‹ La voix dans le désert; questions de l'année 1868Chapitre 80 sur 192 · PENSÉE · texte numérisé non relu

PENSÉE

Entre autres documents, ils y liraient un arrêt du parlement de Paris, en date du 2. mars 1535, « qui défend, sous ii peine de confiscation, à tous imprimeurs et libraires » d'imprimer et mettre en vente aucun livre de médecine » s'il n'a été vu et visité [par trois docteurs» ; ils y liraient un long édit, en date du 11 décembre 1547, a qui défend « d'imprimer et vendre aucun livre concernant TEcriture D sainte s'il n'a été vu et examiné par la faculté de théologie » ; ils y verraient un autre immense édit, composé de trentecinq pages, en date du 27 juin 1551, « lequel attribue tant « aux cours souveraines qu'aux juges présidiaux, la con-

y> naissance, punition et correction des hérétiques, réser- » vant néanmoins aux prélats et aux juges d'Eglise la » juridiction des personnes déviant de la foi catholique»

> sans scandale public ou commotion populaire « ; ils y Verraient le curieux édit du 10 juillet 1624 « qui défend, sous s peine de six mille livres d'amende et de punition cor- • porelle et arbitraire^ de rien imprimer ni vendre sur les

> affaires d*Élat sans lettres patentes scellées du grand* D sceau» ; ils y verraient dans un amas d*ordonnances réglementaires et restrictives de Timprimerie et de la librairie Tordonnance du 20 octobre 1721 a qui défend les étalages s delivreSjk^exïïe Ae confiscation, d'amende et de prison»; ils y verraient la déclaration du 18 mars 1774 « portant » règlement concernant les mémoires à consulter n ; ils y verraient Varrêt du conseil du 18 décembre 1775 « qui dé-

> fend Timpression des requêtes en cassation avant qu'elles » soient communiquées » ; ils y verraient T arrêt du conseil da 10 juin 1786 a qui ordonne la communication aux dé- » partements des cartes géographiques d^^diXii AeXe^^MhWBV-o \ ils ; verraient le jugement rendu le 26 février 1774 par le parlement Haupeou dans Tafifaire Goezman Beaumarchais,

> jugement qui condamne Pierre-Augustin Caron de Beau- » marchais pour, étant à genoux^ à être blâmé, et les quatre » mémoires imprimés en 1773 et 1774 à être lacérés et V hHUés au pied du grand escalier du Palais par Texécuteur ^ de la haute justice, comme contenant des expressions et » imputations téméraires» ; ils y verraient... Haisjious n*en finirions pas de cette interminable énumération si nous ne nous arrêtions pas brusquement. Le sentiment pénible qu*on éprouve à la lecture de ces documents, qui tous attestent Timpuissance des trois régimes restrictif, préventif et répressif aux prises avec la force expansive de la pensée, finissant par vaincre et maîtriser toutes les lois de compression ;

ce sentiment pénible est celui qu'on éprouvera quand on lira

258 LA LOI DU il MAI 1868.

un jour nos discussions de 1868 sur les prétendus crimes et délits de la presse, crimes et délits aussi réels et aussi justement punissables que Tétaient ceux d*hérésie à Tépoque où la potence et le bûcher en faisaient exemple et justice.

A quoi ces arrêts, ces édits, ces ordonnances, ces lois de compression, ces supplices ont-ils abouti?

Ont-ils étouffé Thérésie dans son germe et écrasé dans son œuf la liberté des cultes?

Ont-ils empêché le libre examen de se faire jour et la religion réformée d'être inscrite au budget?

Ont-ils empêché les œuvres de tous les libres penseurs du dix-huitième siècle de conquérir et.de garder la première place sur les rayons de toutes les bibliothèques, avec l'impuni lé garantie par la prescription ? Pourquoi donc maintenir et perpétuer des peines dont la justice est douteuse et dont Finefficacité est certaine ?

Si Tîntimidation et la répression ne luttent opiniâtrement que pour être définitivement vaincues, ainsi que Texpérience Fatteste, pourquoi ne pas leur préférer l'impunité, ce qui serait plus simple? Où serait le danger? Est-ce que la liberté de tout dire n'a pas pour inséparable correctif la liberté de tout contredire ?

Lorsqu'on peut réfuter, pourquoi réprimer?

Réprimer au lieu de réfuter a été la loi factice et arbitraire du passé; réfuter au lieu de réprimer sera la lo^ naturelle et absolue de l'avenir.

Ce qui nous étonne, ce qui nous attriste, ce qui nous découragerait s'il était dans notre nature de se décourager, c'est de voir la science politique faire exception à toutes les autres sciences et reculer au lieu d'avancer. Oui, reculer; car nos législateurs, ayant la prétention de régir la liberté de la pensée, sont en retard d'un siècle sur Condorcet et Condillac.

LE PROJET DE LOI RELATIF A LA PRESSE. t59

Il y a un siècle , Condorcet déclarait en ces termes que In pensée, même imprimée, ne peut jamais être Tobjet d*une loi qui en convertisse la liberté de droit en tolérance de

fait :

Les lois ne doivent avoir d*empire que sur les actions extérieures; elles doivent punir un homme pour avoir persécuté, mais noiî pour avoir prétendu que la persécution est ordonnée par Dien même. Ce n*est pas pour avoir eu des idées extravagantes, mais pour avoir fait des actions de folie, que ]a société a le droit de priver un homme de sa liberté. Ainsi, sous aucun point de vue, une opinion qui ne s*est manifestée que par des raisonnements généraux, même imprimés, ne pouvant être regardée comme une action, elle ne peut jamais être tobjet d'une foi.

Des ]ois pénales sont inutiles pour maintenir la vérité ; jamais on ne les a établies pour assurer les vérités physiques dont quelques-unes intéressent le bonheur des hommes. Défend-on, je ne dis pas d*attaqner les vérités spéculatives de la géométrie ou de la physique, mais celles de ces vérités qui sont utiles dans la vie? Défend-on, par exemple, d'écrire contre la méthode d*arpenter, contre les principes de Texploration des mines et des autres arts, de proposer des méthodes absurdes pour la construction des vaisseaux, pour trouver là longitude; de soutenir que les conducteurs électriques sont dangereux? Non, sans doute, et beaucoup de gens profitent de la liberté et impriment incognito des erreurs qui, si elles étaient adoptées, seraient très-dangereuses. Pourquoi n*a-t-on pas la même tolérance en religion, en politique, en morale? Croit-on que les vérités de ce genre ne sont pas susceptibles de preuves? Est-ce un aveu tacite que Ton ne croit pas soi-même les opinions que Ton veut conserver?

Les lois pénales sont un moyen de favoriser plutôt que d'empêcher la propagation des vérités qu'on persécute, un moyen de précipiter plutôt que de retarder la chute des préjugés qu'on protège*

Nous nous élevons contre ces lois : 1* parce qu'elles sont injustes en elles-mêmes, et rien de ce qui est injuste n'est utile; 2* parce qu'elles tendent à diminuer la conûance et le respect du public pour le gouvernement; 3" parce qu'elles favorisent Terreur comme la vérité et que la liberté est funeste à Terreur; 4^ parce

if.

que ce ne sont pas les véritées isolées, mêlées d^erreurs, adoptées par le préjugé et par mode, qui sont utiles aux peuples^ mais les vérités liées entre elles, précises, adoptées d'après des preuves accompagnées de leurs conséquences pratiques.

Perdre un temps si précieux, qui pourrait être, qui devrait être employé si utilement, le perdre à essayer lUmpossible ! Le perdre à vouloir réglementer ce qui échappe par nature à toute réglementation ! Le perdre à entreprendre de réglementer la liberté de la pensée, lorsqu'il y aurait tant d'importantes et tant d'urgentes questions à résoudre ! C'est de l'aveuglement I

Aveugles^ en effet, les souverains, les ministres, les députés, les gouvernements qui ne voient pas qu'avec la souveraineté du peilple érigée en principe , la possession acquise du suffrage universel, combinée avec les progrès de l'instruction primaire, tendant, elle aussi, à dévenir universelle, l'avenir aura à débattre et à résoudre d'autres questions autrement graves, autrement difficiles que celles si " simples de la liberté de la presse et de la liberté de réunion !

Liberté de la presse et liberté de réunion ne doivent être et ne sont que les moyens de faire la lumière par la discussion engagée sur ce qui est possible et ce qui ne l'est pas^ sur ce qui est mûr et sur ce qui serait prématuré.

Lorsque naus revendiquons avec l'insistance que nous y mettons la liberté de la presse et la liberté de réunion, c'est que la démocratie comprimée est un immense péril auquel il ne sera possible d'échapper dans l'avenir que par la démocratie éclairée.

Agitez une bouteille de vin sans la déboucher: la lie se Ynêlant au liquidé, le vin sera trouble ; laissez-la reposer, la lie se précipitera au fond de la bouteille et le vin sera clair. Cependant il n'y aura pas en moins le plus petit atome de lie. Cette bouteille est l'image de notre société en France. De 1848 à 1851 elle a été violemment agitée; de 1852 à

LA LETTRE D'i^N CHERCHEUR. 261

1868 elle a eu le temps de se reposer; mais de ce qu'elle a cessé de paraître trouble, ce serait tomber dans une erreur profonde que d*en tirer, cette conséquence, qu'une seule des questions sociales qui, le lendemain de la révolution du 24 février» ont donné signe d'existence, a cessé de fermenter au fond de l'esprit des masses, réduites au silence. Ces questions sociales ne sont qu'assoupies. Gare au réveil, qui sera terrible si Ton tarde plus longtemps à mettre la science aux prises avec l'ignorance, le vrai aux prises avec le faux, la clarté aux prises avec l'obscurité, l'expérience aux prises avec la chimère ! L'ombre sous laquelle nous dormons est celle du mancenillier.

LA LETTRE d'UH CHERCHEUR.

19 janfier ISftS.

U . le duc de Persigny a été à deux reprises ministre de l'intérieur. De son propre aveu, il a concouru pour une forte j)art à l'élaboration du décret organique du 17 février 1852, leqael a institué le régime des avertissements et rétabli l'obligation des autorisations préalables; donc il est fondé, dans sa lettre du 17 janvier 1868, adressée à tous les journaux politiques quotidiens de Paris , sans distinction d'opi^^ • nions, à se prévaloir de l'expérience qu'il a acquise. . Sa lettre est celle d'un chercheur. A ce titre, il a droit à toutes nos sympathies. U cherche la pierre philosophale ; il cherche ce que nous avons nous-même cherché longtemps, mais en vain ; il cherche la conciliation réciproque de l'autorité avec la liberté. Prétendre allier le pouvoir à la liberté, c*est l'idée fausse, c'est l'idée chimérique; les séparer, tracer ^chacun des deux son orbite distincte,, c'est l'idée juste,

262 LA LOI DU il MAI 1868.

c^est ridée pratique. Mais où M. de Persigny est dans le vrai, c^est lorsqu-il écrit ce qui suit :

« Si ce qtie j*ai à exposer n*est qn*une erreur de ma raison, » cela ne fera tort qu'à MOI SEUL : le bon sens public en fera 9 justice; mais si ma main contient une vérité utile au pays, je » n*ai pas le droit de la tenir fermée. »

Oui, en matière de presse, voilà la loi, toute la loi! Oui, Técrivain dont la raison commet une erreur ne fait de tort qu'à lui seul; oui, Técrivain qui pousse Toubli de lui-même jusqu'à tomber dans la diffamation et l'injure ne fait de tort qu'à lui seul.

Mais s'il ne fait de tort qu'à lui seul, alors, à quoi bon édicter des peines contre lui? Que l'on traite ceux que leur encre enivre comme on traite ceux qui s'enivrent de vin : en s'écartant d'eux avec dégoût et pitié. Les calomniateurs et les diffamateurs qui vomissent la calomnie, la diffamation, l'injure au coin d'inclignes journaux, ce sont les ivrognes de la presse.

Ces indignes journaux,. M. de Persigny a la loyauté de ne pas les confondre avec les journaux qui , voulant être respectés, commencent par avoir le respect d'eux-mêmes. Entre •a la presse sérieuse et utile et la presse scandaleuse et nui* sible n , il distingue. La baute estime qu'il porte à la presse . sérieuse et utile et la crainte que le retour au régime an« cièn ne soit plus préjudiciable que profitable à la liberté de la presse, c'est même là ce qui a inspiré à l'ancien ministre de l'intérieur la. lettre qui Thonore,

Ecrite en toute sincérité, elle doit être jngèe comme elle a été écrite. Le moyen qu'elle indique pour écarter le danger qu'elle signale peut. n'être pas efficace; mais qu'importe si elle provoque une étude approfondie des questions sur lesquelles elle appelle l'attention du législateur, du publiciste et dii penseur!

M. de persigny ne redoute pas a la discussion libre, même

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