‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 188 sur 192 · NE SONGE A LE DISCUTER, PARCE QU'AUCUN DE NOUS NE SONGE A LE METTRE · texte numérisé non relu

NE SONGE A LE DISCUTER, PARCE QU'AUCUN DE NOUS NE SONGE A LE METTRE

EN QUESTION. (Approbation.)

Nous sommes gens de bon sens et de bonne foi. (Nouvelle appro^ hation.) Le but que nous poursuivons, c'est le rétablisseiiext ùe LA LIBERTÉ EN France, ce but UNIQUEMENT, et nous SRvons que toute révolution nouvelle serait pour la liberté un nouvel ajournement... (C'est vrai!) et une difficulté, une difficulté capitale, car ce qui rend en France la liberté si difficile, ce sont les nombreuses révolutions que nous avons traversées. (C'est vrai! Très-iien! très^ bien!)

Cette politique, qui vingt jours après, le 16 mars 1866» à la même tribune, dictait presque dans les mêmes termes à M. Jules Favre cette même déclaration :

M. JULES FAVRE. — Quant à moi, je ne demande qu*à être réfuté, je ne demande qu'à être confondu, je ne demande qu'uxe chose : c'est que demaiif les ministres viennent nous apporter des lois qui mettent les principes de 1789 en applicat on, qui fassent que la Constitution ne soit pas en complète opposition avec la législation qui est censée l'appliquer. Qu'ils fassent ces choses, et alors, Messieurs, JE DÉSERTERAI LES BANCS DE l'oppositiox, et alors je Comprendrai que mon devoir est d'appuyer ceux qui doivent rétablir la liberté, (Mouvements divers.)

M'adressant à la Gazette de France et au Temps, je leur dis : Étes-vous, selon Texpression de M. Thiers, êtesvous v^gens de bon sens et de bonne foi »? Sincèrement, est-ce la liberté que vous voulez? Alors, agissez en gens de bon sens et de bonne foi qui la veulent! Pas de petite mutinerie, de petite taquinerie qui rapetissent et rabaissent la liberté quand on ne saurait trop la grandir et rélever! Servez-vous fermement de la liberté, non pour remettre en question des faits accomplis, si douloureusement qu'ils Talent été , mais pour empêcher des fautes que

LA SOUSCRIPTIO^I BAUDIN. 575

le goavernement, selon vous, serait en foie de commettre; non poar agiter le pays au risque de le faire reculer sous les coups de Tintimidation, mais pour Téclairer, aGn qu*il avance sûrement et bravement sous l'aiguillon du progrès. La forfanterie n*est que la face de la médaille dont la poltronnerie est le revers. Il est plus digne de ne pas avancer que d'avancer bruyamment, si c'est pour flnir par reculer lâchement.

La résignation aux faits accomplis est plus qu'une doctrine politique; c'est une nécessité sociale. Ne pasTadmettre, ce serait n'admettre rien, car ce serait protester contre tout. Aussi notre avis est-il qu'en politique on ne saurait faire courir trop tôt les délais de prescription.

Prescription! Que viens-je de dire! Ce mot, le journal le Temps le condamne par les motifs suivants :

La prescription est d'espèce juridique , mais elle n*est d'aucun emploi en politique et en histoire. Elle annulerail l'histoire tout entière depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours. Peut-on faire un trou dans nos annales? Peut-on supprimer une année de T histoire de France?

Est-il vrai que j'aie jamais proposé d'annuler l'histoire tout entière, seulement de supprimer une année de l'Histoire de France? Qu'est-ce que l'Histoire? C'est le Passé jugé par l'Avenir. Est-ce que l'Histoire et la Loi ne sont pas souvent en contradiction? Est-ce que, par exemple, il n'y a pas en France d'innombrables fortunes dont l'origine scandaleuse est flétrie par l'Histoire et dont cependant la transmission est protégée par la Loi, qui interdit d'en rechercher l'origine dans le but d'en troubler la possession?

Le Code iVapoléon déGnit ainsi la prescription :

Art. 2219. — La prescription est un moyen d'acquérir ou de se libérer par un certain laps de temps et sous les conditions déterminées par la loi.

En termes moins juridiques, la prescription est la légitimation par le temps de ce qui n*cst pas légitime par nature.

Certainement, par nature,* le coup d'État du 2 décembre 1851 n*était pas légitime, pas plus que ne Tétait la révolulion du 24 février 1848 en France, pas plus que ne Test la révolution du 19 septembre 1868 en Espagne; mais, de même que le coup du 18 brumaire, le coup du 2 décembre est légitimé par le temps.

Lorsque d'imprudents thuriféraires exaltent le 2 décembre , le vantent au mépris de la vérité , au nom de la vérité qu'ils outragent, imposons-leur rudement silence, mais en historiens qui usent de leur droit et non en huissiers qui viennent instrumenter afin d'interrompre le cours de la prescription I

Cette limite, si la nature des choses ne la traçait pas, je dirais qu'elle a été tracée par MM. Tbiers et Jules Favre, ces deux élus de 1863, dont j'ai cité la double et imposante déclaration.

La ligne que je suis en 1868, à l'égard du Temps et de la Gazette de France, c'est celle que j'ai suivie en 1848 après la révolution du 24 février, et en 1851 après le vote du 20 décembre, inséparable de l'acte du 2 décembre.

Ce qui atteste que cette ligne de conduite est la bonne , c'est qu'elle est la seule qui soit loyale et digne, la seule qui permette de regarder derrière soi et devant soi la tête haute.

âl novembre 1868.

Les controverses qui prennent un caractère personnel, qui' s'abaissent, se rapetissent, s'éternisent, n'ont plus rien de-

pais longtemps qui me plaise et qai m*anime; aussi, loin de les rechercher, les évité-je le plus souvent, à ce point d*avoir systématiquement renoncé à lire les journaux qui, an lieu de débattre les questions, combattent les personnes; cependant je ne saurais laisser sans réponse la question que m'adresse la Gazette de France, Elle me demande ce que j'entends par ces mots : les libertés acquises.

Je réponds :

J'entends par les libertés acquises les libertés que je n'avais pas et que j'ai.

Il y a quatre ans, ouvrier, je n'avais pas la liberté de me concerter avec les ouvriers de ma profession , de mon atelier, de me mettre en grève, sous peine de tomber sous l'application des articles 414, 415 et 416, alors non abrogés^ du Code pénal. Maintenant cette liberté, je l'ai entière, à la seule condition de ne me rendre coupable ni de violences, ni de voies de fait, ni de menaces, ni de manœuvres frauduleuses.

Il y a sept mois, journaliste, alors même que je m'appelais Louis Veuillot, alors même que je m'appelais Emile Ollivier, je n'avais pas la liberté de fonder un journal; il me fallait une autorisation préalable , qui équivalait à un privilège, et cette autorisation m'était refusée. Maintenant cette liberté de fonder un journal existe , et prouve son existence parla naissance du Réveil, de la Tribune, de V Électeur, etc., et de vingt journaux nouveaux d'opposition dans les départements.

Il y a six mois , littérateur, économiste , ouvrier, professeur, liseur ou orateur, je n'avais pas la liberté de me faire entendre dans une réunion publique ; alors même qu'il s'agissait de conférences sur Dante ou sur Molière, il fallait une autorisation préalable, qui le plus souvent était refusée sans qu'il fût possible de savoir pourquoi. Maintenant cette liberté

de convoquer des réunions et d'y débattre les questions les

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plbs graves, les plus délicates, les plus irritantes, les moins opportunes, celte liberté prouve son existence par tout le bruit dont elle remplit les salles de la Redoute, Molière, du Vieux-Chéne, du Pré-aux-Clercs, et sans compter toutes les réunions publiques d'intérêts privés.

Voilà les libertés que je n'avais pas et que j'ai maintenant, sinon à l'état de principe, sinon à l'état de lois naturelles, du moins à l'état de tolérance, du moins à l'état de lois positives I Voilà les libertés dont l'existence est attestée par toutes les grèves qui ont eu lieu, par tous les journaux qui se sont fondés, par. toules les réunions publiques où le rédacteur en chef de la Gazette de France n'a qu'à aller, s'il désire se rendre compte par lui-même jusqu'où vont les limites laissées par le gouvernement à la discussion !

S'il y avait une liberté qui ne fût pas en question; s'il y avait une liberté qui n'eût pas besoin de faire ses preuves; s'il y avait une liberté qui se fût attestée par son exercice même, soyez donc de bonne foi et convenez que c'était la liberté de souscription à l'effet d'ériger un monument à la mémoire de ceux qui avaient acquis un titre à cet hommage public.

Le Siècle, sans s'apercevoir du démenti qu'il se donne à lui-même, rappelle qu'il a ouvert deux souscriptions, l'une pour élever un monument à la mémoire de François Arago» l'autre pour élever un monument à la mémoire de Tancien représentant de Flotte, tué en Italie. Est-ce que le Siècle a été saisi et poursuivi, soit pour la première, soit pour la seconde de ces deux souscriptions? Est-ce qu'il a été saisi et poursuivi pour la souscription qu'il a ouverte à l'effet d'élever à Voltaire une statue destinée à l'une des places publiques de Paris ?

Lorsque le rédacteur en chef du Progrès du Pas-de-Ca^ lais, M. Frédéric Degeorge, est mort, en 1854, une souscription a été ouverte pour ériger un monument à sa mémoire ;

est-ce qae cette souscription a été interdite? Est-ce qu*elle a donné lieu à aucune poursuite? Loin de là ; car c'est V Avenir national lui-même qui, citant une lettre oubliée de M. Degouve-Denuncques, datée du 6 novembre 1854, a rappelé que Temperenr Napoléon IIF, sous cette désignation, u un anonyme v ^ s'était empressé de prendre part à cette souscription et de se faire inscrire pour la somme de mille francs.

Donc, on ne saurait dire de bonne foi que la liberté de souscription à relTet d'ériger un monument à la mémoire d'un mort avait besoin de s'affirmer, car elle n'était pas niée, car elle n'était pas contestée.

La seule souscription de cette nature qui put compromettre la liberté incontestée qui avait existé jusqu'au 5 novembre 1868, parce que cette souscription était la seule qui risquait de prendre le caractère public d'une protestation indirecte

contre la naissance du gouvernement légitimée par le plébiscite du 21 novembre 1852, c'était une souscription par la voie des journaux en faveur du représentant Baudin, mort glorieusement, le 3 décembre 1851, en combattant pour la Constitution du A novembre 1848, aux termes de l'article 110 de cette Constitution, et en défendant héroïquement en sa personne l'Assemblée législative, issue du suffrage universel.

Lorsque la liberté de se mettre en grève, lorsque la liberté de fonder des journaux, lorsque la liberté de se réunir pour débattre toules questions autres que des questions de politique actuelle étaient de si fraîche date qu'elles n'avaient pas encore eu le temps de prendre racine; lorsque la très-grande majorité du Corps législatif et du Sénat étaient hostiles à ces libertés qu'ils n'avaient votées que sous la pression la plus énergique du chef de l'État et du ministre d'Etat; lorsque la réaction n'aspirait qu'à ressaisir la proie qui lui avait été arrachée, était-il politique, était-il dans l'intérêt de la

liberté, encore mal affermie, d'ou.vrir la seule souscription,

la seule, je le répète, que le gouvernement pût considérer comme une attaque à son origine ?

Je ne Tai pas pensé.

M. Gustave Jaùicot feint une ignorance qu*il n'a pas. Il sait parfaitement, aussi parfaitement que moi, que c'est au désir que TEmpereur a eu de rattacher M. Emile Ollivier à sa politique, en en élargissant le cercle et en jetant un pont qui mit en communication les deux rives opposées^ que sont dues la loi qui a innocenté le délit de coalition, la loi qui a aboli Tautorisation préalable en matière de fondation de journaux politiques, et la loi qui a aboli Tautorisation préalable en matière de réunions publiques.

Est-ce à dire que les lois sur les journaux politiques et sur les réunions publiques ont été tout ce que If. Emile Ollivier eût voulu qu'elles fussent, et qu'elles ont donné pleine satisfaction à la liberté indivisible , à la liberté pondérée telle que je ne cesse de la revendiquer?

Non, assurément.

Je n'ai changé d'opinion ni sur la loi du 11 mai 1868, relative aux journaux politiques, ni sur la loi du 31 mai 1868, relative aux réunions publiques.

Je les trouve défectueuses parce qu'elles ne dérivent pas de la nature des choses, parce que ce sont des lois de tolérance et non des lois de liberté, parce qu'elles sont l'expression d'une volonté et qu'elles ne sont pas l'expression d'un principe, parce que le principe, selon moi, c'est le pouvoir contenu par la liberté et non la liberté contenue par le pouvoir.

Mais si défectueuses que soient ces lois, surtout an point de vue dm gouvernement, dont elles engagent la responsabilité que la prudence prescrivait de dégager, elles n'en constituent pas moins un progrès libéral sur l'état antérieur; et la preuve, ce seraient les cris que ne manquerait pas de jeter la Gazette de France si M. Jérôme David et ses amis^

saccédant à M. Roaber et ses collègues, venaient proposer au Corps législatif Fabrogation des trois lois du 25 mai 1864, du 11 mai 1868 et du 31 mai 1868.

Au risque de nouvelles épigrammes de la part de la (jârzette de France, je terminerai cette réponse par cet aveu :

Lorsque M. Emile Ollivier personnifie Fidée politique appelée à succéder à Tidée que personnifie M. Rouher, je combats M. Rouher; mais lorsque M. Jérôme David personnifie l'idée politique qui menace de succéder à Tidée que personnifie M. Rouher, je soutiens M. Rouher.

Je n'aime pas l'immobilité, mais je la préfère encore à la réaction, dont la révolution joue si inconsidérément le jeu.

Ai-je tort?

Je le demande à tous les lecteurs a de bon sens et^ de bonne foi » que H. Thiers, dans sa déclaration du 26 février 1868, prenait pour juges.

SS noTembre 1868.

Je suis en France et peut-être en Europe le seul journaliste qui ait osé réimprimer, à la fin de chaque année, les innombrables articles qu'il avait publiés au jour le jour sous la dictée des événements qui s'accomplissaient ou des questions qui se posaient. Ces énormes volumes, au nombre de dix-huit, sont complets : rien n'y manque, pas même une table des matières. Donc, mes contradicteurs ont toute facilité pour m'opposer à moi-même si je me contredis. Je n'ai rien négligé pour leur épargner la peine de me juger toutes pièces en mains.

La Gazette de France, dans le nouvel article qu'elle me consacre, l'émaille de citations qui remontent au 2 mars et au 18 juillet 1867.

Dans ces citations, il n'y a pas un seul mot qui ne soit

d'accord avec tout ce que j'ai écrit depuis que la souscription Baudin a été inconsidérément ouverte.

Si je ne me suis pas associé à cette protestation indirecte, c'est précisément, je Fai dit, parce que le régime sous lequel nous vivons n'est pas celui de la liberté.

Confondre la liberté, qui est un principe, avec la tolérance, qui n'est qu'un fait, est une inconséquence que je n'ai jamais commise; et ce qui m'étonne, c'est que M. Gustave Janicot, un homme de sens et d'esprit, la commette.

Il se plaint avec raison que la liberté n'existe pas en France, et, foulant aux pieds la logique, il voudrait que la France agit comme si la liberté existait.

Si la liberté existe en France, qu'il ne se plaigne pas qu'elle n'existe point; et si la liberté n'existe pas en France, qu'il ne lui conseille point ce qui serait imprudent qu'elle fît; qu'il ne lui conseille point d'agir comme si elle existait! qu'il ne lui conseille pas de défier l'arbitraire I II ne faut pas défier le pouvoir discrétionnaire qui dispose d'une armée de neuf cent mille hommes obéissant passivement. Il faut jouer le jeu de la civilisation ; il ne faut pas jouer le jeu de la réaction.

Plus que tout autre journal, la Gazette de France est inexcusable lorsqu'elle condamne ce langage, qui m'est dicté par tous les enseignements du passé, car il y a un passé qu'elle traîne derrière elle, c'est celui qui s'est écoulé entre 181 5 et 1830. Elle ne s'aperçoit donc pas qu'en s'associant aux impatiences de V Avenir national et du Réveil, elle donne raison à la Révolution du 29 juillet qui a détrôné la dynastie des Bourbons !

Je n'ai ni les impatiences ni les illusions de M. Gustave Janicot; je sais que je n'ai pas la liberté en France comme en Angleterre, comme en Belgique, comme aux États-Unis, comme en Suisse; je sais que je n'ai que la tolérance, et j'agis en conséquence.

m RÉVOLUTIO>I NI RÉACTION. 583

Ne pas vouloir les moyens de ce dont on veut la fin, c'est faire acte de stupidité.

Je veux la liberté; donc, je ne veux pas ce qui serait de nature à me faire perdre le peu de liberté que j*ai si laborieusement recouvré.

Je veux la liberté ; donc, je ne veux pas ce qui donne des armes contre elle à la réaction prête à les saisir.

A moins d*appeler de ses vœux la guerre civile et une quatrième révolution, il faut se servir de la tolérance qu'on a pour acquérir la liberté qu'on n'a pas.

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