‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 181 sur 192 · L'IMPUISSANCE DE L'ARBITRAIRE · texte numérisé non relu

L'IMPUISSANCE DE L'ARBITRAIRE

mesure de sa supériorité. Le moyen de paraître grand, le moyen de se grandir et de faire paraître petits ses ennemis, de les rapetisser, ce n'est pas de les accabler sous le poids des condamnations, c'est de les accabler sous le poids de ses dédains.

Où était le danger d'adopter cette dernière conduite de préférence à Tautre?

Est-ce que les rigueurs accumulées contre la Lanterne Tempéchent de paraître? Non. Est-ce qu'elles Tempéchent d'être lue? Jamais. elle n'a eompté un plus grand nombre de lecteurs : qu'importe que ces lecteurs habitent en France ou hors de France! Est-ce qu'elles ont rendu H. Rochefort plus réservé? Jamais il n'a été plus implacable que dans le numéro 14, qu'ont lu tous les^gens que nous connaissons, ce qui prouve que M. Rochefort a su trouver les moyens de tenir l'engagement qu'il prend, pages 14 et 15, de faire pénétrer la Lanterne en France par toutes les frontières et de la répandre dans Paris à un nombre surprenant d'exemplaires. Parier pour la police contre la contrebande ne serait pas prudent lorsqu'elles sont aux prises et en lutte. En tout temps , c'est la contrebande qui Ta toujours emporté contre la police. C'est ce que, il y a plus de cent ans, en 1759, un grand homme de bien, M. de Malesherbes, alors directeur de la librairie et de la littérature, reconnaissait et proclamait en ces termes :

Il est impossible, dans Texécution, d*empécher un homme qui entre dans le royaume ou das^ Paris de porter avec lui un petit

• d'hommet pent-ii dûpoter ? > Uo joor, il aperçât noe grande foole qui re« gardait les mort d*one maison ; ii le dirigea aosiilôt de ce c^té et reconnut qae toDt cet curieux liaaienl on placard rempli d'injures contre «a personne. Comme le pUctrd était affiché trop haat, il le fil décoll*-r et remettre à une place plus convenable. • Mon peuple et moi, dit-il, axxmê comelu un arrangement qui nous > tatiêfait touè les dtux: il dit tout eequil lui plait^ et je /ait tout ce que je veux. » — MacaclaV) QEuwei diverses,

nombre de livres qu^il est censé lire dans sa route, et ce petii nombre souvent répété devient une édition entière. Mais il est inutile d'entrer dans le détail des expédients que le désir du gain peut suggérer pour tromper la police. L'expérience apprend qu'il y en a une infinité qu'aucune loi n'a pu prévoir et qui réussissent aux fraudeurs.

Aussi le comte d'Argenson, voyant que les Imprimears des pays non privilégiés gagnaient beaucoup d'argent, et de Fargent sorti de France, avait-il conclu qu'il valait mieux garder cet argent dans le royaume pour les imprimeurs et les libraires français, que de le laisser passer à Tétranger. Et à cette époque, il y a cent ans, n'existaient pas les chemins de fer qui transportent des millions de voyageurs.

Le fait suivant est consigné dans la Réponse aux instructions envoyées par S. A. R, 'Monseigneur le duc cC Orléans à ses chargés de procuration dans les bailliages, relative^ ment aux Etats généraux, en 1 789 :

Un libraire du Palais-Royal disait, il y a quelques mois, à un auteur qui lui avait vendu une édition entière d'un critique : « Monsieur, votre livre ne vaut rien, car il n'y a pas vingt de mes pratiques qui me l'aient encore demandé. — Je le crois bien, lui répondit le faiseur de libelles ; c'est que vous n'avez pas la patience qui convient à votre état. Attendez qu'on l'ait brûlé, et vous verrez combien le débit augmentera. »

On le brûla, et le débit augmenta au point qu'on en est aujourd'hui à la troisième édition... Cependant il faut un genre de génie pour parvenir jusqu'à la brûlure, car n'est pas brûlé qui veut.

En 1788, quoique la liberté de la presse n'existât pas en France, et précisément parce qu'elle n'y existait pas, la France était a inondée de brochures prohibées » ; c'est ce que constate Benjamin Constant dans son écrit gouvernemental intitulé : De la liberté des brochures, des pamphlets et des journaux considérée sous le rapport de l'intérêt du gouvernement ;

L'IMPUISSAXGK DE L'ARBITRAIRE. 501

A cette époque (1788), malgré la censure et la surveillance, la France était inondée de brochures prohibées. Comment la même chose n'arriverait-elle pas aujourd'hui?

... Aujourd'hui que le système continental est détruit et que la France a. cessé d'être une île inabordable aux autres peuples européens, il est impossible d'empêcher que les brochures dont on interdirait l'impression en France n'y pénétrassent de l'étranger. La grande confraternité de la civilisation est rétablie : des voyageurs nombreux accourent déjà pour jouir de la liberté, de la sûreté, des avantages de tout genre qui nous sont rendus. Les arrêtera-t-OD sur la frontière? mettra-t-on sous le séquestre les livres qu'ils auront apportés pour leur usage? Sans ces précautions, toutes les autres seront inutiles. Les livres ainsi apportés seront à la disposition des amis du propriétaire et des amis de ses amis. Or l'intérêt spéculera bientôt sur la curiosité générale : des communications secrètes s'établiront. Toutes les fois qu'une chance de gain se présente, l'industrie s'en empare, et, sous tout gouverne* ment qui n'est pas une tyrannie complète, l'industrie est invincible.

Ce qai précède est ainsi confirmé dans V Encyclopédie moderne, par Pages (de TAriége) :

La censure ne peut rien sans la douane qui vient de l'étranger, et la Hollande nous inonda de livres philosophiques et l'Angleterre d'ouvrages républicains. Alors le commerce intérieur souffrait en pure perte de cette lucrative contrebande, et, par une lâche déception, on permit d'imprimer en France la plupart des ouvrages prohibés, à condition qu'ils porteraient le titre mensonger d'une ville étrangère.

Si Ton récuse Benjamin Constant et Pages (de TAriége), en alléguant qu'ils ont écrit des brochures, et que conséquemment ils sont suspects, il est une autorité qu'à coup sûr ne récusera aucun magistrat français : c'est celle de M. Dupin , procureur général à la Cour de cassation.

Or, dans son Éloge de Lamoignon de Malesherbes, voici comment il s'exprime :

Après l'oppression de la presse qui s'était fait sentir vers la fin

502 QUESTIONS DE L'AIVIVÉE 1868.

du r^gne de Louis XIV arriva la licence, qui se montra effrontément sous la Régence et pendant tout le règne de Louis XV. A cetle époque, on vit un désaccord complet entre les mœurft et léft lois.

Jamais on ne poursuivit autant les auteurs, et jamais aussi bft ne rechercha avec plus d'avidité les livres condamnés ! C'était un moyen de les mettre en vogue. Aussi Lauraguais avait la hardiesse d'écrire au Parlement : « Honneur aux livres brûlés! n Un auteur satirique, qui avait reçu 30,000 francs pour un pamphlet sup«primé, priait le ministère d'en saisir un second qu'il allait mettre tous presse, afin de compléter, disait-il, la somme de 60,000 francft dont il avait besoin pour vivre tranquille, promettant qfl'après celA il cesserait d'écrire.

Soyez donc la vérité et Texpérience sous les traits dé Lamoignon de Maleshcrbes, de d'Argenson, dé Benjamiti Constant, de Pages (de TAriége) et du procureur général Dupin, pour qu'il ne soit pas tenu plus de compte de votre témoignage et de vos observations I

Mk Rouher, ministre d'État, ne saurait objecter qu'il ignorait ces faits et ces témoignages, car Ils lui ont été mis sous les yeux avant qu'il prit la plume pour rédiger la dernière loi contre la liberté de la presse.

Messieurs qui vous nommez Rouher, Pinard, Baroche» vous avez voulu réglementer ce qui par essence échappe à toute réglementation, vous avez voulu réglementer la liberté de la pensée et Tart de dire. Qu'àvez-vous fait? Vous avez mis aux prises le gouvernement d'une grande nation, le gouvernement français, avec un seul homme, sa Lanlefne à la main, vous disant :

Je me résigne au rôle de journaliste errant et de braconnier littéraire. Un jour je daterai ma Lanterne de Genève, un autre jour de Londres, de Bade ou d'Heidelberg, ou d'Ostende ou de Cologne, et quand vous voudrez demander mon expulsion, vous' serez obligé de vous adresser à quinze gouvernements...

Croyei-voas encore que vous aviez raison, et que l'antenr

du livre intilalé : les Droits de la pensée avait torl? Quelle preuve vous faot-il de plus de riropuissance de Tarbitraire?

LA plaie de la frange.

Il leptembra IS6S.

La liberté par la liberté! — Tel a été le programme dé toute ma vie politique, remontant à Tannée 1834, époque à laquelle je fus élu à Tunanimité député de l'arrondisse* ment de Bourganeuf; car ce n'est que deut ans après, en 1836, que j'ai fondé le journal la Presse ^ dirigé par moi jusqu'en 1856, c'est-à-dire pendant vingt années.

La liberté par la liberté! — Tel est aussi le programme de l'Union libérale , qui a commencé par être un fait avant de devenir une doctrine; car, en 1863, c'est en faisant sans le savoir de l'union libérale que les Jourdain de l'opposition ont remporté à Paris l'éclatant triomphe qui s'est traduit par l'unanimité : neuf circonscriptions électorales , neuf députés de l'opposition; neuf candidatures officielles, neuf échecs politiques. En 1863, si l'esprit d'exclusion eût prévalu sur Tesprit de tolérance, si le nom de M. Tbiers n'eût pas figuré

sur la liste, assurément M. Tbiers n'eût pas été élu en remplacement de M. Dewinck; mais, très - certainement aussi, MM. Havin, Guéroult, Jules Simon et Eugène Pelletan n'eussent pas été nommés. En 1863, à Paris, c'est la tolérance réciproque qui a fait l'union électorale, et c'est l'union qui a fait le succès. Regrette«t-on lé succès et lui préfère-t-on l'échec? Alors on n'a qu'à suivre les conseils de l'esprit d'intolérance qui se nomme le réveil ?

504 QUESTIOIVS DE L'ANMÉE 1868.

Singulier réveil que celui qui aurait pour résultat une impuissance égale au sommeil !

Singulier réveil que celui qui, après s'être efforcé pendant onze ans, de 1852 à 1863, de plonger la France électorale dans Tabstention érigée en système, voudrait la plonger dans la division érigée en principe !

Singulier réveil que celui qui perd la cause la plus juste en Texagérant, et qui, outrant la victoire, la change constamment en défaite!

Messieurs les réveillés qui voudriez être les seuls élus du suffrage universel , comptez-vous donc !

Combien êtes-vous ?

Aux élections générales de 1848 et de 1849 , combien étiez- vous?

Le 10 décembre 1848, alors qu'étaient entières, absolument entières, la liberté de la presse et la liberté de réunion, combien vos candidats ont-ils eu de voix?

Plus de modestie et moins d'intolérance , messieurs , car vous n'êtes qu'une des minorités de la minorité!

Si vos conseils étaient écoutés , qu'arriverait-il? Il arriverait que les candidats* officiels seraient assurés d'avoir la majorité dans toutes les circonscriptions électorales , sans en excepter une seule, sans en excepter ni Paris ni Lyon. Il arriverait que la France serait condamnée à perpétuité au régime du pouvoir discrétionnaire. Il arriverait que tout le terrain libéral qui , grâce à MM. Emile Ollivier, se présentant le premier, Jules Favre et Ernest Picard venant ensuite, a été gagné de 1857 à 1868 serait reperdu, et que de 1868 nous remonterions à 1852.

C'est là ce que peut souhaiter la réaction, mais c'est là ce que ne peuvent désirer ceux qui veulent avancer et non reculer.

Le large chemin dont les rédacteurs du Réveil sont les cantonniers conduit à la révolution sans la liberté ; le chemin étroit dont je suis l'un des pionniers mène à la liberté

sans la révolution. Qui me connaît sait que je n*en ai jamais suivi d'autre que la liberté, aussi bien sous la Monarchie que sous la République , aussi bien après FEmpire qu'avant son rétablissement.

Lorsque M. Dufaure, ministre, est contre elle, je le combats; lorsque M. Dufaure, orateur, est avec elle ,'je le soutiens.

Et la preuve qu'en agissant ainsi j'ai raison , c'est que la nomination de M. Dufaure par les électeurs du Var, venant après l'élection de M. Grévy par les électeurs du Jura , est ce que redoutent le plus les ministres qui , ayant eu entre les mains Tépée du 19 janvier, au lieu de s'en servir pour vaincre et désarmer les ennemis de l'Empire , en ont retourné la pointe contre lui, au risque de l'atteindre au cœur.

Les maladroits! Des traîtres n'eussent pas autrement agi.

12 septembre 1868.

Le numéro du Réveil m'est consacré tout entier ; il n'y est question que de moi.

Ai-je donc une influence si redoutable que j'aie mérité d'être ainsi décrété de mise en accusation ?

Je suis accusé de « trahison » . ( Textuel, )

Quelles sont donc celles de mes idées que j'ai trahies, car il n'y a qu'à leur service que j'aie jamais été?

Plus d'un parti a été mon obligé quand il était vaincu; je n'ai été l'obligé d'aucun quand il était victorieux.

Le seul drapeau que j'aie jamais porté , c'est celui de la liberté; et si périlleuse qu'elle fut/ il n'y a pas eu une seule circonstance où un seul instant mes mains aient cessé de le tenir fermement et fièrement.

Si ce que je dis là n'est pas la vérité , que je sois con-

506 QUESTIOIVS DE L'ANNEE 1868.

fondu dans mon propre journal et à cette tnême place ptur mes accusateurs, les citoyens Delescluze et Ranc.

tt J'ai eu les m&ins dans tous les désastres de la liberté t . ( Textuel, )

Sous la Monarchie de 1830 , où relativement à la Motiarchie de 1815 et à FEmpire de 1852 la liberté existait, étaisje avec les usurpateurs de la souveraineté nationale, ennemis mortels du progrès, qui ourdissaient des conspirations , organisaient des insurrections, tramaient des attentats lesquels tous, chacune et chacun, coûtaient, à chaque tentative, à la liberté une plume de ses ailes ?

Sous la République de 1848, proclamée par vous, citoyens, et par vos amis, le 24 février, étais-je, le 15 mai , aveci let envahisseurs qui violaient rinviolabllHé de TAssemblée cdtl*stituante, issue du suffrage universel? Etais-^je, six semaines après , les 24, 25, 26 et 27 juin, avec les insurgés qui ensanglantaient Paris , couvert d'autant de barricades que les 23 et 24 février? Etais-je, le lendemain 28 juin, avec le général Cavaignac et les républicains victorieux, qui transportaient sans jugement neuf mille républicains vaincus? Le 13 juin 1849, étais-je avec les auteurs de la manifestation qui eut pour théâtre de sa débandade le Conservatoire des arts et métiers , et pour dénoûment le procès devant la haute cour de Versailles? Le 16 octobre 1849, devant cette haute cour, étais-je avec les témoins à décharge qui baissaient la tête devant M. Baroche , procureur général , et balbutiaient devant le jury (1)?

(1) M. de Girftrdin tvait été cité comme témoin à ôKarge.., M. de Girardin a proteité avec énergie au nom de la liberté dn témoignage méconnae dans la personne... M. Baroche menaçait de requérir contre lui... • Oiei donc requérir ! t l'est courageusement écrié le témoin.

Nous defOns dijre que M. dé Girardin s'est élevé dans ce solennel débat à un

rare degré d'éloquence. Il a été inspiré et vraiment sublime. L'effet qu'il a

produit a été immense.

Le journal la République,

Le jour même du coup d'État, le 2 décembre, étais-]e avec ceux qui plaçaient la conservation de la propriété dé leur journal avant et au-dessus de la conservation de la liberté de la presse , de la conservation de la Constitution, de la conservation de la République , à laquelle cependant je ne devais que d'avoir été menacé dans ma vie le 29 mars 1848, et frappé dans ma liberté le 25 juin suivant?

Républicains qui vous proscriviez et qui vous mitrailliez les uns les autres, si les uns ne m'ont pas massacré le' 29 mars et les autres fusillé le 23 juin , dois-je donc vous en témoigner ma reconnaissance à deux genoux ?

Si vous faites bien, citoyens vainqueurs du 24 février, voud vous attaquerez à d'autres qu'à tnoi, car j'aurais sur vous trop d avantages.

Moi, qu'aucune conjuration, qu'aucune insurrection n'ont jamais compté dans leur ombre et dans leur rang, je puis condamner le coup d'État du 2 décembre; mais ce droit que j'ai, vous ne l'avez pas, vous, les combattants du 24 février et du 25 juin, vous les violateurs de. la Charte de 1830 et du suffrage universel de 1848, vous les envahisseurs de la Chambre des députéâ, et trois mois après les envahisseurs de l'Assemblée constituante !

Vous osez parler des u désastres de la liberté! m Mais quels désastres a«t-elle éprouvés qui soient comparables à ceux dont vous êteâ les auteurs?

Le 25 février 1848 vous aviez la toute-puissance : qu*en avez-vous fait pour rendre la liberté à jamais inviolable ?

Répondez.

Je le reconnais : vous avez proclamé le suffrage universel, un grand principe, mais vicié par le morcellement électoral, les candidatures ofGcielles et le scrutin de liste, au lieu de l'unité de collège qui en eût fait une vérité;

Le suffrage universel , ce serait votre éternel honneur si vous l'eussiez scrupuleusement respecté ; mais les premiers

coups qu'il a reçus dès qu'il a été établi , ce sont vos mains qui les lui ont donnés.

Avez-vous proclamé Tinviolabilit^ de la liberté de la pensée, de la parole et de la presse ?

Non.

Avez-vous proclamé la séparation , c'est-à-dire l'indépendance réciproque de l'Église et de l'État î Non.

Avez-vous opéré la séparation, c'est-à-dire l'indépendance réciproque dé la Justice et de l'État ? Non.

Avez-vous, sinon aboli le servage militaire, comme en Angleterre , du moins rendu , comme en Prusse , obligatoire pour tous, sans faculté de remplacement , le service sous les drapeaux ?

Avez-vous affranchi les communes de la centralisation qui les tient en tutelle ?.

Non.

Qu'avez-vous donc fait de la dictature ?

Ce que vous en avez fait! Vous vous Têtes puérilement disputée entre vous pour n'en rien faire.

Certes, l'Élu du 21 novembre 1852 n'est mon idéal ni en fait de pouvoir ni en fait de liberté ; mais quand vous avez l'imprudence et l'impertinence de vous ériger en accusateurs publics et de me qualifier de a traître » , j'ai peine, en vous comparant à lui, à ne pas crier Vive V Empereur I

Sans vous et les vôtres , il y a longtemps que la France serait libre ; si elle ne l'est pas , c'est votre faute I

Les lois de septembre 1835, c'est votre œuvre I

Le décret du 24 juin 1848 qui mit Paris en état de siège et délégua la dictature au général Cavaignac, c'est votre œuvre I

Le décret du 28 juillet 1SA8 contre le droit de réunion , c'est votre œuvre !

Le décret du 11 août 1848 contre la liberté de la presse, c'est votre œuvre !

Enfin , toutes les mesures de réaction dictées à cette époque par répouvante que vous causiez même à vos coreligionnaires politiques , toutes sont votre œuvre !

M. Odilon Barrot, M. de Broglie , M. de Rémusat, M. de Tracy, M. de Tocqueville, M. Léon Faucher, M. Billault, M. Dafaure, etc., etc., étaient des esprits libéraux; vous n'avez pas pris de repos , incorrigibles terroristes , que par vos attaques et vos menaces vous n'en ayez fait des réactionnaires aveuglés par le vertige de la peur !

Le seul peut-être que ce vertige de la peur n'ait jamais fait chanceler, c'est moi, et c'est là mon grand crime à vos yeux ! Si vous voulez me le faire expier sur Téchafaud, pressez-vous de ressaisir la dictature qui vous est tombée des mains, car il se pourrait que, l'excès du travail aidant à la maturité de Tâge, je n'eusse plus que peu de temps à tenir entre mes doigts ma plume indisciplinée, que vous eussiez sagement fait , je vous le dis , de ne pas arracher à la tâche toute différente qu'elle s'était donnée !

Neuf numéros du Réveil avaient paru, je n'en avais lu aucun,, et j'eusse continué de m'abstenir de lire les suivants, si mes amis avaient pour les injures dont je suis l'objet le même dédain que celui qu'elles m'inspirent. Ce sont eux qui m'ont adjuré de ne pas garder plus longtemps le silence qui encourageait votre insolence.

Vous ne pourrez pas dire, citoyens, que je vous ai attaqués; à peine pourrez-vous' dire que je vous ai répondu! Vous êtes la plaie de la France! Cette plaie, il s'agit de la cautériser. Puisque vous l'avez voulu , c'est un soin dont je me charge.

Vous êtes la révolution.

Je suis la liberté.

La France , sachezfle, veut la liberté et ne veut pas la révolution.

Ce qui le prouve , c'est le nombre de leeteurs qui m'a toujours entouré depuis trente ans et qui vous a toujours manqué.

Vous dites qiie vous êtes a le pays » . (Textuel )

C'est faux.

Si vous eussiez été le pays, vous eussiez été la majorité de TAssemblée constituante, alors qu'en mars 1848 vous étiez le pouvoir dictatorial et qu'en cette qualité vous faisiez tout ce que vous reprochez au pouvoir impérial de faire aujourd'hui.

Si vous eussiez été ^^ le pays » , votre candidat eut été élu le 10 décembre 1848(1).

Si vous eussiez été <& le pays » aux élections générales de mai 1849, vous n'eussiez pas été en minorité.

Répondrai -je à vos railleries stéréotypées sur mes prétentions toujours vaines à un ministère?

( 1 ) Élection présidentielle dulO dieembre 1 848.

Saffrages exprimé! 7,426,252

Pour Lonii-Napoléon 5,534,520

Poor i« général Cavaignac 1,448,302

Pour Ledru-RoUin «... 371,431

Pour Raspail ........... r ... , 36,964

Pour Lamartine 17,914

Pour le généra] ChaDgarnier . 4,687

• Voix perdoea. 12,434

Bnlletioa iocoDititutionnela . . . , $3,219

Votes généraux.

Ep 1851, le préaident obtient.* 7,439,216

£d 1852, aux élection^ dea députés 5,218,602

En 1852, pour l'Empire 8,157,752

En 1857, aux électiona dea dépuléa 5,471,888

En 1863, aux électiona dea dépatéa 5,308,954

Oui, j*y répondrai, puisque j*ai tant fait que de céder aux instances de mes amis et que de rompre le généreux silence que je gardais.

Et pourquoi donc, citoyens, n'aurais-je pas la prétention d'être ministre, quand votre ignorance e^ votre insuffisance ne vous ont pas empêchés de vous ériger en dictateurs?

Ai-je donc moins d'idées que vous? Quelles sont les vôtres?

Suis-je donc moins capable que vous? Par quels actes votre capacité s'est-elle attestée?

Vous parlez de considération! Prenez pour juges de la vôtre ceux qui vous ont vus de près, et je prendrai pour juges de la mienne ceux qui depuis trente ans ont été avec moi en rapports journaliers. Ils prononceront I Si haut que. vous ayez le droit de porter la tète, je puis porter la mienne non moins haut, car je n'ai jamais manqué à une parole que j'avais donnée, je n^ai jamais éludé un engagement que javaispris, et immolé à aucun intérêt Tindépendance de ma pensée et le respect de la vérité.

Vous parlez de mon ambition! Qu'en savez-vous?

Est-ce qu'en février, mars et avril 1848, je suis allé à rhôtel de ville y mendier un portefeuille, à uue époque où cependant un bon ministre des finances, imaginant autre chose que l'emprunt des 43 centimes, n'eût pas été un ministre somptuaire?

En tout cas, si j'ai de l'ambition, ce n'est pas une ambition vulgaire, car il a dépendu de moi d'arriver au ministère par l'une de ces trois voies :

La préfecture de police;

La direction générale des postes ; La légation de Naples.

A- cet égard je n'ai pas à reprocher à l'Elu du 10 décembre d'avoir manqué de mémoire le lendemain de son élection, car il n'a pas épargné les insistances, non en son

palais de FElysée, mais en ma demeure de la rue de Chaillot.

Etre ministre des finances pour changer des receveurs généraux-payeurs ; être ministre de Tintérieur pour changer des préfets ; être ministre des afiaires étrangères pour changer des ambassadeurs et des consuls, on peut me roffriri je refuserai. Je ne tiens nullement à être ministre comme Font été M. Garnier-Pagès, M. Recnrt ou M. Bastide; plutôt que de n'être pas un grand ministre, je préfère n'avoir jamais été ministre.

Et pourquoi donc n'aurais-je pas été un grand ministre?

Est-ce que je suis un agitateur dans le vide?

Est-ce que je suis un brouillon?

Est-ce qu'où je suis Tordre ne se fait pas et ne se maintient pas de lui-même?

Est-ce que j'ai la conception lente?

Est-ce que le repos dans le bien-être acquis par le travail m'a jamais rouillé?

Est-ce que l'esprit de décision me manque?

Est-ce que la frayeur me paralyse?

Est-ce que les attaques les plus injustes m'ont jamais rendu injuste?

Est-ce que je me prélasse dans l'impuissance , donnant la parole à la flatterie et la préférence à la médiocrité?

Ayez des idées, citoyens, et mon appui ne leur manquera pas.

Ayez du talent, et nul avant moi, et plus sincèrement que moi, n'y rendra hommage.

Mais vous n'avez ni talent, ni idées, ni principes.

Vous convenez qu'en 1863 vous étiez abstentionnistes, et qu'en 1868 vous êtes a divisionnistes » .

Pourquoi êtes-vous devenus divisionnistes et pourquoi avez-vous cessé d'être abstentionjnistes?

Si en 1863 vous pensiez que l'abstention était un devoir.

pourquoi ne pensez-vous plus qu'elle soit un devoir en 1868? . Cest ce que vous ne pouvez pas dire.

Vous vous noyez dans votre encre, citoyen Delescluze, quand vous écrivez des phrases aussi irréfléchies que celle-ci :

Nous sommes opposants à la façon des vrais déâaocrates, qui voient dans Texercice éclairé du suffrage universel le remède à la situation.

Cette phrase inconsidérée est votre condamnation.

Si Fexercice éclairé du suffrage universel est, ainsi que vous le déclarez, le remède à la situation, comment vous a-t-il fallu douze ans, de 1856 à 1868, pour le voir et le reconnaître?

Aux élections générales de 1856 et de 1863, étiez-vous donc on privé de la vue ou privé de la raison?

Mais puisqU'en 1868 vous confessez ainsi votre erreur ou votre aveuglement, comment se fait-il que Tinconséquence et la]^haine vous égarent encore jusqu'à attaquer et injurier M. Emile Ollivier, qui , le premier, a tracé la voie dans laquelle MM. Jules Favre, Hénon et Ernest Picard Tout suivi et où vous marchez après eux?

Sans M. Emile Ollivier, qui a eu le bon sens et le courage de donner l'exemple , ce serait l'abstention qui régnerait, c'est-à-dire la négation du suffrage universel.

De votre aveu , si le suffrage universel est le remède à la situation, comment ne voyez-vous pas que vos injures sont des pavés que vous lancez en l'air et qui retombent sur vous?

S'ils pe retombaient que sur vous et n'aplatissaient que

vous, citoyens Delescluze et Ranc, ce ne serait rien; mais

ils retombent sur d'autres tètes que les vôtres!

En vous efforçant de semer la division, après avoir infruc-

tueusement tenté de semer Tabslention, contre qui et pour qui travaillez-vous?

Vous travaillez contre la liberté, dont vous avez toujours été les ennemis !

Vous travaillez pour l'arbitraire, dont vous n'avez jamais cessé d'être les complices!

15 septembre 1868.

Que signifie ce titre : le Réveil, qu'ih ont donné à leur journal, s'il ne signifie pas qu'ils ont dormi?

En efiet, les divisionistes du lendemain ce sont les àbstentionistes de la veille; ce sont ceux qui, en 1856 et en 1863, professaient, prêchaient, imposaient et pratiquaient l'abstention, érigeant ainsi la guerre civile en principe et destituant le sufiTrage universel, leur créature !

Pauvre liberté! auras-tu donc toujours en France, contre toi, à ta droite et à ta gauche, les réactionnaires et les révolutionnaires, les muscadins et les jacobins, ceux qui ont peur et ceux qui font peur?

Supposons que la doctrine des abstentionistes l'ait emporté sur la doctrine opposée , celle des unionistes, où en serions-nous? où la France en serait-elle? La coalition serait encore un délit sévèrement puni par le Code pénal au lieu d'être une liberté pleinement acquise à tous ceux qui travaillent. Le droit de publier un journal n'existerait encore qu'à l'état de privilège inaccessible presque à tous, mais surtout aux fondateurs du Réveil et à leurs amis. La liberté de réunion serait encore ce qu'elle était il y a deux ans, lorsqu'il fallait une autorisation préalable pour les lectures littéraires les plus inoffensives, autorisation refusée à plusieurs membres de l'Académie française.

Les services signalés qu^ont rendus à la cause de la liberté des tt traîtres » tels que M. Emile Ollivier, je les vois; les services que vous avez rendus à la cause de la liberté, citoyens abstentionistes, qui avez cessé de pfescrire Tabstention pour décréter Texclusion et semer la division, je ne les vois pas et je vous défie de les montrer.

Le service que vous rei\^ez, voulez-vous que je vous dise quel il est? Vous rendez au gouvernement que vous attaquez dans vos journaux haineux , Timmense service de réparer le mal que lui font les journaux officieux qui le défendent. Ce qui est ébranlé, vous le raffermissez!

Le gouvernement issu du suffrage universel, à trois reprises, le 10 décembre 1848, le 20 décembre 1851 et le 20 novembre 1852, a commis d'énormes fautes qu'il ne nie plus; si énormes qu'elles soient, elles ne tarderaient pas à être oubliées, presque effacées, si TEmpire avait l'esprit de vous laisser tout dire, tout, absolument tout, sans jamais vous poursuivre ; car vous n'avez de force que dans le sommeil et le silence; cette force vous délaisse dès que vous vous réveillez, dès que vous parlez I

Quand vous prenez une plume, ce n'est pas pour écrire, c'est pour proscrire.

Si j'avais en moi les haines qui sont en vous, loin de déplorer vos violences, je devrais les attiser, puisqu'elles vous affaiblissent et vous isolent; si je les combats, c'est qu'elles retardent la maturité de la liberté par la liberté, et du progrès légal par le suffrage universel, ce principe dont vous fûtes les apôtres et dont vous êtes les renégats I

16 septembre 1868.

Pour me traduire à votre tribunal, citoyen Delescluze, plagiaire du citoyen Marat, et vous arroger le droit de décré-

516 QUESTIONfS DE L'ANNÉE 1868.

ter ma mise en accusation pour a crime de contre-révolution it^ qui êtes-vous?

Vous êtes l'ancien commissaire extraordinaire infligé au département du Nord en mars 1848, à Tépoque delà fameuse expédition de Risquons-tout, à laquelle le roi des Belges dut d'être rajQTermi sur son trône ; vous êtes Tancien rédacteur en chef de la Révolution démocratique et sociale, qui, plus qu'aucun autre journal, a contribué à relever de sa chute la contre-révolution, dont vous prétendez, ce qui est une imposture, que je suis a le coryphée depuis vingt, ans »; vous êtes ce journaliste qui, ayant blessé la conscience publique par la révoltante apologie du meurtre du général Bréa, avez été déclaré coupable par le jury et condamné pour ce fait à trois ans de prison et dix mille francs d'amende; vous êtes le déporté non du 2 décembre 1851, mais du 13 juin 1849; enfin vous êtes l'amnistié du 15 août 1859!

Je m'arrête à cette date.

La déportation vous a-t-elle donc fait perdre la raison et la mémoire?

Pour vous ériger ainsi en juge et en bourreau, vous croyezvous donc encore en Tan de Téchafaud 1793?

Vous faites une légère erreur de trois quarts de siècle !

Je comprends la haine que je vous inspire, à vous et à vos pareils, une poignée d'hommes qui, passant leur journée à boire de la bière dans les estaminets, ne révent que conspirations, attentats, insurrections, barricades, révolutions, dictature, proscriptions et a exécutions » I

Vous et vos pareils ne me pardonnerez jamais de n'avoir pas eu peur de vous le soir et le lendemaindu24révrier 1848; de vous avoir ouvert mes portes toutes grandes quand vous menaciez de briser mes presses, et lorsqu'une multitude égarée criait : v. Mort à Girardin! » de m'être offert à elle en loi disant tout simplement : Me voici ! En effet, sans cet exemple

donné en tonte hâte» peut-être toutes les têtes se fussentelles courbées sous votre joug !

Quel joug !

Quelle ignominie!

De grandes, d'imn^enses fautes ont été commises par le gouvernement actuel, qui est votre œuvre, car c^est la terreur que vous causiez qui a contribué plus que tout à l'élection du 10 décembre 1848 et au succès du coup d'État du 2 décembre 1851; ces fautes, j'ai loyalement indiqué le moyen de les effacer en les lavant dans les eaux du Rhin, mais comme la restitution à la France de ses frontières républicaines de 1801, de ses frontières naturelles devenues plus que jamais ses frontières nécessaires, pourrait raffermir l'Empire ébranlé, c'est, à vos yeux, un crime que je ne saurais expier assez sévèrement. Trop douce serait la déportation ! Le moins, ce sera le massacre à domicile.

Ah ! que le chef de l'État et que ses ministres doivent être radieux de joie quand le Réveil leur est apporté à leur lever et qu'ils savourent vos articles exhalant l'odeur d'exécuté frais saignant! Quel bien, citoyens Delescluze et Ranc, vous faites à l'Empire I Ce bien serait complet s'il n'était pas atténué quelque peu par les journaux officieux.

Que le Réveil continue à paraître, et l'Empire pourra dormir en toute sécurité sur son oreiller !

Citoyens Delescluze et Ranc, vous veillez au salut de l'Empire ! Vous êtes ses fidèles mameluks I

Vos services sont de ceux que ne saurait payer tout l'or de la plus grosse liste civile !

Vous baissez les yeux I Vous avez raison. La modestie sied au mérite.

Des hommes patients , désintéressés, courageux, avaient consacré depuis quinze ans tous leurs efforts à faire l'union de tous les partis autour d'un seul drapeau, le drapeau de la liberté; il y avait dans le décret organique de 1852 une

518 QUESTLONS DE L'ANNÉE 1868.

disposition qui ne permettait à aucun journal nouveau de paraître sans autorisation du gouvernement. Cette disposition prohibitive, ils réussissent à la faire abroger ; le Réveil, dont la publication n'eût pas été possible il y a deux ans, peut paraître. II parait. Quelle tâche se donne-t-il? Celle de traduire à sa barre comme des trattres ceux à qui il doit d'avoir pu naître; celle d'encourager l'abstention des électeurs quand il faudrait la combattre;. celle de semer la divisionlorsque Tunion seule peut faire contre-poids à la centralisation abusive.

Une telle conduite est celle de misérables. Je le pense, et je profite, citoyens, du droit que vous m'avez donné de vous le dire.

Si, comme la vérité, la liberté n'était pas immortelle, ils l'eussent guillotinée. Heureusement ils ne tueront que la Révolution I

SO septembre 1868.

Veut-on savoir de quelle façon le citoyen proconsul Delescluze administrait, gouvernait, tyrannisait les deux départements du Nord et du Pas-de-Calais , qui avaient été placés sous sa dictature tristement boufibnne? Il n'y a qu'à ouvrir et à feuilleter les journaux du pays et du temps. J'ouvre VÉcho du Nord (avril 1848), journal s'imprimant à Lille, et j'y lis ce qui suit : ^

On raconte dans notre ville un fait d'une extrême gravité, et sur lequel nous ne devons pas tarder davantage à appeler non-seulement Tattention publique, mais aussi celle du gouvernement provisoire.

Nous avons parlé dans le temps de Tarrestation des sieurs Blervacq et Jaspin , compromis dans réchauffourée de RUqu^ru-tout, Ils étaient arrêtés sous la prévention de faits qui tombaient sous le

coQp des articles 84 et 85 du Code pénal, punissant tout individu qui, par des actions hostiles non approuvées par le gouvernement, aurait exposé TËtat à une déclaration de guerre.

Le réquisitoire du commissaire du gouvernement près le trihun nal de Lille concluait à une ordonnance de non-lieu. La chambre du conseil n'adopta pas ces conclusions ; elle exigea un supplément d'instruction, motivé sur ce que les lumières résultant de Tinlerrogatoire des prévenus seuls n'étaient pas sufGsantes, et ordonna, comme conséquence, qu'une commission rogatoire fût adressée à Paris.

Ces faits se passaient samedi dernier. Le lendemain dimanche, le tribunal se rend à la préfecture pour se joindre au cortège et assister à la cérémonie de la plantation de Tarbre de la Liberté. Le commissaire général Deiescluze, qui, était dans la grande galerie avec les personnes déjà arrivées, se précipite au-devant des membres du tribunal, et d'un ton irrité, avec des gestes menaçants, il leur adresse une remontrance dont voici à peu près les termes : tt Tai été indigné, citoyens, d^ apprendre que, contrairement au » réquisitoire du commissaire du gouvernement, la chambre du » conseil ait ordonné un supplément d'instruction dans l'affaire » filervacq et Jaspin. Je sais que cette mesure est dirigée contre » moi et vous a été inspirée par les journaux légitimistes, conser- » vateurs et barrotistes (sic). Cest un acte antinational, antidén mocratique; mais, sachez-le bien, votre décision ne suivra pas » son cours; J'AI BRISÉ L'ËCROU, et Blervacq est libre! Ne son-- .» gezpas à revenir sur cette affaire, ou J'USE DE MES POUVOIRS. n J*ai le droit de vous suspendre, et la révocation suivra immédiat » tement la suspension, »

Il n'y a dans l'histoire de la justice, depuis cinquante ans, qu'un seul fait semblable, et dont les contemporains de l'Empire se souviennent encore, tant l'impression fut douloureuse et profonde.

Un tel langage adressé à un tribunal, adressé à des magistrats, n'est-ce pas la dictature tombant plus i)as que Tivresse, tombant dans rivrognerie? Et ce sont ces ivrognes de dictature, maintenant qu'ils sont dégrisés et qu'ils ne peuvent plus s'affubler en commissaires généraux, qui s'affublent en juges suprêmes, me traduisent à leur barre et m'accusent (( d'avoir eu les mains dans tous les désastres de la libérien

520 QUESTIONS DE L'ANlVfEE 1868.

et de m'ôtre rendu coupable du a crime de contre-révolu^ tion! »

Ce sont ces proconsuls grotesques qui, ayant ainsi foulé aux pieds la séparation du pouvoir judiciaire et du pouvoir exécutif, méjugent et me condamnent!

Sont-ils plus ridicules qu'odieux, ou plus odieux que ridicules? Qui pourra le dire ?

Ce que je sais, c'est qu'alors que ces proconsuls de carnaval révolutionnaire me contraignent à relire les journaux de. 1848, ils font taire en moi les regrets, presque les remords que j'avais eus, après le coup d'État du 2 décembre, d'avoir pris une part si. active à Téleclion du 10 décembre. Je ne suis tombé dans l'arbitraire que je ne pouvais point supposer, que pour échapper au leur que je connaissais. Entre l'armée et la liberté je n'ai pas eu le choix.

Si septembre 1868.

A chaque jour sa tâche.

J'ai fait justice des imposteurs; il me reste à faire justice des impostures.

Si je m'abaisse jusqu'à les relever, ce n'est pas afin de me justifier, car j'ai toujours eu ce bonheur de ne dépendre jamais que de ma conscience; mais c'est afin de mettre la jeunesse, ignorante des événements qui remontent au delà de quinze ans, en garde contre les menteries de ces complotiers d'estaminet qui, à bout d'insurrections, de conjurations et d'attentats, s'érigent en juges et en bourreaux.

La liberté n'a pas de plus mortels ennemis.

Ce sont eux qui, sous le roi Charles X, l'ont empêchée de prendre racine en France comme elle a pris racine en Angleterre et plus tard en Belgique.

Ce sont eux qui, sous le roi Louis-Philippe, n'ont pas eu

de cesse, . dMnsurrections en insurrections et d'attentats en attentats, qu'ils n'aient précipité la France dans le gouffre d'une troisième révolution, et qu'ils ne soient arrivés à mettre la main sur la dictature, dont ils ont fait l'usage qui a rendu fameux à Lille le proconsulat du citoyen Delescluze.

Ce sont eux qui, sous la République, qu'ils avaient proclamée, ont donné le triste spectacle de leurs dénonciations et de leurs proscriptions mutuelles, spectacle navrant qui n'a pas tardé à changer l'élan de la France vers la République en défiance et en dégoût.

Enfin ce sont eux qui, sous l'Empire, y perpétuent l'arbitraire, car il se fonde sur la terreur qu'ils causent. Ils légitimeraient l'arbitraire, si jamais l'arbitraire pouvait être légitime.

Je les ai nommés la plaie de la Frange, ce nom leur restera.

L'acte d'accusation dressé contre moi par le citoyen cidevant commissaire général Delescluze commencé par m'accuser du o crime de contre-révolution » . C'était le crime pour lequel, sous le règne de la guillotine, à défaut d'un fait qu'il fût possible de préciser, on allait tout droit porter sa tête sons l'échafaud, qui la tranchait.

Vous m'accusez du crime de contre-révolution, vous qui ajoutez que y^fen suis le coryphée depuis vingt ans n ; citezmoi donc un seul acte de toute ma vie politique, un seul vote, un seul discours, un seul écrit, qui ne m'aient pas toujours rangé du côté de la liberté contre l'arbitraire, du côté de la liberté se réglant par elle-même, contre la liberté restreinte et réglementée par la loi !

Je vous en défie !

Sous la monarchie de 1830, comme sous la République de 1848, comme sous l'Empire de 1852, j'ai voté, parlé ou écrit contre toutes les lois et toutes les mesures de restriction, de compression, de proscription, d'exception.

Scrutez mes votes de 1834 à 1851.

Fouillez mes discours pendant dix-sept ans !

Passez au crible tout ce que j*ai écrit jusqu'à ce jour!

Ce qui n'a jamais été ne saurait se découvrir.

Je n'ai jamais été ni contre -révolutionnaire ni révolutionnaire.

Ce que j'ai toujours été, ce que je suis encore, c'est antérévolutionnaire; ce qui veut dire que je suis pour toutes les mesures justes et judicieuses, si radicales qu'elles soient , de nature à prévenir les révolutions en les détruisant dans leurs causes. Les révolutions sont si souvent impuissantes — 1789, 1830 et 1848 sont là pour l'attester! — qu'on ne saurait trop s'appliquer à les rendre inutiles.

Je l'avoue, j'ose Tavouer en vous regardant en face, citoyen ci-devant proconsul, mon idéal n'est pas le vôtre; mon idéal n'est pas Robespierre, mon idéal c'est Turgot, qui, s'il eût été ministre. dix-huit ans au lieu de ne l'être que dix-huit mois, eut donné à la France .toutes les libertés, en la préservant de tous les excès qui ont noyé dans le sang la Révolution de 1789, pour aboutir en 1804 à l'Empire, et en 1814 et 1815 aux deux invasions du territoire français par l'Europe coalisée.

Vous m'appelez le « condamné du 6 mars ^ ; je vous appelle V amnistié du \?t août. Mon surnom atteste mon indépendance; qu'atteste le vôtre?

Vous prétendez que « ma politique n*est au fond qu'un guet^apensn . Contre qui? Le jour où la France sera rentrée dans ses limites naturelles de 1801, devenues, je le répète, ses limites nécessaires, serait-ce donc un guet-apens dont elle aurait à se plaindre? Ce serait, ajoutez-vous, (ule tombeau de la liberté » . Sur quoi fondez-vous cette allégation au moins hasardée? N'est-ce pas aux victoires de Magenta et de Solferino que sont dus l'amnistie du 15 août 1859 et les

décrets du 24 novembre 1860, dont la lettre du 19 janvier 1867 n'a été que Tune des conséquences?

Vous dites que mon « attitude à la Législative a été équivoque y>\ n'insinuez pas, articulez, précisez!

Equivoque! En quelle circonstance? Est-ce dans la séance du 8 juillet 1850 de TAssemblée législative, séance dans laquelle je fus rappelé à Tordre par M. le président Dupin pour avoir demandé, mais en vain, qu'il Ht à Tégard de M. Rouher, qui avait qualifié de » catastrophe n la révolution du 24 février, ce qu*il avait fait dans la séance de la Chambre des députés du 24 mars 1838, où il avait rappelé à Tordre le général Arthur de Labourdonnaie , qui avait employé le même mot de a catastrophe n en parlant de la révolution du 29 juillet? Est-ce dans la réunion des représentants de l'opposition, convoquée par moi, qui eut lieu le soir dans la salle Lemardelay, réunion dans laquelle je renouvelai la proposition que j'avais faite à TAssemblée législative, et qui consistait dans le dépôt par tous les députés de Topposition, le lendemain, sur le bureau du président de TAssemblée nationale, d'une déclaration motivée et collective dont le texte est imprimé page 250, tome VI des Questions de MON temps? Pour vous éviter la peine, citoyen accusateur, de chercher cette déclaration, je la transcris ici :

A M, le président de VAssernblée législative.

Monsieur le président,

Les représentants du peuple soussignés croient devoir vous faire connaître que, par respect pour Torigine de leur mandat, par respect pour le suffrage universel, par respect pour la Constitution, par respect pour TAssemblée législative, par respect même pour les pouvoirs du président de là République, ils s*absliendront de prendre part aux travaux de TAssemblée que vous présidez jusqu'à ce que, rappelé par vous à Tordre, M. le ministre de la justice ait expliqué ou retiré les expressions de « véritable catastrophe » par lesquelles il a renié et tenté de flétrir la révolution du 24 février,

524 QUESTIONfS DE L'ANNÉE 1868.

qui a donné' à la France le suffrage universel et la République démocratique.

Pour témoin et pour juge de votre conduite, monsieur le président, et de la leur, les soussignés représentants en appellent à la France et acceptent le suffrage universel et la conscience publique.

Le 8 juillet 1850, à la séance de TAsseinblée législative, le soir à la réunion Lemardelay, et le lendemain 9 juillet, à qui Tesprit de décision manqua-t-il? Est-ce que ce fut à moi?

Équivoque I Est-ce pour avoir déposé le 3 mars 1851 la proposition suivante contre la prise en considération de laquelle la commission d'initiative se prononça à Tunanimité :

Sont abrogées toutes les lois d^exceptîon par suite desquelles une peine afflictive, infamante ou autre, qu^il appartient au pouvoir judiciaire seul de prononcer, est directement appliquée par le pouvoir législatif, au mépris de Farticle 19 de la Constitution, qui déclare que c( la séparation des pouvoirs est la première condition d^un » gouvernement libre. »

3 mars 1851.

Emile de Girardin,

Dépaté do Bas-Rhin.

De la part de la commission d'initiative, sa grande objection contre Tadoptlon de ma proposition du 3 mars 1851, c'est qu'elle avait pour conséquence d'abroger le décret du 27 juin 1848; conséquemment, de faire rentrer tous les transportés. De votre part, cette objection serait-elle que si ma proposition avait pour efifet d'abroger le décret de transportation du 27 juin 1848, elle avait aussi pour effet d'abroger les lois de bannissement du 10 avril 1832 et du 26 mai 1848 contre les prétendants de la maison de Bourbon et les prétendants de la maison d'Orléans? L'équivoque, à vos yeux, résiderait-elle dans cette inflexibilité de ma part qui admet pour tous les mêmes poids et la même balance?

Équivoque! Est-ce pour m'être opposé le 15 juillet 1850 à ce que le Pouvoir, journal du 10 décembre, fût traduit à

la barre de PAssemblée législative, a là demande de M. Baze, questeur, demande appuyée par M. Routier, alors ministre de la justice? Je suis un grand coupable, car je pense encore ce que je pensais le 15 juillet 1850, lorsque je m*exprimais ainsi à la tribune de TAssemblée législative :

Messieurs, membre de ropposition, je viens combattre de la manière la plus énergique la proposition qui vous a été faite par Thonorabi'e M. Baze, et qui a été appuyée par M. le garde des sceaux ; je viens combattre cette proposition en invoquant un souvenir qui, je Tespère, ne restera pas sans effet sur cette assemblée. C^est un souvenir qui se rattache étroitement à la question que vous discutez, à la question du timbre. (Mouvement d^attention.)

Savez-vous, Messieurs, à quelle époque le timbre a été établi en France? Il a été établi le 24 fructidor an VI, c*est-à-dire cinq jours après que quarante-deux journalistes avaient été transportés.

... JMnvoque ce souvenir pour montrer à FAssemblée les dangers de la voie dans laquelle on voudrait rengager, et pour demander à Topposition de donner un grand exemple dans cette circonstance, celui de voter contre la proposition qui lui est faite, de voter unanimement, au nom de la liberté la plus précieuse... (Mouvements divers. — Interruptions.), de la liberté de la presse, à laquelle. Messieurs, vous devez peut-être de siéger dans cette enceinte; car, sans la liberté de la presse, le 25 février... (Rumeurs à droite.)

M. LABORDÈRE .: Vous coufondcz la liccnce avec la liberté!

M. EMILE DE GiRARDiN : Je ne confonds pas la licence avec la liberté; car, dans ma pensée, je n^admets pas, au point de vue pénal, de distinction.

En toute circonstance, je serai Tbomme de la liberté, jamais Thomme d'un parti; quand la liberté sera menacée par un parti, je serai toujours du parti qui la défendra. Je suis comme le passager à bord d'un navire : quand le navire penche à gauche, je me jette à droite ; quand il penche à droite, je me jette à gauche. (Mouvements divers,)

Vous vous placez sur la pente la plus dangereuse en traduisant à cette barre un écrivain que vous accusez d^ avoir manqué au respect qu'il devait à celte Assemblée.

Remarquez, Messieurs, qu'alors tous les jours se posera devant vous la question de limite, la question de savoir jusqu'à quel point

5«6 QUESTIOlVfS DE L'ANNÉE 1868

le droit de critique pourra aller, là où il devra s^arréter; aujourd'hui, telle majorité traduira tel écrivain, demain, telle autre majorité traduira tel autre écrivain de l'opinion opposée.

Croyez-vous, Messieurs, que la dignité de celte Assemblée gagnera beaucoup à transformer sa barre en cour d'assises ? (.Von ! non !) Évitez de créer un précédent aussi dangereux, qui a pu exister sous un autre régime, mais dont il n'y a pas d'exemple depuis le 24 février. J'insiste pour que vous ne cédiez pas à un moment d'entraînement. L'Assemblée^ Messieurs, n'a pas à craindre qu'il soit jamais porté atteinte au respect qui lui est dû si vos votes répondent toujours au sentiment du pays, si elle ne vote jamais que de bonnes lois; et surtout si elle sait se maintenir dans le respect scrupuleux de la Constitution. (Approbation à l'extrême gauche.)

Paroles aussi vaines que celles de M. Chaix d'Est-Ange, défenseur du journal incriminé, car le Pouvoir fut condamné à cinq mille francs d'amende, maximum de la peine pécuniaire! La conduite que je tins en juillet 1850 à TAssemblée législative, c'était la même que j'avais tenue en 1834 à la Chambre des députés, lorsque j'avais voté contre la proposition de traduire à la barre M. Raspail. S'il y a équivoque dans ma conduite, du moins il n'y a pas contradiction.

Equivoque! Est-ce que l'équivoque était possible de la part du député déposant, le 19 mai 1851, la proposition suivante, avec demande d'urgence :

Attendu que rien n'est plus contraire à la stabilité des gouvernements que le mépris des lois ;

Attendu qu'il vaut mieux abroger une loi si elle est inutile, que de la laisser outrager impunément;

Attendu que la désuétude c'est l'arbitraire ;

Attendu que la loi du 11 août 1848 est de jour en jour plus audacieusement défiée et plus effrontément méconnue dans la principale de ses dispositions, celle qui est ainsï conçue :

Art l^^ Toute attaque, par l'un des moyens énoncés en l'article \^^ de la loi du 17 mai 1819, contre... les institutions républigainis it La gonstitutCoii, contre le principe de la souveraineté du peuple et du suffrage universel, sera

punie d*im emprisoonemeiit de 3 mois i 5 ant et d*one amende de 300 franct à 6,000 firanci.

Atteodu quMl y a urgence :

1^ Puisque Dotamment on a pu écrire impunément des phrases telles que celle-ci, non moins contraire à Tautorité de TAssemblée nationale qu'aux institutions républicaines, à la souveraineté du peuple et au suffrage universel : « La seconde fête, ce fut Tacclan mation , vingt-sept fois répétée , de la forme gouvernementale y> FILOUTÉE à la France par le Provisoire » ;

2f* Puisqu'aujourd'hui même plusieurs journaux rendent compte de séances dans lesquelles le changement de la forme de gouvernement a été Tobjet de délibérations livrées à la publicité;

Je dépose la proposition suivante :

« Le décret du 1 1 août, relatif aux crimes et délits commis par la voie de la presse, est abrogé. »

Le 19 mai 1851.

Emile de Girardin,

Représentant du peuple.

Équivoque! Est-ce parce que j'ai combattu, en novembre 1851, la fameuse proposition des trois questeurs MM. Baze, Leflô et de Panât, proposition rejetée à la majorité de 408 voix contre 300? Ce que je pensais et ce que j'ai écrit à cette épo'que, je le pense et je récrirais encore.

Je pensais, et j'écrivais le 23 novembre 1851 :

' Le droit de réquisition directe par la voie anarchique a servi deux fois.

11 a servi, le 15 mai 1848, à faire donner par le président de TAssemblée constituante, M. Bûchez, Tordre qu'on ne battit pas le rappel ;

11 a servi, les 9 et 22 mai 1849, à mettre un autre président de r Assemblée constituante, M. Armand Marrast, dans la situation la * plus fausse et la plus humiliée.

Ainsi exercé par la voie anarchique, le droit de réquisition di-« recte, loin d^être une garantie, est un danger. C'est ce qui résulte de la pratique.

Le droit de TAssemblce nationale, c'est de requérir du président

528 QUESTIONS DE L'ANiVÉE 1868.

de la République quMl mette à sa disposition les forces qu^elle juge nécessaires à sa sûreté, et dont elle entend disposer.

Le devoir du président de la République est de se soumettre à cette notification dès qu^elle lui a été adressée.

a Mais, dit-on, c*est demander au danger lui-môme des garanties » contre le danger, à un complot des armes contre ce complot. » — A cette objection, voici ma réponse :

L'Assemblée, si elle a sincèrement peur, si elle se croit véritablement en péril, n'a qu'à ne pas attendre qu'il soit trop tard pour exercer son droit de réquisition directe par la voie hiérarchique, elle n'a qu'à l'exercer lorsqu'il a encore toute sa force.

Depuis quand donc est-ce le matin du jour de la bataille qu'on s'y prend pour lever une armée?

Par la manière dont la question a été posée par MM. Baze, Leflô et de Panât, ils ont mis contre eux et contre l'Assemblée nationale tous les chefs de corps; par la manière dont je pose la question, je ramèBe à l'Assemblée nationale toute l'armée, qui ne sépare pas, qui ne peut pas séparer le respect de la hiérarchie du respect de la loi.

Si vous voulez être forts, spyez donc logiques !

Qui avait vu juste? A qui Tarmée, le 2 décembre, a-t-elle donné raison? De quel côté s'est-elle rangée? Est-ce du côté du président de la République, ou est-ce du côté de TAssemblée nationale?

Puisque vous avez été témoin de ma conversation avec M. Ledru-Rollin , le U juillet 1851, àTépoque de TExposition de Londres, citoyen accusateur, que ne la citezvous (1)? Le souvenir qui m'en reste, c'est que je dus prendre contre lui la défense de la liberté, et surtout de la liberté de renseignement, sur laquelle il n'était pas d'accord avec moi.

Citoyen accusateur, vous m'accusez d'avoir v.joué un rôle . odieux dans les réunions intimes de la Montagne jusques *et y compris le A décembre 1851! »

(1) Voir QUESTIONS DE MON TEMPS, tome VII, page 203 : Visiti a

M. LSDRU-ROLLIN.

LA PLAIE DE LA FRAlCCE. . 529

J^oavre le tome VII des Questions de mon temps, p. 188, et j'y lis ce qui suit :

21 aoât 1851.

L'opposition constitutiorinelle^de* toutes nuances est à la majorité -ministérielle de toutes origines comme 250 est à 750; comme I est à 3.

L'opposition constitutionnelle se fractionne ainsi :

I. Réunion de la Montagne, présidée par M. Mathieu (de la Drôme) ;

IL Réunion des 25, présidée par M. Michel (de Bourges);

III. Réunion des représentants qui ne font partie d'aucune réunion , et qui s'assemblent chez M. Durand-Savoyat.

C'est de cette troisième réunion que je fais partie.

Elle est éventuelle, car il faut, pour qu'elle soit convoquée, une circonstance grave , extraordinaire.

Chacun de ses membres conserve la plénitude de sa liberté.

Citoyen imposteur, votre imposture est -elle assez flagrante?

Je passe et j'arrive enfin au compte que vous vous arrogez plaisamment le droit de me demander de l'emploi de mon temps du 2 au 5 décembre. Ce compte, puisque l'occasion de le donner m'est fournie par vous, j'en profite sans vous en savoir gré et sans vous en remercier.

Le 2 décembre 1851, aussitôt que la nouvelle du coup

d*Ëtat me fut apportée, je suis allé au palais de l'Assemblée nationale, où il me fut absolument impossible de pénétrer, malgré mon titre de représentant du peuple. N'ayant trouvé personne à la réunion Durand-Savoyat, et ayant appris qu'un certain nombre de représentants du peuple étaient réunis chez M. Landrin, je m'y suis en effet rendu. S'il est vrai que je leur ai proposé de nous constituer tous prisonniers au même titre que l'étaient les autres représentants du peuple arrêtés dans la nuit et conduits à Mazas et ailleurs, en quoi donc cette proposition était-elle a perfide»? Si je n'étais pas, à la

Bastille, aux côtés du représentant Baudin, qui a été tué,

c*est que mon avis était d'opposer au coup d'État, non la résistance armée, mais la résistance passive, la grève politique^ ainsi que je Tai nommée dans la proclamation imprimée et signée de mon nom qui fut placardée le 2 décembre partout où il fut possible de l'apposer. Si mon avis Teùt emporté, le représentant Baudin n'eût pas été tué, et j'ai la conviction profonde que le coup d'État eût avorté. C'est la vieille tradition révolutionnaire, la tradition des barricades, qui Ta fait réussir. Au nombre des journaux qui n'avaient pas été supprimés, se trouvait la Presse ^ dont la moitié moins huit centièmes m'appartenait. A cette époque la Presse rapportait moyennement plus de 200,000 francs par an , et était estimée valoir au moins deux millions. Quelle fut ma conduite? N'hésitant pas entre mon intérêt, un gros intérêt, et ce que je considérais comme l'accomplissement d'un devoir, j'allai proposer aux rédacteurs du Siècle, qui étaient tous assemblés, de donner un grand exemple : j'allai leur proposer de nous associer spontanément au sort des journaux supprimés, en cessant volontairement de paraître. Si, au lieu de répondre négativement, le Siècle eût répondu affirmativement, je fusse allé successivement faire la même proposition à tous ceux des journaux dont le coup d'État blessait les sentiments ou les principes. Là ne se borna pas mon initiative, car ce que j'avais proposé, mais en vain, le 2 décembre, je l'exécutai néanmoins, ainsi que l'atteste le compte rendu suivant, que j'emprunte à la Gazette des Tribunaux :

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