TROISIEME FAIT
En 1851» le 2 décembre voit expirer la liberté de la presse soas le coup d^État. Un régime nouveau est institué sous le nom et sous la date de décret organique du 17 février 1852 y décret que le rapport de la nouvelle loi relative à la presse justifie ainsi :
La presse garde-t-eUe son caractère politique, elle est soumise à une forte tutelle dont le gouvernement peut relâcher les liens dans la mesure où les partis s^apaisent et où la dignité de la discnssion grandit. Elle doit solliciter Tautorisation préalable, fournir le cautionnement, payer le timbre et vivre sous deux autorités distinctes. La première de ces autorités est la justice, la seconde est Tadministration. La justice réprime les écarts de la presse, en vertQ des lois existantes ; elle applique aux crimes la juridiction do jary; aux délits, la juridiction constitutionnelle ; et si elle doit à ceux qu^'elle condamne ou qu^elle acquitte la publicité des débats, elle ne peut en semblable matière autoriser aucun compte rendu. L'administration reste , à côté d'elle, investie d'un droit différent, exerçant une sorte de juridiction disciplinaire, traduisant sa surveillance et son pouvoir par Tavertissement, la suspension, la suppression.
DeFaveu unanime de tous, amis et ennemis, il était dif-* ficile, il était impossible d'imaginer un régime à la fois préventif, restrictif et répressif plus rigoureux, et de le placer en des mains disposant d*un pouvoir discrétionnaire plus
grand !
Tirons des trois faits que nous venons de citer .les conclu' sions que leur rapprochement comporte.
Si c'est la liberté de la presse qui a armé la main de Louvel, sous la Restauration de 1815; si c'est là liberté de la Presse qui a armé les mains de Fieschi, Pépin, Morey, Alibaud, Meunier, Darmès et Lecomte, sous la royauté de
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1830, la cause ayant disparu en 1851, il n'y aura pas de tentatives de régicide sous TEmpire de 1852. Est-ce, en efiet, ce qui a lieu? Consultons Thistoire! Ouvrons-la au règne de Napoléon III, empereur des Français : qu'y trouvons-nous? Nous y trouvons un attentat pareil à celui de Fieschi; nous y trouvons, le 14 janvier 1858, Tattentat Or* sini ; nous y trouvons l'attentat Pianori, et ces deux attentats sont loin d'être les seuls I
Maintenant, supposons que la liberté de la presse n'ait pas été supprimée le 2 décembre 1851 ; que n'eût-on pas dit contre elle à l'époque des attentats d'Orsini et de Pianori?
Comme en 1820, comme en 1835, et tout aussi injustement, ne lés lui eût-on pas imputés?
Adversaires de la liberté de la presse, répondez à cette interpellation I
Mais est-ce qu'après les lois de septembre 1835 les attentats contre la vie dii roi Louis-Philippe se sont arrêtés? Est-ce ^'ils n'ont pas été plus nombreux encore après qu'avant ? L'attentat d'Alibaud est du 25 juin 1836 ; l'attentat de Meunier, du 27 décembre même année ; l'attentat de Darmes est du 22 octobre 1840; l'attentat de Lecomte est du 16 avril 1846. Alors; à quoi donc ont servi les lois de septembre 1825, si ce n'est à mettre le roi issu des barricades de juillet en contradiction avec son origine et son principe?
Si la liberté de la presse avait existé au temps de Henri IV et de Louis XV, c'eût été la liberté de la presse qu'on eût accusée d'avoir armé la main de Ravaillac et celle de Damiens. Elle n^a écbappé à cette époque aux rigueurs qui l'eussent frappée que parce qu'elle n'était pas encore née.
Soyons donc sérieux, et finissons-en donc avec tous ces lieul communs sur la prétendue puissance de la presse^ lieux communs qui otit fait tomber et font tomber encore dans l'erreur commune les esprits les plus judicieux!
Dépouiller le vieil homme, selon Texpression de Luther, est on labeur qui exige tant d'efforts et une persévérance si opiniâtre! Abjurer Terreur que Ton s'était accoutumé à considérer comme la vérité demande presque autant de force et de temps qu'il en a fallu et qu'il en faut pour cesser d'adorer les faux dieux dans le culte desquels le fils a été élevé pat sa mère. On ne croit plus à Jupiter et à Junon , mais les Grecs et les Romains y croyaient. Cesser de croire ce qu'on a cru toute sa vie est chose difficile et rare. Avant de reconnaître que la terre tourne, combien de siècles se sont écoulés I
Le hardi contradicteur de Ptolémée, Galilée, n'était pas plus certain de ce qu'il affirmait quand il disait: E pur si tnuove^ que nous ne le sommes quand nous affirmons qu'il est faux que la liberté de la presse ait la puissance qu'elle s'attribue et qu'on lui attribue communément.
En réalité, et en résumé, qu'est-ce que la liberté de la presse? Qu'est-ce que le journalisme? C'est la contradiction, c'est la lutte à outrance et la plume à la main du pour et du contre^ jusqu'à ce que l'évidence ou le fait accompli, donnant raison à l'une des deux opinions en présence, ait donné tort à l'autre et l'ait réduite au silence. Le jouma-^ lisme n'est que cela et ne peut être que cela. Quand on dit ^K puissance delà presse^ c'est comme si l'on disait la j^tirs-^ sance de la contradiction.
Dès qu'un journal a répondu oui, est-ce qu'un autre journal ne s'empresse pas de répliquer non ^ Ce qu'a affirmé celui-là, est-ce que celui-ci ne se hâte pas de le nier? S'il est vrai qu'en arithmétique 1 égale 1, comment serait-il moins vrai que le journal qui nie est égal à celui qui affirme, et qu'en se contredisant ainsi tous 'les deux ils se compensent l'un par l'autre, tous droits de la vérité réservés? Oui, tous droits de la vérité réservés, car il n'est au pouvoir de qui que ce soit et de quoi que ce soit d'en empêcher le
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triomphe le jour ob Tévidence qui n'apparaissait qu'à quelques yeux apparaît enfln aux yeux de tous. .
Selon la maxime appliquée à Gésar, rendons à la vérité ce qui appartient à la vérité. Ce qui appartient justement à la puissance séculaire de la vérité^ cessons de Tattribuer faussement à la puissance toute moderne de la presse.
Avant que Timprimerie fût inventée, avant que le journalisme exist&t, est-ce que la vérité n'existait pas? Est-ce que pour naître elle a attendu que naquit Gutenberg?
La seule puissance qu'ait le journalisme» c'est la puiss nce du microscope, qui, en faisant paraître les objets plus gros, les fait voir plus distinctement. // les fait paraître plus gros, mais, en réalité, il ne les grossit pas, il ne les dénature pas.
Une loi contre le danger des journaux nous fait exactement l'effet d'une loi contre le danger des microscopes.
Ah ! que ne pouvons-nous faire défiler sous les yeux de nos lecteurs l'innombrable série de documents curieux que nos cartons renferment classés sous ce titre: Liberté de la