‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 187 sur 192 · TEMPS · texte numérisé non relu

TEMPS

1868 m'a retrouvé fidèle à ma devise de 1858, à cette devise de toute ma vie politique :

Tout par la civilisation, rien par la révolution.

Etre pour la civilisation contre la révolution, c'est être sans effusion de sang, sans violences ni inconséquences, pour tous les faits dignes de s'accomplir.

11 novembre 1868.

Le 2 novembre 1868, un discours est prononcé sur la tombe du représentant du peuple Baudin, mort héroïquement le 3 décembre 1851.

Le lendemain 3 novembre, une souscription à l'effet d'ériger un monument à sa mémoire est ouverte dans Y Avenir national^ et le surlendemain, 5 novembre, dans le Réveil.

Réglant sa conduite sur celle que j'avais tenue le 2 novembre, où j'avais cru devoir refuser de porter la parole sur la tombe de mon ancien collègue Baudin, parce qu'il m'avait paru impossible de le faire sans protester contre l'acte du 2 décembre, inséparable du plébiscite du 20 décembre, et conséquemment sans placer dans la position la plus fausse

LA SOUSGRIPTIOI^ BAUDIX. 560

les députés de Topposition élus en 1857 et 1863, qui ont prêté le serinent prescrit par Tarticle 14 de la Constitution du 14f janvier 1832 et effectué le dépôt préalable exigé par le sénatus-consulte du 17 février 1858, la Liberté avait gardé le plus profond silence.

Ce silence gardé pendant sept jours, la Liberté ne l'a rompu que le 11 novembre, le lendemain du jour où avait paru dans le Temps du 10 novembre la protestation qui suit :

A la suite des saisies pratiquées dans les bureaux de V Avenir national et de la Tribune, le bruit se bépand que l'administration prétend interdire le fait pur et simple de concourir à la souscrip" tion ayant pour objet d'élever un monument à la mémoire de Boudin,

Une telle, prétention constituerait une atteinte a la loi , patrimoine DE tous les citoyens, ET IMPOSERAIT A TOUS LES CITOYENS LA

PROTESTATION COMME UN DEVOIR. Nous n*ajoutons aucuiie foi à de pareils bniits, et nous en donnons immédiatement la preuve en ouvrant la souscription dans les bureaux du Temps,

Cette souscription ouverte par Y Avenir national, la Tribune, le Temps et le Journal de Paris ^ qui a pris le nom de Souscription Baudin, peut-elle donner lieu à l'application de la loi des 27 février-2 mars 1858 (1)?

(1) Loi du 27 fivrier'2 mars 1858 relative à des métures de tûreté générale.

Art. 1^'. — Est puni d'an emprisonnement de denx à cinq ans et d*ane amende de 500 francs à 10,000 franortoat individu qui a provoqué publiquement d'une manière quelconque aux crimes prévus par les articles 86 et 87 du Code pénal, lorsque celte provocation n*a pas été suivie d'effet.

Art. 3. — Est puni d'un emprisonnement d'un mois à deux ans et d'une amende de 100 francs à 2,000 francs tout individu qui, datu le but de trouUer la paix publique ou d'exciter à la haine ou au mépris du gouvernement de l'Empereur, a pratiqué des manœuvreê ou entretenu des intelligences, soit à l'intérieur, soit à l'étranger.

Lire : ■

L'Expoié des motifs.

Le rapport de M. de Momy^

Les réponses de M. Baroche^ président du conseil d'État, aux pressantes in' terpellationt de M. Emile OUivier,

Cette question , qui est la première qui se présente à Tesprit, nous parait être le petit côté du procès qui va s'engager, procès également imprudent des deux parts ; car ni la liberté ni le pouvoir n'auront rien à gagner à un débat rétrospectif sur le coup d'État du 2 décembre.

C'est cette conviction profonde qui m'a dicté spontanément mon refus à l'invitation qui m'a été adressée le 2 novembre, au cimetière Montmartre, de prendre la parole sur la tombe de mon ancien et héroïque collègue de l'Assemblée législative, et qui , ensuite , la réflexion venue, m'a imposé la réserve silencieuse que j'ai gardée.

Agiter en novembre 1868 toutes les questions que soulève le coup d'État du 2 décembre 1851 ne me paraît bon pour personne : ni pour l'Élu du 10 décembre 1848, qui avait solennellement prêté le serment prescrit par l'article 48 de la Constitution du 4 novembre; ni pour le peuple français, au patriotisme duquel l'Assemblée constituante, issue du suffrage universel, avait confié (article 110) la garde de la Constitution , et qui ne l'a pas gardée ; ni pour les députés qui, après avoir refusé en 1852 et 1856 de prêter le serment prescrit par l'article 14 de la Constitution du 14 janvier 1852, se sont ravisés et l'ont prêté en 1863 ; ni pour les députés qui ne siègent aujourd'hui sur les bancs du Corps législatif qu'après s'être soumis aux prescriptions du sénatus-consulte du 17 révrier4858.

Hormis pour les exilés volontaires , mon avis est qu'il y a avantage pour tous indistinctement, gouvernés et gouvernants, à appliquer aux événements du 2 décembre le grand principe social de la prescription , principe sans lequel il n'y aurait ni société , ni propriété, ni sécurité, ni stabilité possibles.

Pourquoi, en novembre 1868, après dix-sept années écoulées , ouvrir la souscription publique dont V Avenir iVâ» tional a pris l'initiative ?

Est-ce uniquement afin d^élever à Théroîque Baudin une tombe digne de sa mort? Point n'était nécessaire d*ouvrir à cet effet une souscription dans les colonnes des journaux. En quelques heures, sans Tintervention d'aucune publicité, la somme nécessaire eut été amplement recueillie.

Est-ce à titre de protestation contre le gouvernement qui a dit de lui-même :

La France a répondu à Fappel loyal que je lui avais fait. Elle a compris que je n*étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. Pins de sept millions de suffrages viennent de m'absoudre.

Si c'est à titre de protestation, alors c'est mettre en présence les deux écoles rivales : celle de la guerre civile et celle du suffrage universel ; celle de la révolution et celle de la liberté.

Le moyen le plus sur de hâter le retour de la liberté en France ne me paraissant être ni d'appeler la révolution, ni de provoquer la réaction , après avoir pris la logique pour conseil , je persiste dans la ligne tracée par le silence que j*ai gardé le 2 novembre.

16 noYembre 1868.

Le Temps ^ journal politique, est-il donc si étranger à la politique qu'il ignore la coexistence dans les hautes régions gouvernementales de deux courants différents : l'un favorable, l'autre opposé à la réaction; l'un qui voudrait emporter impétueusement avec lui le décret du 24 novembre 1860, la lettre du 19 janvier 1867, les deux lois de 1868 sur les réunions publiques et sur la presse; l'autre qui ne voudrait pas que rien de ce qui a été restitué fût repris, attendu le risque imminent de voir fatalement succéder au ministère Rouher

un ministère Jérôme David, comme a succédé en Espagne au ministère O'Donnell le ministère Gonzalez Bravo?

Si , comme je persiste à le penser, un ministère français Gonzalez Bravo n'est pas souhaitable , et s'il est dangereux de tendre la corde jusqu'à ce qu'elle rompe, la souscription Baudin était une faute, une très -grande faute, qui s'expliquait de la part du Réveil, journal aveuglé par la passion , mais qui ne s'explique pas de la part du Temps j journal qui affecte habituellement la modération et la prudence.

Qu'aura gagné la liberté à la protestation Baudin, aboutissant au jugement qui a sévèrement condamné le rédacteur en chef du Réveil, M. Delescluze, à six mois d'emprisonnement, 2,000 francs d'amende et à l'interdiction pendant le même temps des droits civiques de vote, d'élection et d'éligibilité ; le rédacteur en chef de V Avenir national, M. Peyrat, et le rédacteur en chef de la Revue politique, M. Challemel-Lacour, chacun à 1,000 francs d'amende?

La Gazette de France me recommande la lecture du réquisitoire de M. le substitut AuloU, et désire savoir si je l'approuve.

La réponse est facile et ne me cause nul embarras.

Si nous vivions sous un régime et dans un pays de liberté ; si, au lieu de vivre en France , nous vivions en Angleterre, en Belgique , en Suisse , à plus forte raison aux Etats-Unis , le ministère public n'eût pas en de réquisitoire à faire, ni le tribunal de jugement à prononcer; car il ne fut venu à la pensée d'aucun des gouvernements de ces divers pays de mettre obstacle à une souscription ayant pour but apparent d'élever à un glorieux martyr de sa foi politique un monument digne de sa mémoire , cette souscription fut-elle une protestation indirecte contre un de leurs actes. Mais est-ce que c'est la liberté qui règne en France? Est-ce que ce n'est pas l'arbitraire?

Si c'est l'arbitraire , est-il sage , n'est-il pas imprudent de

le défier, de le provoquer, de raiguîllonner, de Tirriter, de Tefirayer, de lui donner le vertige?

That is the question , 'dirait un Américain ou un Anglais.

Depuis 1852, depuis seize ans, il y a dans les rangs du journalisme, et depuis 1857, depuis onze ans, sur les bancs du Corps législatif, quelques hommes qui se sont donné pour fâche laborieuse d'apaiser l'arbitraire, de le rassurer, de Téclairer, de le modérer, afin de lui faire lâcher sa proie, et qui , s'ils n'y ont pas réussi entièrement, y ont réussi en partie : ces hommes, lorsqu'ils voient des imprudents ne s'emparer d'un résultat si lentement et si péniblement obtenu que pour le compromettre, ces hommes, non de révolution stérile , mais de progrès durable , ces hommes auraient tort de ne pas se dédire, auraient tort de ne pas tomber dans l'inconséquence et l'imprévoyance, auraient tort enfin de ne pas se crever à eux-mêmes les yeux pour les punir d'être restés ouverts et d'avoir vu de très-loin si distinctement I

Après 1852 il y avait deux politiques en présence : la politique de révolution, c'était celle qui dictait leur refus de serment au général Cavaignac et à MM. Carnot, Goudchaux et Hénon, élus députés en 1852 ; et la politique de liberté, c'était celle inaugurée par M. Emile Ollivier, élu député en 1857, adoptée par MM. Jules Favre, Ernest Picard , Hénon, et à laquelle se sont successivement ralliés en 1863 MM. Carnot , Berryer , Marie , Thiers , Garnier-Pagès , Jules Simon , Pelletan, etc., etc. C'est incontestablement cette dernière politique qui l'a emporté, cette politique qui , à la tribune législative , dictait, le 26 février 1866, à M. Thiers la déclaration suivante :

M. THIERS. — Nous vivoDs, Messicurs, sous la Constitution du 21 décembre 1851, amendée en un seul point le 7 novembre 1852, lorsque le pouvoir présidentiel a été remplacé par le pouvoir impérial. Ëh bien! cette Constitution, qui est la loi vivante et obliga-

loire pour nous, cette Conslitulion , que fait-elle? Elle met en présence deux droits : le droit de lu dynastie et le droit de la nation. Quant au droit de la dtnastie, il est indiscutable ; aucun de nous

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