North American Review, voL CXIII, p. 318 (octobre 187i
blable que les Corses et les Sardes soient d'aussi bonne étolTe que leurs voisins ; mais le meilleur fagot ne saurait flamber sans qu'on y applique une torche et il semble qu'en l'espèce les torches appropriées aient fait défaut 1.
L'homme de génie apparaît partout à l'état sporadique. Mais une communauté ne saurait vibrer de part en part d'une vie intensément active sans l'accumulation et la succession rapide d'une série de grands hommes. C'est pourquoi les grandes époques sont si rares ; c'est pourquoi la floraison subite de la Grèce, de la Rome antique, de la Renaissance, demeure un
1. Je sais que dans ce qui va suivre (mais non dans ce qui précède) je me trouverai en désaccord avec M. Gallon, dont les enquêtes laborieuses sur l'hérédilé du génie m'inspirent le plus grand respect. M. Gallon incline à penser qu'un génie, dans l'ordre intellectuel ou passionnel, est tenu de se faire jour de luimême indépendamment des circonstances extérieures; une race donnée doit nécessairement engendrer un nombre égal de génies de chaque degré dans une période égale de temps ; une race inférieure ne saurait dcmner naissance à un grand nombre de génies de grande classe, etc. L'auteur considérerait, je pense, comme radicalement fausse l'hypothèse que je vais proposer et qui vise l'apparition fortuite et simultanée de plusieurs grands hommes créant une grande époque, ou leur absence fortuite en certains lieux et à certains moments (en Sardaigne noiaramenl, ou à Boston de nos jours). J'ai peine à croire cependant qu'il rende justice aux conditions très complexes de l'éclosion effective des génies, et aux circonstances qui masquent pendant de longues périodes les moyennes physiologiques de production, soit que certains génies périssent accidentellement dès leur enfance, soit que d'autres n'aient pas trouvé à s'employer. Je doute qu'il ait raison de prétendre que le génie in/e^tec<we/, comme le meurtre, «demande à se manifester au dehors». Certains types, assurément, ne sauraient être étouffés, et l'on imagine diflicilemeni un Voltaire, un Shelley, un Carlyle, menant à une époque quelconque une vie sourde et végétative. Mais prenez M. Gallon lui-même, prenez son cousin Darwin, prenez Spencer : je conçois le plus naturellement du monde qu'à une autre époque ces trois hommes aient pu mourir <t avec toute leur musique au dedans d'euxmêmes », et que seuls leurs amis aient aperçu en eut des hommes d'un caractère «t d'un jugement \-igoureux et original. Le point de départ de leur célébrité effective réside dans l'accident qui a procuré à chacun d'eux une tache vaste, brillante, suffisamment appropriée à ses passions et à ses forces pour en faciliter l'expansion. Leur cas parait semblable à celui des Washington, des Cromwell, des Grant, qui n'ont eu qu'à s'élever à la hauteur d'une circonstance. En dehors de cela, et en ce qui concerne les génies transcendants, dont le nombre est infime, j'incline fortement à penser que leur apparition échappe à tout calcul de moyenne ; il se peut, en d'autres termes, que deux ou trois d'entre eux naissent à la fois, de même que vous logez deux ou trois balles consécutives au centre de la cible. Prenez des époques plus vastes et des tirs plus nombreux, ces résultats exceptionnels paraîtront mieux répartis.
véritable mystère. La brise chaude doit souffler sans interruption pour que la température ne se refroidisse point. Alors la masse de la nation devient incandescente et dégage la même chaleur longtemps après que la cause.génératrice de celle-ci a disparu. On s'étonne souvent qu'en ces périodes anormales non seulement la population vive d'une vie plus intense, mais que les génies individuels soient particulièrement abondants. Ce mystère est aussi profond que la question de savoir pourquoi les grands cours d'eau traversent les grandes villes. 11 est exact que les grandes fermentations populaires éveillent et adoptent un des nombreux génies qui, en des temps plus calmes, n'aurait eu aucune chance de s'employer. Mais il faut de plus un concours exceptionnel de génies à une certaine époque pour que cette fermentation elle-même puisse commencer. Cette simultanéité est assez improbable pour que de telles périodes apparaissent rarement et pour qu'elles revêtent, en tout cas, un aspect exceptionnel.
Il est absurde en conséquence de parler de « lois historiques » comme d'une chose inévitable que la science n'aurait qu'à constater et dont chacun pourrait prédire les conséquences sans pouvoir 1-es écarter ni les modifier. En effet, les lois mêmes de la physique sont conditionnelles et supposent un si. Le physicien ne dit pas : « l'eau entrera en ébullition », mais simplement : « l'eau entrera en ébullition si elle est placée au-dessus du feu ». De même le sociologue peut prédire tout au plus que si un homme de génie d'une certaine classe montre le chemin à la société, celle-ci le suivra certainement. On pouvait dès longtemps annoncer sans hésitation que l'Italie et l'.Allemagne atteindraient à une unité stable si quelqu'un pouvait réussir à mettre en mouvement le processus nécessaire à cet effet. Mais on ne pouvait prédire par contre que le modus operandi qui s'est réalisé dans
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les deux cas, revêtirait la forme d'une souveraineté absolue plutôt que celle d'une fédération, parce qu'aucun historien n'aurait pu calculer les caprices de la naissance et de la fortune qui au même moment ont communiqué une autorité aussi considérable à trois individus aussi particuliers que Napoléon III, Bismarck et Cavour. Il en est de même de notre propre politique : on peut, dès maintenant, affirmer le triomphe de ceux que vous qualifiez d'indépendants, de réformateurs ou de tout autre nom, mais nul historien ne saurait dire si le résultat sera obtenu par la continuation de la politique républicaine ou par l'accession au pouvoir d'un parti nouveau édifié sur les ruines des deux factions en présence. Il est certain que ce mouvement de réforme progresserait plus en un an, s'il était dirigé par un chef compétent, qu'il ne l'a fait pendant dix ans en l'absence de tout chef. Qu'un grand citoyen, resplendissant de tous les talents civiques, devienne le candidat de ce parti : doutez-vous qu'il nous conduise à la victoire ? Mais nous autres qui soupirons après sa venue, qui aimerions à l'adopter et à le soutenir, nous ne pouvons agir sans. lui, ni faire quoi que ce soit pour l'amener à la lumière *.
Pour conclure : la conception évolutionniste de l'histoire, lorsqu'elle nie l'importance vitale de l'initiative individuelle, est absolument vague et antiscientifique; elle nous fait retomber du déterminisme scientifique moderne au latalisme oriental le plus ancien. La leçon qui ressort de notre analyse (même en admettant l'hypothèse entièrement déterministe dont nous sommes partis) contient un appel des plus vigoureux à l'énergie individuelle. Même la résistance
1. Depuis que. ces lignes ont été écrites, le président Cleveland a répondu dans une certaine mesure à ces aspirations. Mais s'il eût possédé certaines autres qualités dont il na point encore iait preuve, son influence n'eùt-elle pas éié plus décisive encore? (18'. 6.)
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opiniâtre des conservateurs réactionnaires à l'égard des modifications sociales dont ils ne peuvent espérer l'entière destruction, trouve dans les faits sa justification et son efficacité. Le conservateur retarde le mouvement, il le lait léirèrement dévier par les concessions qu'il arrache, il permet une transaction momentanée qui tient compte de sa propre inertie et des succès de ses adversaires; il entretient, en résumé, une action latérale constante qui, sans diriger le mouvement, lui imprime cependant vers la droite ou vers la gauche une inclinaison sensible que celui-ci ne possédait pas spontanément.
Je passe maintenant à la dernière division de mon sujet, aux effets du milieu environnant sur l'évolution mentale. Après tout ce que je viens de dire, la conci-' sion me sera permise. C'est ici ou jamais que l'on pourrait à première vue affirmer avec une certaine école que l'entendement est passivement plastique et qu'il reçoit d'un milieu actif la forme comme l'ordre de ses conceptions; que tout progrès mental, en d'autres termes, résulte d'une série d'adaptations au sens que nous avons défini. Nous savons quelle vaste' part de nos richesses mentales est faite d'expériences remémorées et non raisonnées. Tout le domaine de nos habitudes et de nos associations par contiguïté appartient à cette catégorie et il en est de même du domaine entier des conceptions abstraites qui nous furent enseignées avec notre langue natale. Bien plus, il y a quelque raison de croire que l'ordre des « relations extérieures » expérimentées par l'individu peut lui-même déterminer l'ordre dans lequel les caractères généraux qui y sont contenus peuvent être aperçus et extraits par l'entendement i. En outre, les plaisirs et
1. C'esi-à-dire que si certain caractère générai se trouve fréquemment répété dans une expérience extérieure et entouré d'un grand nombre d'élémenis concomilants variables et contrastant violemment avec lui, l'entendement le détachera plus rapidement que si les éléments associés étaient invariables et monotones.
les avantages qu'offrent certaines parties du milieu ambiant, comme les peines et les dommages que d'autres occasionnent, déterminent la direction de notre intérêt et de notre attention et fixent ainsi les points où les expériences mentales commencent a s'accumuler. Il semblerait en conséquence qu'il ne restât aucune place pour l'action de quelque autre agent ; que l'utile distinction que nous avons admise entre les « variations spontanées », comme génératrices des formes nouvelles, et le milieu ambiant, comme agent de préservation ou de destructioi: de ces formes, fût sans objet en matière de progrès mental; qu'en un mot, notre parallèle entre l'évoIution sociale et le darwinisme dût s'arrêter ici et que Spencer eût parfaitement raison d'assigner à l'intelligence la loi fondamentale qu'il énonce ainsi : « La cohésion des états psychiques est proportionnée à la fréquence avec laquelle sont liés dans l'expérience les phénomènes extérieurs correspondants » ^.
En dépit de tous ces exemples, je n'hésite pas un instant à conserver énergiquement ici encore la distinction darwiniste. Je maintiens que les faits précités appartiennent tous, pour ainsi dire, aux bas-fonds de l'entendemeht, à la sphère de ses fonctions les moins développées , à cette région de l'intelligence que l'homme po^ède en commun avec les bêtes. Et je puis aisément démontrer que, dans toute l'étendue des départements mentaux les plus élevés, de ceux qui caractérisent le mieux la personne humaine, la loi de Spencer se trouve violée à chaque instant. Dans la pratique, en effet, les conceptions, les émotions et les tendances actives qui évoluent en nous ont été pro-
1. Principes de psychologie, édition anglaise, I, pages 460, 463, 464, 500. Ailleurs (p. 408) celle loi est ainsi formulée : « La persistance d'une connexion dans la conscience est proporiionnée à la persistance d'une connexion extérieure. » Spencer utilise beaucoup la loi de fréquence. De mon point de vue, les deux lois sont également fausses, mais Spencer ne devrait pas les considérer comme synonymes.
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duites à l'origine sous les espèces d'images fortuites, de fantaisies, d'apparitions accidentelles d'une variation spontanée dans l'activité fonctionnelle de notre cerveau instable; le milieu extérieur n'intervient que pour les confirmer ou les réfuter, les adopter ou les rejeter, les préserver ou les détruire, en un mot, pour opérer une sélection, exactement comme il choisit les variations morphologiques et sociales dues aux accidents moléculaires d'espèce analogue.
Il est devenu banal de constater que les intelligences inférieures ne savent point s'élever au-dessus du sens étroit et littéral de leurs conceptions. Elles sont esclaves de l'habitude, elles exécutent sans aucune variation ce qui leur a été enseigné; elles sont sèches, prosaïques, positives dans leurs observations; dépourvues d'esprit si ce n'est sous cette forme matérielle et grossière qui se plaît aux plaisanteries d'ordre pratique; elles acceptent le monde tel qu'il est donné et possèdent en leur fidélité et leur honnêteté la seule qualité qui leur permette parfois d'éveiller notre admiration. Mais cette fidélité elle-même semble présenter un aspect inorganique et nous fait penser à une propriété immuable de quelque objet inanimé bien plus qu'à la fermeté d'une volonté humaine capable d'exercer un choix. Plus nous descendons vers les bêtes, plus ces particularités sjaccentuent. Ceux qui ont lu Schopenhauer ne peuvent oublier ses allusions fréquentes à la sèche gravité [trockener Ernst) des chiens et des chevaux ou à leur loyauté [Ehrlichkeil). Et tous ceux qui ont observé l'attitude de ces animaux ont été frappés du petit nombre, de la simplicité et du caractère fatalement littéral et automatique de leurs opérations mentales.
Mais tournez vos regards vers les intelligences supérieures, et voilà que tout change! Au lieu de ces pensées qui traduisent des objets concrets et qui toutes parcourent patiemment les sentiers battus de
la suggestion habituelle, nous découvrons les chemins de traverse les plus abrupts et les transitions d'idées les plus imprévues, les abstractions et les distinctions les plus rares, les combinaisons d'éléments les plus inédites, les associations par analogie les plus subtiles ; en un mot, nous nous croyons introduits subitement dans une chaudière où les idées sont en ébullition, où toutes choses crépitent et se démènent en une activité déconcertante, où des unions se forment et se rompent en un instant, où la routine est inconnue et où l'inattendu semble l'unique loi. La nature des étincelles qui jaillissent diffère suivant l'idiosyncrasie de l'individu; tantôt ce sont des saillies spirituelles ou humoristiques, des éclairs de poésie ou d'éloquence; tantôt elles prennent la forme de fictions dramatiques ou de constructions mécaniques, d'abstractions logiques ou philosophiques, de projets pratiques, d'hypothèses scientifiques comportant une série de conséquences expérimentales; ailleurs elles engendrent des sons musicaux, la représentation d'un type de beauté plastique ou pittoresque, ou encore quelque vision d'harmonie morale. Mais quelque différents que soient tous ces aspects, ils ont de commun leur genèse soudaine et pour ainsi dire spontanée. En d'autres termes, les mêmes prémisses apparaissant dans l'entendement d'un autre individu n'auraient pas engendré les mêmes conclusions; ce qui n'empêche d'ailleurs ce second individu d'accepter à l'occasion les conclusions du premier et d'envier l'éclat de son précurseur.
C'est au professeur Jevons que revient l'honneur d'avoir expressément montré^ comment le génie des découvertes se rattache au nombre des notions fortuites et des conjectures qui s'accumulent dans l'entendement du chercheur. La première qualité requise