‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 183 sur 192 · A. DE M0RN · texte numérisé non relu

A. DE M0RN

Est-ce là une conduite équivoque? Est-ce là une conduite

qui prête à la suspicion? Est-ce là une conduite qui légitime la dénonciation?

17 septembre 1868.

Quoique Chateaubriand ait tenté de la glorifier en la plaçant au-dessus de la guerre étrangère, jamais la guerre civile ne m'a compté parmi ses instigateurs. Je suis pour la liberté par la science aboutissant au progrès, je ne suis pas pour la liberté par la violence aboutissant toujours à la réaction.

Coups de Peuple des 24 février, 15 mai et 24 juin 1848, et coup d'État du 2 décembre 1851, me paraissent aussi condamnables les uns que les autres, et je les mets dans la même balance.

Tous les coups d'État et tous les coups de Peuple étant fatalement condamnés à commettre les mêmes excès, l'enseignement qu'on en doit tirer, c'est qu'il faut se garder à l'avenir de demander à la guerre civile les garanties de liberté et d'ordre que peut seul donner le progrès social.

Où nous conduiraient, si nous les suivions, les divisionistes, ci-devant abstentionistes ? Ils nous conduiraient, soit à un nouveau coup d'État du 2 décembre 1851, soit à un nouveau coup de Peuple du 24 février, du 15 mai ou du 24 juin 1848. Est-ce là ce que veut l'immense majorité de la France? Est-ce là ce qui est souhaitable?

Non.

Donc, rallions-nous tous au suffrage universel ; allons tous voter, et formons tous le grand parti auquel nous nous proposons de donner un nom couvrant toutes les vieilles déno-

534 QUESTIONS DE L'AMNÉE 1868.

minations , qui ne servent qu'à diviser entre eux les parti* sans de la liberté et qu'à en retarder le triomphe ! Ce nom , ce serait celui-ci :

LES SUFFRAGISTES.

Si la Constitution c'est la légalité, si le suffrage universel c'est le droit, il dépend de la France d'acquérir sans violences et sans périls les garanties qui font les nations libres I

Mais pour cela il y a une tradition qu'il faut abandonner, c'est la tradition funeste de la guerre civile.

M. DE 6IRARDIN.

88 novembre 1868.

La Gazette de France, qui ne peut me pardonner mon indifférence en matière de « principe de gouvernement», me prend à partie en ces termes :

M, de Girardin a fait à certains jours et dans certaines circonstances des actes d*une importance sérieuse. Mais son action, malheureusement, n'ayant jamais eu de suite dans un sens déterminé, n'a produit atuMn bien sérieux,

M. de Girardin a la prétention de n*être qu'au service de la seule liberté. Il a cru que cela suffisait. Eh bien, la liberté qui n'est pas ennemie d'un principe gouvernemental reste malheureusement dans le domaine de l'idéal.

Ce qui a rendu Faction de M. de. Girardin nulle, en dépit de tout ce qu'il a pu faire, c'est qu'il n'avait rattaché ses idées de liberté à aucune base politique de gouvernement, et qu'il faut aux peuples un gouvernement. M. de Girardin dit souvent avec fierté qu'il n'est d'aucun parti : voilà justement la raison de sa faiblesse.

N'est-il pas remarquable, en effet, que cet écrivain, si plein de

If. DE GIRARDIN. 535

verve, si ingénieux, si hardi à ses heures, n*ait triomphé avec aucun gouvernement, ne soit arrivé à aucun poste important de la politique, n^ail, en un mot, jamais pu donner un corps à ses idées? Nous avons eu la République, la Monarchie, TEmpire; il n*a jamais pu occuper un jour le pouvoir dans une situation quelconque.

Est-il vrai, ainsi que raffirrae la Gazette de France, que

ce soient mon indifférence en matière de principe de gou-

irernement et mon indépendance des partis , hors du pouvoir,

ou en possession du pouvoir, qui m'aient empêché d'arriver

a à aucun poste important de la politique » ?

La véritable cause ne serait-elle point qu'il n'était pas douteux que je ne me séparerais jamais de celles de mes idées qui font ma valeur politique, si j'en ai une?

Ces idées, dans Tordre politique, la liberté indivisible, la liberté pondérée et pondératrice, la liberté se réglant par elle-même et par elle seule, le pouvoir contenu par la liberté au lieu de la liberté contenue par le pouvoir; et, dans l'ordre économique, l'impôt transformé en prime volontaire d'assurance, l'impôt unique au lieu de l'impôt multiple, l'impôt de précision au lieu de l'impôt de confusion, — ces idées se sont-elles fait ouvrir en France les portes de la salle des conseils du gouvernement, en laissant ma personne en dehors ?

Si je ne pouvais entrer sans l'une d'elles, est-ce que l'une d'elles est entrée sans moi ?

Quel est donc le journaliste indépendant qui, sous la Monarchie de 1830 et sous l'Empire de 1852, soit arrivé ce à un poste important de la politique et ait occupé le pouvoir » , sans avoir commencé par renier ou tout au moins par délaisser les idées auxquelles il était redevable de sa réputation acquise et de son influence méritée ?

Si la Gazette de France en connaît un , qu'elle me le cite donc I

Sous la Monarchie de 1815, à quel poste « important de la politique » étaient urrivés M. de Lourdoueix, M. de Genoude, M. Laurentie?

(i Arriver » est un mot qui n'a aucune signification politique à mes yeux, s'il ne signifie pas arriver sans être amoin^ dri, arriver sans être affaibli, arriver sans avoir apostasie, arriver avec toute sa valeur, arriver avec toute son indépendance, arriver avec la plénitude de son initiative, arriver enfin comme il faut arriver lorsqu'on n'aspire pas au ministère pour être un ministre vulgaire, heureux d'émarger mensuellement au budget de l'État, de s'entendre nommer Excellence et de placer ses parents et ses amis, mais pour être un ministre qui laisse des traces durables de son passage au pouvoir.

Je le reconnais, je suis né soit à une époque, soit dans un pays où je n'aurais pas dû naître.

Je suis né à la fois homme de gouvernement et homme de liberté, ce qui, en France, est un double défaut; car les hommes de gouvernement s'y défient de la liberté, et les hommes de liberté s'y défient du gouvernement; ceux-ci et ceux-là s'obstinant aveuglément à vouloir allier ce qui doit être séparé :

La liberté ; '

Le pouvoir.

Ils divisent ce qui ne doit pas être divisé, ce qui est indivisible par nature, et ils ne séparent pas ce qui doit être séparé sous peine de défiance mutuelle et d'incompatibilité réciproque.

Lorsque la Gazette de France dit que a la liberté qui n'est pas ennemie d'un principe gouvernemental reste dans le domaine de l'idéal » , ce journal prouve seulement qu'il ne comprend pas mieux le mot de liberté que le mot de principe dont il se sert.

M. DE GIRARDIM. 537

La liberté est un principe, mais les gouvernements ne sont que des formes.

Toute forme de gouvernement sous laquelle la liberté indivisible est inviolable est bonne ; toute forme de gouvernement sous laquelle la liberté n'est qu'à Tétat de tolérance est mauvaise.

Tel pouvoir héréditaire, même personnel, avec telle décentralisation, serait, à mon sens, une meilleure garantie que tel pouvoir électif avec telle centralisation.

Plus j'avance dans la vie et moins je suis dupe des grands mots qui n'ont qu'une signification absente ou faussée.

Je conviens volontiers, avec la Gazette de France, que, malgré la persistance de mes efforts, a mon action n'a produit aucun bien sérieux n ; mais quel bien sérieux a produit la sienne avec a sa suite et son sens déterminé »? Si la Gazette de France connaît soit un publiciste, soit un journal • dont c; Taction ait produit un bien sérieux » , je saurai gré au journal de M. Janicot de vouloir bien me le nommer.

Comme je ne veux pas prolonger outre mesure cette réponse, je la terminerai par celte réflexion :

Pourquoi, parmi tant d'bommes qui depuis un demisiècle, en France, sont «arrivés» au ministère, ne s'en est-il trouvé aucun qui se soit élevé à la hauteur de Richelieu, de Colbert, de Turgot, — en Angleterre, de Robert Peel, — en Italie, du comte de Cavour, — en Prusse, du comte de Bismark? C'est que la flexibilité de caractère et d'opinions qu'il faut avoir pour u arriver » n'est pas la qualité par laquelle on est jamais un grand ministre.

26 novembre 1868.

La Gazette de France m'oppose M. Thiers, M. Armand Marrast et les hommes de l'école du National qui ont été

ministres , afin d'établir que si je ne suis pas « arrivé » au ministère, c'est que j'en ai été empêché par mon incorrigible indifférence en matière de forme de gouvernement.

Je réponds à la Gazette de France :

MM. Thiers et Armand Marrast avaient pour a arriver» un titre que je n'avais pas.

M. Thiers, l'un des signataires de la célèbre protestation des journalistes (1), avait pour titre la Révolution de 1830, au triomphe de laquelle il avait activement concouru de tous ses vœux , de tous ses efforts, de tout son talent.

M. Armand Marrast et ses amis avaient pour titre la Révolution de 1848, qu'ils avaient préparée par dix-sept années d'opposition et de conspiration , au prix de leur liberté et de longues années d'emprisonnement.

N'ayant jamais pris part à aucune conspiration et n'ayant • jamais été de l'opposition qu'à contre-esprit, je pourrais même ajouter qu'à contre-cœur, je me serais considéré moimême comme un intrus, pis que cela, comme un intrigant, si le 24 février je m'étais faufilé , à l'hôtel de ville , dans les rangs de ceux qui venaient de renverser la Royauté, et qui allaient improviser la République.

Si aucun gouvernement , plus ou moins provisoire ( en France, depuis 1789, l'histoire l'atteste, les gouvernements sont tous provisoires), ne m'a pris, il n'y a pas parmi les divers gouvernements qui se sont succédé un seul qui puisse dire que je me sois jamais offert à lui, et que je lui aie ja-

(1) Protestation du 27 juHUt 18.30.

Le goaTemement a perdu aajoord'hui le caractère de légalité qai commande Tobéissance. Noos lui résistovs pour ce qui nom concerne ; c'est à la France i juger ju8qn*où doit s'étendre sa propre résistance.

Signée : ^.

Ganja, gérant du National;

Thiers, rédacteur du National;

Page 1