Sur ce sujet, voir l'essai précédent
moitié de l'humanilé et retombe au dernier rang pour devenir tout au plus la croyance de quelque secte partiale? C'est que ce système rejette certaines de nos impressions sensuelles — ce que nous appelons les faits de nature, — ou qu'il laisse subsister dans le déparlement des définitions et des conceptions théoriques, de nombreuses contradictions ou des transitions insuffisantes; ou qu'enfin il n'assigne à telles de nos forces actives ou émotives fondamentales aucun objet extérieur sur lequel elles puissent réagir, ni aucun but d'existence. L'un quelconque de ces défauts suffit à lui ravir toute chance de succès complet. II se trouvera toujours quelqu'un pour découvrir le point faible, pour critiquer le système et chercher à le remplacer.
Je n'ai pas besoin d'aller bien loin pour illustrer ma thèse. Si, par exemple, les Unitariens ont abandonné le calvinisme orthodoxe de leurs ancêtres, c'est qu'un Dieu qui donne si peu carrière à l'adoration, une prédestination qui enlève à l'effort tous ses fruits, sont des conceptions irrationnelles, des <;onceptions qui disent à nos instincts les plus chers : il n'y a point d'objet pour vous.
Or, de même que dans les limites du théisme certaines conceptions survivent à d'autres en raison de leur plus grande rationalité pratique, de même le théisme proprement dit en raison de sa rationalité pratique, est assuré de survivre à toutes les croyances inférieures. Le matérialisme et l'agnosticisme, alors même qu'ils seraient vrais, ne pourraient jamais recueillir le consentement universel et populaire; car tous les deux apportent également une solution irrationnelle quant au côté pratique de notre nature, solution dans laquelle notre volonté ne saurait se mouvoir à l'aise. Tous deux dérivent de la seconde phase — ou phase théorique — de notre activité mentale, avec leur définition de l'essence des choses
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et leur formule des formules. Tout le cortège des forces actives de notre nature attend avec impatience l'ordre de se répandre dans la vie de la manière la plus efficace. « Or donc, s'écrient-elles, que devonsnous faire? » Et l'agnosticisme répond : « IgnoramuSy Ignorabimus », tandis que le matérialisme ordonne r « réagissez sur les atomes et sur leurs chocs », Quel écroulement! L'activité mentale s'arrête à mi-chemin, et ses forces, désormais sans objet, ne peuvent que s'atrophier, dépérir, ou, tout au plus, par l'agitation et l'excitation qu'elles conservent en elles, entretenir la machine mentale dans une sorte de fièvre jusqu'au moment où une solution moins incommensurable, une formule rationnelle plus pratique, fournira une issue normale aux courants de l'âme.
Mais, dès maintenant, le théisme se tient prêt et offre la solution rationnelle la plus pratique qui se puisse concevoir. Il n'est pas une énergie de notre nature active à laquelle il ne fasse impérieusement appel, pas une émotion à laquelle il ne rende soa cours normal et naturel. Grâce à lui, le pronom neutre ceci fait place au pronom personnel tu, le premier vide et inerte, le second vivant et désignant un monde avec lequel la créature humaine tout entière peut entrer en relations.
Notre nature volitive doit donc, jusqu'à la fin des temps, exercer une pression constante sur les autres départements de l'entendement afin de diriger leur activité vers des conclusions théistes. Toutes les formules contraires ne sauraient être adoptées qu'à titre provisoire. Une théorie « infra-théiste » ne peut conserver qu'un équilibre instable; car le département I numéro trois se tient toujours en embuscade, prêt à faire valoir ses droits; à la première occasion, il surgit et imprime à cette théorie une forme nouvelle qui, seule, rétablit d'une manière permanente, l'ordre et la paix mentale.
Le problème est donc celui-ci : les départements numéros un et deux, les faits de nature et leur élaboration théorique, peuvent-ils conduire toujours à des conclusions théistes?
L'histoire de la philosophie à venir est la seule autorité susceptible de répondre à cette question. Pour moi, de toutes manières, j'entends ne la point aborder aujourd'hui, puisque j'ai décidé de m'en tenir au point de vue de l'histoire naturelle.
Une chose seule est certaine, c'est que notre faculté théorique vit toujours entre deux feux qui ne lui laissent aucun répit et qui l'obligent sans cesse à réviser ses formules. Si elle tombe dans un théisme prématuré, à courte vue, idolâtre, alors intervient le département numéro un qui, avec ses batteries de données sensibles, la déloge de son repos dogmatique. Si elle cherche paresseusement son équilibre dans ces données sensibles considérées dans leur simple extériorité mécanique, alors la raison pratique se dresse avec ses exigences. Il en va ainsi de génération en génération : tantôt elle fait appel à un élément extérieur, tantôt elle s'attache à s'épancher elle-même. Le département numéro deux travaille sans arrêt et endosse sans merci la plus grande responsabilité. Aujourd'hui, . c'est une récolte de faits nouveaux, demain, ce sera une floraison de nouveaux motifs, sans que jamais la faculté théorique soit dispensée de son rôle d'intermédiaire, tandis que la vie croît toujours en complexité et en subtilité et que la puissance de concevoir risque de se rompre sous l'elîort.
Voyez en France à quel point les vêtements momifiés de la philosophie théiste académique et officielle sont déchirés par les données de l'évolution, et quelle besogne s'olfre aux jeunes penseurs! Voyez en Angleterre combien la sécheresse de l'école strictement associationniste qui, sous l'empire de Mill, Bain et Spencer, nous dominait jusqu'à hier, fait place à un
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idéalisme plus généreux, né d'aspirations émotives plus urgentes et enveloppant les mêmes faits en une harmonie intellectuelle autrement solide ! Ce ne sont là que des étapes vers le port commun, vers une conception définitive du monde (Wellanschaunng) qui sera douée de la plus grande richesse tant objective que subjective, mais qui, quelles que puissent être ^es autres propriétés, revêtira en tout cas la forme théiste.
Un mot maintenant au sujet d'une observation que soulèvent souvent les antithéistes : il est bas, il est vil, il est profondément immoral, disent-ils, de permettre que le département numéro trois intervienne et se prononce sur la question de savoir oij est la vérité et où est l'erreur; l'entendement doit être passif, dépourvu de réaction, semblable à une feuille de papier blanc sur laquelle la réalité vient enregistrer sa propre définition philosophique, comme la plume du chronographe enregistre la courbe. « De toutes les doctrines hypocrites soutenues hypocritement en cette époque d'hypocrisie », celle-ci m'a toujours paru la plus misérable, particulièrement lorsqu'elle émane de psychologues de profession. Comme si l'entendement, eu égard à sa définition, pouvait être dépourvu de toute réaction! Comme si une conception pouvait surgir autrement qu'en vue d'un dessein, autrement que pour nous faire passer d'un état révélé par les sens à un état désiré par la volonté I Comme si la « science « était elle-même autre chose qu'une de ces fins proposées au désir! Et comme si les « vérités » physiques en particulier, que ces champions de la pureté intellectuelle présentent comme les moins contaminées, n'étaient pas obtenues, elles aussi, en altérant l'ordre simplement « donné d des phénomènes, pour lui substituer un ordre conçu uniquement en vue de la commodité et du plaisir de
l'entendement! Aucune doctrine théiste n'en demande davantage.
La physique n'est qu'un chapitre de ce grand jeu d'escamotage auquel se livre notre faculté de concevoir lorsque l'ordre des phénomènes se déroule devant elle. Elle transforme le monde « donné » parfaitement nivelé et continu, en un univers tout autre fait de différences accusées et de subordinations hiérarchiques, et cela sans autre raison que la satisfaction de nos passions subjectives ^.
Et si loin que s'étende notre vue, le monde donné n'est là que pour permettre cette opération. De toutes manières, c'est en le soumettant à notre action que nous conservons une chance de l'approcher; cardans l'état vierge où il se présente, avec une insipidité inimaginable, nous n'en possédons point le plus léger aperçu. Ordonner aux intérêts subjectifs de l'homme de rester passifs jusqu'à ce que la vérité s'exprime d'elle-même, c'est ordonner au ciseau du sculpteur de rester passif jusqu'à ce que la statue jaillisse d'elle-même du bloc de marbre. Il nous faut agir! et le seul choix qui nous soit laissé est d'assigner à notre ■activité un résultat fécond ou médiocre. Le seul devoir possible est d'obtenir les résultats les plus féconds. A cet effet, il nous faut déployer toute l'énergie de nos trois départements mentaux. Il n'est pas un « fait » sensible du premier département que l'on doive laisser dans l'ombre, pas une faculté du troisième qui doive demeurer paralysée; et le département numéro deux doit former entre les deux autres un pont indestructible. Il est naturel que la négligence des théologiens à l'égard du premier
1. t Dès qu'il est avéré que notre pensée, examinée du point de vue logique, repose sur la volonté de penser, il faut reconnaître, même dans la sphère théorique, la suprématie de In vo onté; et il ne suffit pas de présupposer (avec Kant) que le « je pense » doit accompagner toutes nos reprëseniations, mais encore que le < je veux » doit dominer toutes nos pensées. * (Sigwart, Logique, II.)
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département puisse soulever l'indignation ; mais il est encore plus anfmaturel que cette indignation emprunte la forme d'une attaque à l'égard du troisième. C'est encore et toujours l'histoire de l'oiseau kantien qui accuse la pression de l'air.
Certains de nos positivistes viennent nous dire qu'une divinité, la Vérité Scientifique, a survécu au naufrage des dieux et des idoles, et qu'elle nous adresse ce commandement unique mais suprême : Tu ne seras point théiste, car tu satisferais alors tes penchants subjectifs et tu te condamnerais ainsi à la damnation intellectuelle. Ces gentlemen consciencieux s'imaginent avoir entièrement émancipé leurs opérations mentales du contrôle de leurs penchants subjectifs. Quelle erreur! Ils ont simplement choisi, dans la série d'inclinations qui étaient à leur disposition, celles qui leur permettaient de construire, avec les matériaux donnés, l'édifice le plus pauvre, le plus misérable, le plus vide — à savoir le monde moléculaire entièrement nu — et ils ont sacrifié tout le reste *.
La différence capitale qui sépare l'homme de la bête réside dans l'excès et dans l'exubérance de ses penchants subjectifs; sa supériorité, dans le nombre et dans le caractère fantasque et superflu de ses besoins physiques, moraux, esthétiques et intellectuels. Si sa vie entière n'avait pas été consacrée à la recherche du superflu, il n'eût jamais pu, d'une façon aussi inexpugnable, s'entourer du nécessaire. S'il avait conscience de cette vérité, il devrait en conclure que ses inclinations méritent d'être écoutées; car alors même que le moment de les satisfaire semble-
1. De même que nos ancêtres s'écriaient : « Fiat juslilia, pereat mundus », de même nous autres qui ne croyons ni à la justice ni au bien absolu, devrions souhaiter, si nous écoutions ces propliètes, que le nnonde périt pour que la « science » fût. Y eut-il jamais idolâtrie plus complète? Que l'on balaye toutes les superstitions, y compris l'idole scientifique, alors seulement ces hommes auront quelque chance de se comprendre entre eux.
LA VOLONTE DE CP.Ollîf;
rait éloigné, le malaise qu'elles occasionnent demeurerait encore le meilleur guide de son existence et lui ouvrirait des horizons que son pouvoir actuel ne lui permet pas de prévoir. Enlevez-lui son extravagance, dégrisez-le, et vous le détruisez en même temps. Le besoin d'atteindre immédiatement et à tout prix une conception cohérente, la « loi d'économie » — qui n'est que le désir d'embrasser l'univers par la voie du moindre effort — finira, si l'on en fait la règle exclusive de l'esprit, par flétrir le développement de l'intelligence tout autant que le développement du sentiment et de la volonté. La conception scientifique qui fait du monde une armée de molécules, satisfait à sa manière ce besoin. Mais si la religion de la science exclusive ne devait réussir qu'en étouffant tous les autres appétits intellectuels d'une nation, et en persuadant à toute une race que la simplicité et la cohérence exigent l'élimination des notions étrangères à la soi-disant synthèse scientifique, cette nation et cette race marcheraient aussi sûrement à la ruine et deviendraient aussi sûrement la proie de leurs voisins plus richement constitués, que les bêtes des champs sont devenues la proie de l'homme.
J'ai peu de craintes, je l'avoue, pour notre race anglo-saxonne. Ses aspirations morales, esthétiques et pratiques forment une gerbe trop dense pour qu'elle puisse être moissonnée par la faux scientifique de quelque Occam. Ces moissonneurs ne formeront jamais parmi nous qu'une secte. Mais lorsque j'aperçois que leur confrérie s'étend, et, ce qui est pis, que leurs négations acquièrent presque autant de prestige et d'autorité que leurs affirmations pourraient en revendiquer légitimement auprès d'un public docile, j'éprouve le sentiment que notre entendement subit de plus en plus les influences qui le ramènent vers l'état barbare, et qu'une réaction positive est nécessaire.
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Pour réprimer cette invasion, il n'existe pas de corps mieux armé que le clergé unitarien. Qui peut soutenir avec meilleure grâce les droits du troisième département de l'esprit, sinon ceux qui depuis si longtemps ont montré qu'ils savaient lutter et souffrir pour le premier? Ceux qui brisent les liens d'une tradition ecclésiastique étroite en proclamant avec insistance qu'aucune donnée des sens et aucun résultat scientifique ne doivent être laissés en dehors de la synthèse religieuse, peuvent se poser en champions de l'intégrité mentale. Ils peuvent, avec un succès égal, contrarier la formation d'une tradition scientifique étroite, et repousser toute synthèse qui prétendrait ne faire aucun cas de ces formes de l'être, de ces aspects de la réalité vers lesquels, quant à présent, nos tendances actives et émotives constituent nos seules voies d'accès. Je me suis laissé dire que l'Unitarianisme ne faisait guère de progrès en ce moment ; je n'ai pas vérifié cette assertion, mais si elle est vraie, c'est que le grand vaisseau de lOrthodoxie approche du port, et que le pilote est monté à bord. Si les Unitariens veulent introduire une science théiste avec autant de succès qu'ils ont introduit une théologie scientifique, leur nom pourra disparaître de la bouche des hommes, car leur tâche sera accomplie et leur rôle terminé. Jusqu'à ce jour lointain, les deux voies qui se déroulent devant leurs regards leur offriront une besogne suffisante.
Laissez-moi, en attendant, passer à la division suivante de mon sujet. J'ai dit que nous étions obligés de considérer Dieu comme l'objet normal de la croyance spirituelle, puisque toute conception qui nefaitpasétat de Dieu est irrationnelle si l'on prend le mot « rationnel » dans son sens plein. D'autre part, toute conception qui dépasse Dieu est impossible si l'esprit humain est construit sur le modèle du réflexe ternaire que
nous avons longuement étudié. La première moitié de ma thèse est démontrée : les conceptions infrathéistes, le matérialisme et l'agnosticisme, sont irrationnelles, parce qu'elles constituent des aiguillons qui ne s'adaptent point à la nature pratique de l'homme. Il me reste à justifier maintenant la seconde moitié.
Certains d'entre vous sans doute ont pu s'étonner <le m'entendre parler de conceptions visant à dépasser Dieu, de tentatives entreprises pour voler au-dessus cle lui, pour surenchérir sur la Divinité; il est donc nécessaire que j'explique ma pensée. Dans ma définition des attributs essentiels de Dieu, je l'ai posé comme une personnalité extérieure à nous et ditTérente de nous, comme une puissance distincte. La prétention de s'élever au-dessus du théisme consiste à franchir le dualisme final qui laissait en présence Dieu et le croyant, et à lui substituer d'une manière ou d'une autre l'identité. L'infra-théisme désigne l'univers par le prénom impersonnel ce/a; le théisme change cela en toi; les théories auxquelles je fais allusion s'efforcent de couvrir l'univers du manteau de la première personne, et d'en faire une partie du moi.
J'ai conscience ici de m'aventurer sur un terrain où les distinctions tranchées peuvent facilement donner l'impression de mutiler les faits.
Le sentiment de communion spirituelle avec Dieu, qui caractérise les moments les plus élevés delà conscience théiste, peut être dépeint comme « Tunifé en Dieu » ; et ainsi, du fond même du théisme, une doctrine moniste semble s'élever. Mais cette conscience que je possède d'un abandon de moi, d'une union pratiquement absolue avec l'objet divin de ma contemplation, diffère entièrement de l'identité substantielle. L'objet Dieu et le sujet Moi font deux. Je m'avance simplement vers Lui, et je constate son existence comme donnée ; et à mesure que je m'unis en fait à ce donné, je me perçois comme un phénomène numé-