CHAPITRE IV L'acton réflexe et le théisme
Parmi tous les symptômes de santé qui caractérisent notre époque, je n'en connais pas de plus rassurant que l'empressement qu'apportent les théologiens à accueillir les résultats de la science et à prêter l'oreille aux conclusions des savants sur les matières de l'univers. Aujourd'hui vous courrez plus de chance d'être écouté si vous citez Darwin et Helmholtz que si vous vous arrêtez à Schleiermacher et Coleridge.
Je ne cherche pas à savoir si la mode n'est pas pour quelque chose dans le prestige de la physiologie ; je tiens cependant à affirmer une chose : c'est que les échos les plus récents que nous apporte l'horizon physiologique ne sont pas nécessairement les plus importants. De la masse immense des travaux que produisent chaque année les laboratoires d'Europe et d'Amérique — et l'on peut même ajouter d'Asie et d'Australie — une grande part est destinée à ne laisser aucune trace; le plus qu'on en puisse dire, c'est que leur intérêt est d'ordre purement technique et ne revêt à aucun degré un caractère philosophique ou universel.
Cela étant, vous admettrez que je fasse appel à une doctrine qui, faute d'être nouvelle, est du moins fondamentale et bien établie ; étudions-la ensemble, et nous en déduirons peut-être des conséquences inédites
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susceptibles de vous intéresser tous en tant que créatures humaines. Je fais allusion à la doctrine de l'action réflexe, spécialement dans son application au cerveau. Elle vous est assez familière pour que j'aie à peine besoin de la définir.
D'une façon générale, toute personne instruite sait ce que l'on entend par action réflexe : les actes que nous accomplissons résultent toujours de décharges issues des centres nerveux, et ces décharges sont provoquées elles-mêmes par des impressions provenant du monde extérieur et transmises par les nerfs. Appliquée d'abord à une partie seulement de nos actes, cette conception a fini par être généralisée de plus en plus, au point qu'aujourd'hui plusieurs physiologistes ramènent au type réflexe, dans l'étendue de leurs conditions organiques, toutes nos actions, même les plus réfléchies et les mieux calculées. Il n'en est aucune à laquelle on ne puisse, au moins indirectement, assigner pour origine une impression sensuelle. Il n'est pas une impression sensuelle qui, si elle n'est dominée par une impression plus forte, ne se traduise immédiatement ou médiatement par une action quelconque. Il n'est pas un de ces phénomènes complexes inhérents aux circonvolutions cérébrales et auxquels correspond la succession de nos pensées, qui ne soit un moyen terme entre la sensation qui le provoque et ia décharge extérieure à laquelle il donne lui-même naissance. L'unité structurale du système nerveux constitue en fait une triade dont aucun des trois éléments ne possède une existence indépendante. La sensation n'existe qu'en vue d'éveiller le processus central de la réflexion, et celui-ci en vue de produire l'acte final. Toute action est ainsi une rt'-action sur le monde extérieur; et l'état intermédiaire appelé considération, contemplation ou pensée, n'est qu'un état de transition, le fond d'une boucle dont les deux extrémités s'appuient sur le monde extérieur. Si notre nature mentale ne
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devait posséder aucune racine dans l'univers, si elle ne devait pas stimuler notre activité, elle manquerait à sa fonction essentielle et devrait être considérée comme pathologique. Le courant de la vie qui pénètre par nos yeux et nos oreilles doit ressortir par nos mains, nos pieds ou nos lèvres. S'il engendre une pensée, celle-ci aura pour rôle de choisir, parmi nos organes, le plus propre à agir, dans chaque cas, conformément à notre bien-être.
En résumé, dans la nature humaine, le département de la volonté domine à la fois le département de l'entendement et celui de la sensation ; ce qui signifie en langage courant que nos perceptions et nos pensées n'existent qu'en vue de l'action.
Je suis assuré de ne pas me tromper en posant cette règle comme une des conclusions fondamentales auxquelles nous entraînent les recherches physiologiques modernes. Si l'on demande quelle contribution la physiologie a principalement apportée à la psychologie au cours de ces dernières années, toutes les autorités compétentes répondront, j'en suis certain, que l'influence de la première a surtout consisté à vérifier, à illustrer et à consolider cette théorie large et générale.
Je vous invite donc à considérer avec moi les conséquences spéculatives que semble impliquer cette grande découverte de notre génération. Déjà elle domine tous les résultats nouvellement acquis en psychologie; mais j'aimerais examiner si elle ne dépasse pas de beaucoup les limites de la psychologie pour atteindre à la théologie elle-même. Les rapports de la doctrine de l'action réflexe avec une doctrine aussi importante que le théisme, tel va être le sujet de cette étude.
Nous ne serons point les premiers à parcourir ce domaine. Il n'a pas manqué d'écrivains pour proclamer que l'action réflexe et ses conséquences ont donné
le coup de grâce à la superstition de Dieu. Ouvrez par exemple un ouvrage de psychologie comparée, tel que la Volonté animale, de G. -H. Schneider; vous y trouverez aux endroits les plus imprévus, et au milieu des développements consacrés par l'auteur à son sujet proprement dit, des attaques soudaines et empreintes d'une délicieuse naïveté germanique, contre la dégradation des théologiens, et des remarques critiques sur l'incompatibilité extrême qui existe entre l'idée d'une intelligence créatrice et le nombre considérable des adaptations réflexes de l'homme à ce qui l'entoure. Il fut un temps, dont beaucoup d'entre nous se souviennent, où l'action réflexe et l'harmonie de l'organisme avec l'univers étaient tenus pour prouver l'existence d'un Dieu. Aujourd'hui les mêmes arguments démontrent, paraît-il, le contraire. La prochaine fois, la girouette indiquera à nouveau la direction première.
Je n'ai pas la prétention de me prononcer dans ce débat sur la question même de l'existence de Dieu. Je voudrais simplement montrer qu'un être tel que Dieu réaliserait, s'il existait, de la manière la plus adéquate possible pour un entendement façonné comme le nôtre, l'idée que nous nous formons des origines de l'univers. Ma thèse, en d'autres termes, est celle-ci : une réalité extérieure dont la nature pourrait être définie comme doit être définie la nature de Dieu, est le seul objet final à la fois rationnel et possible que l'on puisse proposer à la contemplation de l'esprit humain. S'il est vrai que la structure de l'esprit humain se ramène, comme nous l'avons dit, à la trinité de l'impression, de la réflexion et de la réaction, tout ce qui ne comprend pas Dieu est irrationnel, tout ce qui dépasse Dieu est impossible.
Le théisme, quel que soit son fondement objectif, semblerait ainsi posséder des attaches subjectives en tant qu'il s'adapte à notre nature de sujets pensants. Il puise cependant dans cette adaptation la garantie la