Huitième partie, chap. IIL
raent celle d'exactitude... Voilà pourquoi l'homme primitif ne possède que peu d'expériences susceptibles de cultiver en lui la conscience de ce que nous appelons vérité. Le langage montre lui-même combien cette notion est intimement liée à la conscience qu'entretient en nous la pratique des arts. Nous parlons d'une vraie surface comme d'une proposition vraie. L'exactitude traduit la perfection d'un mécanisme aussi bien que l'accord parfait des résultats de nos calculs.
L'ouvrage de Spencer tend tout entier à démontrer que l'entendement, envisagé comme passif, se trouve façonné fatalement par son expérience des « rapports extérieurs ». Dans le chapitre précité, le mètre, la balance, le chronomètre, viennent figurer parmi les « rapports » extérieurs à l'esprit. Et certes il en est ainsi une fois que ces objets ont été fabriqués, mais par le seul effet du pouvoir de préservation qui émane du milieu social. A l'origine, tous les instruments et toutes les institutions humaines ont surgi comme des éclairs de génie dans le cerveau d'un individu, sans que le milieu extérieur les ait révélés en quoi que ce fût. Adoptés par la race, entrés dans le patrimoine commun, ils ont incité de nouveaux génies à de nouvelles inventions et à des découvertes; et ainsi le progrès suit son cours. Supprimez les génies et altérez leur idiosyncrasie, quelles « uniformités » nouvelles le milieu social mettra-t-il en valeur? Nous défions Spencer ou qui que ce soit de répondre à cette question.
En réalité, la « philosophie » de l'évolution (en tant qu'elle diffère de la connaissance que nous possédons de telles modifications particulières) se ramène uniquement à une croyance métaphysique. Elle constitue un mode de contemplation, une attitude émo^ tive plutôt qu'un système de conceptions. Cette attitude est vieille comme le monde; quelle que soit la forme en laquelle elle s'incarne, fût-ce la philosophie spencérienne, aucune réfutation ne la peut détruire; c'est l'attitude du panthéisme fataliste, avec
son intuition de l'Un et du Tout qui fut, qui est, qui sera éternellement, et duquel toute chose particulière procède. Loin de nous la pensée de traiter à la légère cette manière aussi vénérable que forte d'envisager l'univers. Elle ne saurait être mise à l'écart par nos prétendues découvertes scientifiques, alors même qu'elle paraîtrait incompatible avec les distinctions définitives que la science pourrait établir parmi les phénomènes. Car elle tire son souffle vital d'une région, supérieure ou inférieure peut-être, mais assurément très différente de celle qu'habite la science. Mais si le critique ne peut réfuter une croyance métaphysique, il peut du moins protester contre le déguisement « scientifique » qu'elle emprunte. Tous ceux qui ont eu la patience de me suivre jusqu'ici accorderont, je l'espère, que la « philosophie » spencérienne du progrès social et intellectuel constitue un anachronisme, qu'elle retourne à un type de conceptions prédarwinistes, de même que la philosophie spencérienne de la « force », en effaçant toutes les distinctions si laborieusement établies entre l'énergie actuelle et l'énergie potentielle, le moment, le travail, la force, la masse, etc., nous ramène à une époque antérieure à Galilée.