‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 184 sur 192 · M. DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

M. DE GIRARDIN

mais demandé pour moi aucun poste quelconque. Il en eût été tout autrement de ma part, s'il eût existé en France une loi pareille à celle qui était en vigueur chez les Locriens et chez les Thuriens (1). Ohl alors, je n'eusse point hésité, je me fusse présenté la corde au cou , avec la certitude qu'aucune des réformes que j'eusse successivement tentées n'eût échoué dans l'application. Aujourd'hui l'ordre et la stabilité fondés par la liberté, la transformation de l'impôt multiple et forcé en prime volontaire d'assurance proportionnelle au risque général et au risque spécial, la constitution de l'épargne collective , ayant pour conséquence le 3 pour 100 au pair, etc., etc.^ paraîtraient des faits aussi simples que paraissaient chimériques l'unité de taxe postale , les obligations de chemins de fer (bons de chemins de fer), l'emprunt direct, lorsque je les ai proposés en 1832, en 1839 et en

Et d'ailleurs, quatre jours après le 24 février 1848, estce que M. Armand Marrast, membre du gouvernement provisoire , faisant à une députation des directeurs de journaux l'honneur de la recevoir dans l'une des salles de l'hôtel de ville, ne lui coupait pas la parole par cette brusque interruption, que les fémoignages imprimés de MM. Jacques Coste et Boniface ont rendue authentique : « La liberté de la presse 1 on ne peut pas gouverner avec elle » !

Cinq mois plus tard, le 10 juillet 1848, cette opinion invraisemblable était également celle que le président de l'Assemblée nationale , M. Marie, avait la franchise d'exprimer à M. Serrière, imprimeur, qui était allé réclamer, au nom

(1) Le législateur des Thariens ordonn» qae quiconque vouldroit, ou «bolir

une des vieilles lois, ou eu establir une nouvelle, se présenteroit an peuple la

chorde an col; afin qne si la nonvelletë n'estoit approuvée d*nn chascun, il

feust ineontinent estranglé.

(Diodore de Sieile^ xn, 14.) Montaignb.

La même loi, œavre de Zaleucus, existait chei les Locriens.

d'un grand nombre d'ouvriers sans ouvrage , contre la suspension prolongée du journal qui, le 25 février, avait, sans hésiter, fait entendre ce cri : Confiance! confiance!

Ce qui prouverait que ce n'était point là une opinion particulière à MM. Armand Marrast et Marie , c'est que quelques semaines après le 24 août 1848, la Gazette de France était suspendue par arrêté signé :

Le président du conseil, E. Gavaignag; Le ministre de l'intérieur, Senard.

Trois jours avant, le 21 août, quatre autres journaux avaient été suspendus, parmi lesquels le Représentant du peuple et la Vraie République,

Je le demande à la Gazette de France^ quelle figure eussé-je faite les 28 février, 10 juillet, 21 et 24 août 1848, assis à la table d'un conseil où ceux qui venaient de faire une révolution au nom delà liberté reniaient ainsi la liberté et traitaient ainsi des écrivains ayant le talent et portant les noms de Proudhon et de Thoré?

Si à cette époque les révolutionnaires, ivres de leur victoire , n'ont pas pensé à m'adjoindre à eux , je dois les en remercier; c'est un hommage qu'ils ont rendu aux convictions que je représente, convictions qui n'ont pas à me reprocher un seul jour de défaillance.

Absolu dans la région des idées, je ne le suis pas, j'en conviens, dans la région des faits. J'avoue même que je préfère la tolérance à l'intolérance , la liberté restreinte à la liberté confisquée, 10 pour 100 de liberté à 5 pour 100 de liberté; à plus forte raison 80 pour 100 de liberté à 0 de liberté. Maligne de conduite est aussi courte qu'elle est droite. La voici : Avancer toujours et ne reculer jamais. Aussi la loi du 31 mai 1^50, qui était une reculade sur le décret du 5 mars 1848 instituant le sufiFrage universel, m'a-l-elle compté en tête de ses plus ardents et de ses plus opiniâtres

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adversaires. J'ai trouvé insuffisantes, défectueuses, arriérées y împolitiques, la loi du 11 mai 1848 supprimant Tautorisation préalable en matière de fondation de journaux , et la loi du 31 mai 1848 restreignant Tautorisation nécessaire en niatière de réunions publiques ; mais s'il s'agissait d'abroger ces deux lois, je les défendrais de toute l'ardeur de ma plume et je ne croirais pas être inconséquent. Loin de là ! je croirais être logique , souverainement logique.

Mon opinion, ma conviction, résultat de trente années d'études et d'observations faites en dehors de tous les partis, c'est qu'il n'y a qu'une seule liberté qui ne soit pas la révolution expectante : c'est la liberté entière , c'est la liberté indivisible , c'est la liberté pondérée , c'est la liberté sans aucun alliage d^aifbitraire , c'est la liberté prenant d'ellemême son niveau et suivant son cours comme un fleuve suit le sien. E^t-ce que les fleuves dont*Ie débordement cause le plus de désastres'ne sont pas ceux qui ont été le plus étroitement endigués? Il en est ainsi de la liberté. On peut dire d'elle avec raison : liberté endiguée, liberté qui débordera.

Si aucun des gouvernements à l'établissement desquels j'ai assisté, la République comprise dans le nombre, n'a partagé celte conviction, et a préféré la liberté graduelle et morcelée , minant sourdement , à la liberté indivisible et pondérée , prenant son cours, qui les eât inébranlablement fondés, ce ne sera pas faute de ma part de le leur avoir dit et répété sous toutes les formes , et toujours loyalement.

Oui , il y a eu dans ma vie politique un jour où j'ai pu croire, où j'ai dû croire qu'une place me serait faite autour de la table d'un conseil de ministres : c'était le lendemain de l'élection du 10 décembre 1848, au succès de laquelle j'avais concouru au péril de ma vie, et en affrontant des haines qui ne sont pas encore éteintes, et qui ne m'épargneraient pas si elles avaient jamais le pouvoir de s'assouvir. Si à cette époque cette place ne m'a pas été faite, je dois le

dire, cela n'a pas dépendu de rElii du 10 décembre, qui en a été empêché par deux conseillers dont Tespoir était de voir bientôt, non TEmpire, mais la Royauté succéder à la République , qu*ils avaient cependant acceptée , puisque Tun et Tautre appartenaient à l'Assemblée constituante. Aussi la Note remise par moi le 14 décembre 1848 au président qui venait d'être élu , mais qui n'était pas encore proclamé, rencontra-t-elle de leur part la plus invincible opposition.

Cette Note, qui a paru dans la Presse du 20 décembre 1848, et qui se trouve à son ordre chronologique dans les Questions de mon temps (1), est un document que je puis , quoiqu'il date de vingt ans, invoquer le front levé. Si le ministère du 20 décembre l'eût adopté pour programme, il n'y eût pas eu dans l'histoire une plus belle place que celle qu'y eût occupée Louis-Napoléon.

Si j'exagère, la Gazette de France n'a, pour faire justice de cette exagération, qu'à reproduire la Note du 14 décembre ; M. Gustave Janicot la trouvera dans le volume que je lui envoie.

La Gazette de France se trompe lorsqu'elle prétend que a je n'ai rien d'arrêté sur les nécessités d'un principe gouvernemental et que je n'ai pas étudié les conditions fondamentales d'un pouvoir régulier » .

Chacun son principe.

Le principe de la Gazette de France j c'est la légitimité, c'est-à-dire la nation au pouvoir d'un homme, non par le droit de la supériorité, mais par le droit de l'hérédité.

Mon principe, c'est la liberté, c'est-à-dire la nation tirant sa force et sa grandeur de l'initiative individuelle élevée à sa plus haute puissance et multipliée par )e chiffre de la population.

A mes yeux, un gouvernement* n'est et ne doit être que l'instrument de la liberté.

Aucun instrument n'étant plus nécessaire, plus important,

(1) Tome IV» pftge 349.

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Tart et la science ne sauraient se proposer une tâche plus utile que de le perfectionner sans relâche et sans fin.

Est-ce là ce que font Fart et la science ?

Pourquoi ne le tentent^ils pas?

Parce que, partageant Terreur commune, chacune des formes de gouvernement existantes leur apparaît comme un dogme.

Il y a à cet égard une sorte de superstition funeste, qui s'explique naturellement par le caractère divin que la crédulité populaire a prêté pendant des siècles aux gouvernements, sans en excepter ceui qui devaient leur naissance illégitime aux usurpations les plus criminelles.

La Gazette de France prétend que a l'indifférence en matière de gouvernement est une erreur » .

Je persiste à penser, ne lui en déplaise, que cette indifférence est un progrès, un immense progrès, car seul il peut assurer en France le règne de la liberté.

L'intolérance en matière de gouvernement que prêche la Gazette de France^ c'est la guerre civile, c'est la révolution. Au lieu de se récrier contre cette proposition que j'avance, que M. Gustave Janicot réponde à cette question, que je lui renouvelle : Comment le rétablissement en France de la monarchie dite de droit divin pourrait-il avoir lieu sans révolution, sans guerre civile?

L'intolérance en matière de gouvernement est une idée aussi arriérée, aussi farouche que l'intolérance en matière de religion, qui a allumé tant de guerres et tant de bûchers et fait répandre tant de flots de sang.

En tout pays où la légitimité a été détrônée par la révolu*» tien, ce sont les révolutionnaires qui sont les conservateurs, et les légitimistes qui sont les révolutionnaires. Ce serait en vain que M. Gustave Janicot s'efforcerait de le nier. Un fait est un fait.

544 QUESTIONS DE UAMNÉE 1868.

Arriver à ce que tout gouvernement établi, qu'il se nomme royauté traditionnelle ou royauté constitutionnelle , république unitaire ou république fédérale, fasse chaque jour à la liberté, au pouvoir individuel, la part plus grande, et au gouvernement, au pouvoir indivis, la part plus petite, ne pas le.diviser, mais le restreindre : voilà le vrai !

Lorsqu'il s'agit de politique comme lorsqu'il s'agit de science, d'art, d'industrie, il ne devrait y avoir que deux partis :

Le parti poussant au progrès ,

Le parti résistant au progrès.

Toute autre dénomination est surannée.

Ce que la Gazette de France appelle « foi », je le nomme idolâtrie.

Obligé de mettre un terme à cette réponse, qui pourrait s'étendre et se prolonger indéfiniment, j'accepte cette conclusion dé la Gazette de France :

S'il ron veut avoir du raisin, il faut planter un cep de vigne.

Et je dis :

Si l'on veut avoir la stabilité , il faut planter on cep de liberté.

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