‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 61 sur 192 · LE CÉLIBAT FORCÉ · texte numérisé non relu

LE CÉLIBAT FORCÉ

Ce que nous ne saurions comprendre, ce que nous ne saurions expliquer, c'est comment des militaires consommés aiment mieux une armée de. 800,000 hommes composée de soldats assujettis à cinq années de service et à quatre ans de réserve, qu-*une armée de 700,000 hommes composée exclusivement de soldats assujettis à sept ans de service et n'ayant jamais cessé d'être sous les drapeaux.

De quelque façon qu'on la combine, toute réserve est un élément de désorganisation militaire et de démoralisation publique.

Rendons-nous-en compte très-sommairement.

Voici un soldat qui a servi pendant les cinq années obligatoires dans Tarmée; il entre dans la réserve et revient dans sa commune, où il ne trouvera pas les facilités que lui offrait le séjour des villes de garnison ; quel usage y fera-t-il des ardeurs de sa jeunesse? Ce défenseur de la patrie tenu en réserve aime, il est aimé : la loi, qui lui interdit légalement de se marier avant un temps fixé ne^l'a cependant pas empêché d'être père. 11 a manqué de vertu, mais non d'honnêteté, car il est resté attaché à lamère de son enfant au berceau ; toatà coup la guerre, qui est aux armées permanentes ce que l'incendie est aux matières promptes à s'enflammer, tout à coup la guerre le rappelle sous les drapeaux et le contraint d'abandonner la mère et l'enfant : s'il est incontestablement établi que le soldat marié est un moins bon soldat que le soldat célibataire, est-ce que le soldat père sans être marié sera un meilleur soldat que le serait le soldat marié sans être père ?

La réserve armée , la réserve mise au régime du célibat forcé, même pendant une année seulement, de vingt-cinq ans et demi à vingt-six ans et demi, c'est, disons le mot, c'est le régime du concubinage légalement encouragé. Célibat forcé et vie de garnison vont de pair, mais non pas célibat forcé et vie de famille.

C'est le cas de rappeler ici ce passage d'une dépêche adressée le 1" mars 1860 au chevalier Nigra par le comte de Cavour :

Lorsque la Francef désirant mettre un terme à Toccupation de Rome, invitait le Saint-Père à former, à Tinstar des autres puissances européennes, une armée nationale, on lui répondit que le Saint-Père ne saurait admettre le recrutement, parce qu'il répwgnait à sa conscience d'assujettir à un célibat même temporaire un grand nombre de ses sujets.

En subordonnant ainsi les exigences du recrutement au sacrement du mariage, au lieu de subordonner le sacrement du mariage aux exigences du recrutement, le Pape a raison ; mais comment expliquer que le gouverniement français, qui paraît attacher une si grande importance au maintien de la souveraineté locale du Pape, fasse si peu de cas de ses préceptes et de ses exemples, et n'ait pas plus de respect pour ses encycliques quand elles le blessent qu'il n'a de tolérance pour les articles de journaux quand ces articles le froissent?

Quel besoin le gouvernement, qui fait retentir si souvent et si haut le mot de stabilité, avait-il donc de porter chaque année la main sur la loi militaire de 1832, laquelle lui donnait effectivement sept années de service multipliées par le chiffre annuel du contingent?

S'agiter et agiter, ce n'est pas mener, de même que piétiner ce n'est pas avancer.

La loi actuelle n'est pas une loi d'organisation, c'est une loi de piétinement.

M. Rouher a af6rmé que l'effectif de Varmée française doit être de 800,000 hommes; mais l'a-t-il démontré?

Nullement.

Pourquoi 800,000 hommes en 1868, sous le second Empire, s'il est la paix, lorsque 280,000 hommes sufGsaient de 1815 à 1824 à la sécurité de la France ; lorsque cette même

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sécurité était efficacement garantie de 1824 à 1832 par 420,000 hommes, de 1832 à 1860 par 560,000 hommes, et de 1860 à 1867 par 700;000 hommes? Est-ce que de 1816 à 1867 la France a jamais été attaquée ni seulement menacée?

Si Tunité militaire de TAllemagne a militairement affaibli la France, est-ce que Tunité de Tltalie n'aurait pas dû nous forliBer au moins proportionnellement en faisant de Tarmée française et de Farmée italienne presque une seule et même armée?

Comment notre politique extérieure est -elle donc conduite ?

Ne payons-nous une diplomatie que pour n'avoir pas de diplomates?

Est-ce que Tart de s'allier n'est pas Tart de se fortifier sans augmenter son armée et même en la réduisant?

La loi des neuf ans de service, des six ans de célibat et des douze mois de concubinage est la condamnation de notre diplomatie, dont elle trahit Tindécision et atteste l'imprévojance.

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