‹ La Volonté de croireChapitre 10 sur 28 · LA VIE VALT-ELLE D ETRE VECLE · texte numérisé non relu

LA VIE VALT-ELLE D ETRE VECLE

Cette vie ne nous réserve rien d'henreux,

Mais elle s'achève vite et ne peut jamais renaître,

Nous ne connaissions rien d'elle avant notre naissance,

Comme nous ne connaîtrons rien quand nous serons ensevelis ;

Je médite cette pensée et elle me réconforte.

« La vie s'achève vite et ne peut jamais renaître »; « il dépend de nous d'en fixer le terme » ; ces vers ont coulé sincèrement de la plume mélancolique de Thomson, et ils apportent une consolation à tous ceux pour lesquels — ainsi que pour lui-même — le monde ressemble plus à l'antre de l'effroi perpétuel qu'à une fontaine continuelle de délices. Que la vie ne vaille point d'être vécue, toute l'armée des suicidés le proclame, cette armée dont l'appel

— telle la sonnerie fameuse du clairon britannique

— poursuit dans une course sans fin le soleil autour du monde. Aussi est-il de notre devoir de « méditer ces pensées », car nous sommes de la même substance que ces suicidés, et nous partageons avec eux une même existence. La probité intellectuelle la plus élémentaire — je dirai même la plus simple dignité et le plus simple sentiment de l'honneur — nous défendent d'oublier leur cas.

Supposez, dit Ruskin, qu'à Londres, pendant un festin où les jouissances du palais s'allient à la légèreté du cœur, les murailles de la salle s'abattent soudain et que, pénétrant par la brèche ouverte, des créatures humaines du voisinage viennent mêler leur famine et leur misère à la gaieté de l'assemblée; que tous ces êtres blêmis par la mort, rendus hideux par le dénuement, anéantis par le désespoir, envahissent tour à tour les tapis moelleux, et s'approchent chacun du siège de chaque convive : .leur jetterait-on seulement les miettes du souper? leur feraiton seulement l'aumône passagère d'un regard ou d'une pensée? Et pourtant, en dépit des faits, la simple interposition d'une muraille entre la table de l'un et le lit de douleur de l'autre ne change rien au rapport réel qui unit chaque Riche à chaque Lazare — non plus que les quelques pieds de terre qui constituent au surplus la seule frontière entre le bonheur et la misère.

Je pénètre de suite au cœur de mon sujet. Je «uppose que nous discutions avec un « compagnon de mortalité » et que celui-ci soit dans de tels termes avec l'existence qu'il envisage comme unique consolation son pouvoir d'y mettre fin. Quelles raisons invoquerons-nous pour amener notre frère à reprendre son fardeau? Un chrétien ordinaire, aux prises avec une personne qui préconiserait le suicide, ne peut guère lui offrir que l'argument négatif usuel : « Tu ne dois pas » ; Dieu seul est maître de la vie et de la mort, et c'est blasphémer que d'anticiper le geste d'affranchissement qui lui appartient. Mais nous autres, ne saurions-nous découvrir un argument meilleur et plus positif? ne pourrions-nous apporter aux désespérés une raison d'apercevoir et de sentir dès maintenant et dans toute la triste gravité du problème, qu'en dépit des apparences contraires, la vie, même pour eux, vaut la peine d'être vécue?

Il y a suicide et suicide (aux Etats-Unis, on en compte environ 3.000 par an), et je conviens que pour la majorité des cas mes suggestions sont insuffisantes. Lorsque le suicide résulte de la folie ou de l'impulsion soudaine du délire, la réflexion est impuissante à en arrêter le cours; de telles espèces appartiennent à l'ultime mystère du mal au reganl duquel je ne puis faire valoir que les bienfaits de la patience religieuse. Laissez-moi donc vous dire dès à présent que, dans la pratique, le champ de mon argumentation est assez étroit, et qu'elle ne saurait viser que ce tedium vitx métaphysique particulier aux esprits réfléchis. La plupart d'entre vous se sont adonnés — à tort ou à raison — à l'existence intellectuelle; plusieurs sont étudiants de philosophie et ont déjà ressenti ce scepticisme et ce sentiment d'irréalité

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auxquels n'échappent point ceux qui pénètrent trop profondément jusqu'aux racines abstraites des choses. Ce sont là, en effet, les fruits les plus habituels des carrières absorbées par l'étude. L'excès des investigations et le défaut presque absolu de toute responsabilité active conduisent, presque aussi fréquemment que l'excès du sensualisme, au bord de cette pente qui aboutit au pessimisme et à la conception désespérée de l'existence.

Mais aux malaises que la réflexion engendre, une réflexion ultérieure peut opposer des remèdes effectifs; c'est précisément de cette sorte de mélancolie et de Weltschmertz nés de la réflexion, que je me propose de vous entretenir.

Laissez-moi vous dire, dès à présent, que mon argument suprême ne contient d'autre secret que la foi religieuse. Toute la portée destructive de mon raisonnement consistera uniquement à balayer certains préjugés qui tarissent souvent les sources de la croyance en Dieu; toute sa portée constructive se réduira à mettre en lumière certaines considérations de nature à laisser à ces sources leur cours naturel. Le pessimisme est essentiellement un malaise religieux; considéré dans celle de ses formes à laquelle vous êtes le plus exposés, il se ramène à une aspiration religieuse qui attend vainement une satisfaction religieuse normale.

La guérison de ce malaise comporte deux étapes, dont la seconde procure les jouissances les plus complètes et correspond en outre à un exercice plus libre de la foi et de l'idée religieuses. On sait qu'à cet égard chacun ne fait point preuve de la même largeur de vues. Tel n'a qu'à écouter la voix de son cœur pour croire à l'immortalité; tel autre, au contraire, ne se représentera qu'au prix des plus grandes difficultés la réalité d'une telle conception. Ce dernier, en effet, est assujetti à ses sens,

enfermé dans son expérience naturelle; en outre, il professe une sorte de loyauté intellectuelle à l'égard de ce qu'il nomme le « fait brut », loyauté incompatible avec ces faciles incursions dans le domaine de l'invisible que provoque chez tant d'hommes l'appel du sentiment. Remarquez, cependant, que ces deux tempéraments peuvent, l'un comme l'autre, demeurer intensément religieux, posséder un désir de concorde et d'union, aspirer à communier avec l'âme des choses. Mais lorsque l'esprit est attiré vers le fait brut, tel que la science le révèle, ce désir peut facilement engendrer le pessimisme, comme il conduit à l'optimisme lorsqu'il est accompagné de la croyance en un univers différent du nôtre et meilleur que lui.

C'est pourquoi j'appelle le pessimisme un malaise essentiellement religieux. Une vision de l'existence sous des couleurs sombres procède certes de bien des causes organiques, mais elle se rattache aussi à des raisons spirituelles, au sentiment de la contradiction qui existe entre la nature phénoménale et le besoin qu'éprouve notre cœur de retrouver derrière cette nature un esprit dont elle serait l'expression. La « théologie naturelle » des philosophes a fourni un moyen d'apaiser ce besoin; la poésie de la nature, dont notre littérature anglaise est si riche, y a également contribué. Prenez maintenant un esprit qui appartienne à la seconde de nos catégories, c'est-à-dire qui ne retienne que les « faits bruts » ; supposez que, de plus, il éprouve fortement ce désir de communion et qu'il aperçoive à quelle difficulté désespérante se heurte la construction d'un ordre scientifique de la nature, aussi bien par la voie théologique que par la voie poétique, — et quel autre résultat, en effet, peut-on attendre d'une semblable tentative, si ce n'est discordance intrinsèque et contradiction? Eh bien, cette discor-

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dance (en tant que telle), peut cesser de deux manières : soit que le désir de donner aux faits une interprétation religieuse vienne à s'évanouir et ne laisse subsister que le simple phénomène; soit que de nouveaux faits, découverts ou acceptés, permettent à l'interprétation religieuse de suivre son cours. Ce sont là les deux issues du pessimisme auxquelles j'ai fait allusion plus haut et que la suite de cette étude aura, je l'espère, pour effet de mettre en lumière.

Si donc nous prenons comme point de départ la nature, et si nous sommes animés de l'idée religieuse, nous avons une tendance instinctive à nous écrier avec Marc-Aurèle : « Univers, tes désirs sont mes désirs ». Nos livres sacrés et nos traditions nous parlent d'un Dieu qui a créé le ciel et la terre et qui, regardant son œuvre, en a reconnu la perfection. Cependant, à mesure que la connaissance devient plus approfondie, les surfaces visibles du ciel et de la terre refusent de se laisser réduire à une unité intelligible. Tout phénomène que nous voudrions glorifier coexiste avec un phénomène opposé qui détruit tout l'effet religieux que le premier pourrait exercer sur l'entendement. La beauté et la laideur, l'amour et la haine, la vie et la mort cohabitent en une indissoluble association ; et graduellement, la vieille et réchauffante notion de la divinité philanthrope fait place à l'idée d'une puissance redoutable qui n'aime ni ne hait, et qui entraine toutes choses dans un mouvement sans signification et vers une destinée commune.

La vie apparaît ainsi en une vision folle, sinistre, pareille à un cauchemar ; et ce malaise particulier {unheimUchlieil) qui l'empoisonne tient à ce que nous

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prétendons concilier deux croyances inconciliables: d'une part nous voulons qu'un principe supérieur anime tout l'univers ; et d'autre part nous croyons que le cours de la nature est la manifestation adéquate et l'expression de ce principe. C'est dans cette opposition entre l'existence supposée d'un esprit qui embrasserait l'humanité, et les attributs de cet esprit révélés par le monde visible, que réside ce paradoxe particulier de la mort dans la vie, cette énigme qui engendre la mélancolie. Garlyle en a traduit toute la profondeur dans ce chapitre de son immortel Sartoyresartus qu'il intitule « l'Éternelle Négation »*. «Je vivais, écrit le pauvre Teufelsdrœckh, dans une angoisse continuelle, indéfinie, languissante; tremblant, pusillanime, inquiet de je ne savais quoi ; il me semblait que toutes choses au ciel comme sur terre m'étaient hostiles ; que les cieux et la terre n'étaient que les mâchoires immenses d'un monstre dévorant, entre lesquelles j'attendais palpitant le moment d'être dévoré. »

C'est là le premier stage de la mélancolie spéculative, de cette sorte de mélancolie à laquelle une brute ne saurait être sujet, à laquelle un homme irréligieux échappera toujours. C'est le frisson maladif de l'inspiration religieuse privée de son objet, et non pas simplement la conséquence nécessaire de l'expérience animale. Teufelsdrœckh lui-même aurait pu s'habituer à considérer avec bienveillance le chaos général et la confusion de nos données expérimentales, s'il n'avait été dès l'origine victime d'une confiance et d'une affection illimitées à leur endroit. S'il les avait abordées séparément sans y chercher l'expression d'un même Tout, s'il en avait éliminé les éléments amers pour n'en adopter que les éléments agréables, sachant se mouvoir au hasard de l'occasion, au milieu des

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