LES FAITS ACCOMPLIS
11 décembre 1868.
Oui, je le confesse en toute publicité, ma politique, emprunfée à l'Angleterre et aux Etats-Unis, est l'acceptation des laits accomplis.
Hors de cette politique, qu^y a-t-il?
LES FAITS ACCOMPLIS. 5i^5
Il n'y a que la guerre civile ou Timpuissance individuelle.
Quelle preuve plus éclatante de la vérité de cette affirmation que les trente-huit années de la vie politique du grand tribun dont le cercueil réunissait autour de lui les représentants de la légitimité, mêlés aux représentants de la Révolution de 1830 et à ceui de la République de 1848, If. le marquis de la Ferté marchant entre MM. Thiers et Bocher, MM. Marie, Jules Favre et Grévy I
Si ce n'est à jeter un grand éclat sur sa personne, à quoi ont servi Timmense talent et les hautes facultés de M. Berryer ? Quels avantages, quels fruits la France en a-t-elle recueillis? En a-t-elle été plus forte, plus grande, plus libre, moins divisée ?
N'eût-il pas mieux valu qu'au lieu de s'ensevelir vivant dans sa superstition monarchique, le député de la ville de Marseille mit la puissance dont il avait été doué au service de son pays?
Si, après la mort de Casimir Périer, le roi Louis-Philippe eût été moins étroitement renfermé à triple tour dans ces trois alternatives : cabinet Mole, cabinet Thiers, cabinet Guizot , trois nuances ; si un cabinet Berryer eût été possible, peut-être les destinées politiques de la France eussent-elles été ce que son passé et son avenir exigent impérieusement qu'elles soient. Peut-être M. Berryer eût-il été le grand ministre qu'elle attend vainement depuis longtemps! Qui sait? les pays sont ce que les font les ministres qui les gouvernent. Sans le comte de Cavour, que serait l'Italie? Peut-être ne serait-elle que le Piémont rapetissé, humilié, châtié, la tête courbée sous le joug et sous la crainte de l'Autriche, celle-ci régnant despotiquement à Milan, à Vérone, à Venise, et indirectement à Florence , Modène et Parme I Sans le comte de Bismark, que serait la Prusse? Peut-être, au lieu de s'être considérablement agrandie territorialement et politiquement,
eût-elle perdu la Silésie, qui serait retournée à l'Autriche,
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toute-puissante en 1865 au sein de la Confédération germanique, dont elle avait conservé la présidence, et dont elle a été inexorablement exclue en 1866, après la perte de la bataille de Sadowa.
Lorsque! a été doué d*une puissance aussi grande que celle que se sont accordés à reconnaître au député de Marseille, le lendemain de sa mort, tous les anciens combattants de sa foi monarchique, Fhomme politique qui place l'intérêt de son pays plus bas qu'une forme de gouvernement deux fois tombée à terre est un abstentioniste qui n'a le courage de l'être qu'à demi. Une foi monarchique qui vous empêche d'être ministre sous la Royauté de 1830 et sous l'Empire de 1852, et qui ne vous empêche pas de leur prêter serment d'obéissance et dé fidélité, est une inconséquence. Il n'y a de logique que l'émigration ou que l'acceptation pleine et entière des faits accomplis, élevée à la hauteur d'un principe.
Ce principe, c'est le mien, et le peu que je pèse politiquement, c'est à lui que je le dois.
Prétendre que M. Berryer personnifiait un principe et que je n'en personnifie aucun est une double erreur; c'est le contraire qui est la vérité.
Si dans vos convictions le prince est placé plus haut que le pays, ne vous séparez pas du prince, suivez-le dans son exil et ne revenez qu'avec lui, s'il revient; mais si, dans votre esprjt, le pays est placé plus haut que le prince, ne tombez pas dans de puériles distinctions , qui ne sont que des contradictions ; ne scindez pas votre patriotisme , ne divisez pas ce qui, par essence, est indivisible.
Pourquoi porterait-on plus longtemps le deuil d'une dy^ nastie déchue que celui d'un cabinet tombé?
Lorsqu'une dynastie a cessé de régner, c'est qu'apparemment elle n'avait plus en elle les conditions de la durée, les conditions de la vitalité; alors, s'attacher à elle avec la vo-