ; c'est
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alors que, de la meilleure foi du inonde, il ne s'explique pas qu'il puisse y avoir des députés n'appartenant pas tous à la majorité satisfaite^ et que Paris, ayant à élire neuf représentants, ait nommé neuf candidats de l'opposition. Croyant sincèrement que ce qu'il a rêvé de grand il l'a réalisé, il ne comprend pas qu'il y ait des esprits assez chagrins pour préférer l'ombre à la proie, en d'autres termes , la liberté de rindividu à la grandeur du pays.
De la part de l'Empereur ce n'est pas injustice, c'est illusion. Le jour où il n'aura plus cette illusion, entretenue par Tivresse du tabac, la France sera libre, et le jour où elle le sera, non pas graduellement, non pas à demi , mais pleinement, alors les partis eux-mêmes seront contraints de rendre jastice à des qualités personnelles contre la réalité desquelles protestent les apparences«politiques.
Lorsque les autorités locales sont ombrageuses et vexàtoires, mesquines et taquines, comment, sous le régime actuel, faire équitablement la part entre ce qui leur appartient et ce qui n'appartient pas à César?
Est-ce possible ?
Ceux qui prétendent que la France est difficile à gouverner disent un mensonge, mais ceux qui afGrment que la gouverner en conservant la centralisation est impossible, disent la vérité.
La centralisation, c'est la responsabilité du gouvernement, multipliée autant de fois qu'il y a de fonctionnaires et d'agents nommés par lui, depuis le préfet jusqu'au garde champêtre, depuis le premier président et le procureur général de la Cour de cassation jusqu'au plus petit des juges de paix et jusqu au dernier des substituts.
De retour en France en septembre 1848, trois mois avant qu'il fût élu président de la République, la première pensée qui vint à l'esprit de l'auteur des Idées napoléoniennes (il avait fait en Suisse son éducation et en Angleterre son ap-
prentissage), ce fut de réformer radicalement la centralisation, dont il avait observé de haut et de loin les dangers, plus grands encore que les abus.
Comment cette pensée si juste, qui paraissait avoir été longuement couvée dans le nid de l'exil, n'a-t-elle plus été dans le lit du pouvoir qu'un vain rêve qui s'est dissipé ? C'est que d'infidèles ou d'impuissants traducteurs de la pensée du penseur couronné lui ont affirmé qu'ils l'avaient réalisée, que la décentralisation était chose faite, et qu'il les a crus sur parole.
Il en a été ainsi de toutes les idées sensées on élevées de Napoléon III. Toutes ont avorté, non de son fait, mais du fait des hommes auxquels il a abandonné le soin de les convertir soit en institutions, soit en réformes. Un seul dans le nombre a été une exception: c'est M. Haussmann ; je le nomme, parce que je suis de ceux à qui la justice plaît d'autant plus à rendre qu'elle a à vaincre plus de résistances aveugles, et qu'il lui faut même aller jusqu'à afironter l'impopularité. Et encore, M. Haussmann, enrayé par des ministres envieux ou pusillanimes, n'a-t-il pas donné tout ce qu'il y avait en lui de puissance, et a-t-il été plus d'une fois contraint de recourir à dés moyens détournés et à de petits expédients sans proportion avec la grandeur de son œuvre. M. Haussmann, j'en ai la conviction, eût été un grand ministre ; aussi n'a-t-il pas été permis aux portes de l'Hôtel de ville de Paris de s'ouvrir pour lui livrer passage.
Cependant, il n'y a pas d'exemple de grands règnes sans grands ministres, ni de victoires décisives remportées par un seul capitaine. Les onze ans qui se sont écoulés de 1804 à 1815 ont été une glorieuse dictature; ils n'ont pas été un grand règne. Ce qui l'atteste, c'est que l'empereur Napoléon I*' a laissé la' France plus petite qu'il ne l'avait reçue des mains de la République, et que, sans l'inflexible générosité de l'empereur Alexandre I*% elle eût été encore bien plus