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chapitre n

§ i. — La suggestion.

Par suggestion j’entends ici tout ce qui, dans notre conduite, provient de l’influence d’autrui. Celte influence s’exerce continuellement et son importance est énorme. Les formes en sont variées, elle est voulue ou non, consciente ou non, mais elle présente au fond les mêmes caractères généraux et, d’une manière générale, elle se distingue de l’automatisme et de la volonté, tout en ayant avec eux des rapports très étroits que je vais essayer de définir. Il ne faut pas confondre absolument l’imitation avec la suggestion, celle-là est un cas particulier de celle-ci. Toute imitation est une suggestion, en prenant le mot en son sens le plus large, mais la réciproque n’est pas vraie et toute suggestion n’est pas une imitation, elle est parfois le contraire. Nous suggérons parfois à quelqu’un de vouloir, de penser et d’agir d'une façon tout à fait différente de la nôtre.

Les rapports de la suggestion et de l’automatisme sont à peu près les mêmes que ceux de l’automatisme et de la volonté. Comme la volonté la suggestion

la volonté et la suggestion

rompt l’automatisme, comme la volonté elle s’en sert, et comme la volonté, elle prépare un automatisme nouveau.

L'influence d’une personne sur une autre a pour effet de changer l’orientation naturelle et spontanée des croyances, des sentiments, des actes de celle-ci. Elle n’existerait pas sans cela. La suggestion, comme la volonté, est préparée ou facilitée par l'impuissance de l’esprit à s’adapter spontanément à des circonstances nouvelles et par le conflit des divers automatismes. On est d’autant plus porté h. subir l’influence des autres qu’on se trouve en face de circonstances nouvelles, encore mal connues, plus compliquées, et que l’on ne peut y faire face facilement avec les seules ressources de l’automatisme. Si les enfants sont plus suggestibles, en général, que les hommes faits, si les influences de toutes natures sont, dans le premier âge, plus utiles ou plus dangereuses, c’est que la croissance physique et psychique des enfants les met à chaque instant dans cet état, si favorable à la suggestion, où l’automatisme encore imparfait ne peut suffire aux nécessités de la vie. Ils se trouvent à chaque instant dans des conditions nouvelles pour eux. Au contraire, quand une longue routine a prévalu, rinfluencc d’autrui est généralement beaucoup moins efficace, parce que les conditions d’existence ne viennent pas à changer brusquement. Les vieillards n’ont jamais passé pour subir plus que les jeunes gens l’influence de la mode, qu’il s’agisse de modes de toilette ou de modes intellectuelles. Ils gardent plus volontiers les modes de jadis, les goûts, les opinions politiques, les croyances d’autrefois.

Il y a donc un conflit, naturel entre la suggestion et l’automatisme. C’est que la suggestion, comme la volonté, implique une certaine nouveauté. L’opposition entre « l imitation-mode » et « l'imitation-coutume » (pie M. Tarde a profondément vue et dont il a bien montré les divers aspects et les conséquences est un fait de tous les instants et qui, à le considérer, non point comme le fait surtout de M. Tarde par son côté social, mais plutôt par sa nature psychologique, intéresse vivement la théorie de la volonté. Le mot de « mode » éveille fatalement l’idée de nouveauté et la suggestion, comme la volonté et au rebours de l’automatisme, implique une certaine nouveauté, un changement dans l'action. Ce n’est pas à dire, bien entendu, que la suggestion prenne toujours la forme de la mode, ce n’est là qu’un cas de suggestion, un cas social, mais dans tous les cas l’influence d’autrui ne peut se manifester que par un changement dans notre activité spontanée.

Tout en étant en conflit avec l’automatisme, la suggestion se sert de lui. On n’influence une personne qu’en s’appuyant sur cette nature que l’on va contrarier. Si l’on fait échec à quelques-unes de scs tendances ce n’est qu’en en mettant d’autres en jeu, c’est donc une partie de l’automatisme primitif qui est employée à combattre l’autre. L’activité spontanée primitive est pour ainsi dire divisée, et la partie qui triomphe, sous la direction de 1 idée, de la volonté de celui qui influence, faisait partie de l’activité spontanée primitive aussi bien que celle qui doit céder. Un père qui veut décider son fils à renoncer à un mariage, par exemple, pour lui en

faire ressortir les inconvénients, ne peut que susciter en lui les sentiments qu’il suppose devoir être froissés par Tunion qui lui déplaît et lui faire pressentir ces froissements. Il tâche de mettre par des moyens divers des tendances très différentes et faisant partie de la nature spontanée de son fils (amour et respect filial, amour de bien-être, désir de richese, ou, selon le cas, amour de la considération, etc.), en opposition avec la tendance dont il craint le triomphe (passion amoureuse). Il ne peut employer, pour arriver à ses fins, qu’une partie de l’automatisme primitif, que du reste, en l’employant, il transforme en une certaine mesure. Cette transformation secondaire se fait selon le même mécanisme que la première, et je n’y insiste pas, pour ne pas compliquer les choses. On pourrait aussi bien ne pas s’arrêter là, et continuer indéfiniment.

Et, comme la volonté encore, la suggestion, en rompant l’automatisme et en s’appuyant sur lui prépare un automatisme futur. Ce que l’esprit a fait une fois par suggestion il tend souvent à le répéter spontanément. Une fois que, grâce à l’aide d’autrui, nous avons pu franchir un mauvais pas, nous reprenons paisiblement notre allure régulière. Une fois que l’adaptation nouvelle a été obtenue, elle tend à se maintenir et'à se développer en bien des cas, même sans autre intervention. A l’origine de toutes nos habitudes les plus enracinées on trouverait des influences diverses, des conseils, des enseignements, des imitations plus ou moins volontaires. Quand l’apprenti aura bien vu travailler l’ouvrier exercé, qu’il aura reçu ses conseils, travaillé sous sa direction,

il agira de lui-même, et refera automatiquement ce qu’il a lait d’abord avec l’aide d’autrui. Quand l’enfant aura bien fixe dans sa mémoire le sens des lettres et leurs combinaisons tels que son maître les lui a indiqués, il pourra lire tout seul et automatiquement. Il en est de même partout, et la suggestion hypnotique même, employée comme moyen thérapeutique pour comhatre certains défauts ou certains vices n’a pas d’autre but que de remplacer un automatisme inférieur par un automatisme supérieur, moyennant l’intervention d’une influence étrangère, nécessaire pour produire un état nouveau qui doit finir par subsister de lui-même et se maintenir sans elle.

Ainsi la suggestion dans scs rapports avec l’automatisme nous apparaît avec les mêmes caractères que la volonté. Gomme celle-ci, elle brise l’automatisme, s’en sert et le reconstitue, comme celle-ci aussi elle est un état nouveau. Nous allons voir maintenant en étudiant la volonté et la suggestion, non plus dans leurs rapports avec l’automatisme, mais dans leurs rapports réciproques quelles différences essentielles séparent ces deux formes de l’activité et quels liens étroits les associent.

$ 2. — Suggestion et volonté, analogies et di fférences.

Considéré en lui-même, l’acte accompli par suggestion dans les circonstances çommunes de la vie (il faut écarter les idées que pourraient inspirer les apparences ordinaires de la suggestion hypnotique),

ne diffère pas, à tous les égards, de l’acte volontaire. Comme celui-ci, la suggestion est une synthèse active. Qu’une décision soit suggérée ou volontaire elle consiste également et essentiellement en une synthèse nouvelle qui vient changer l’orientation de l’esprit et que nous étudierons dans un prochain chapitre.

Mais cëtte analogie qui n’est nullement superficielle recouvre de graves différences. Celle qui les résume et les contient toutes, c’est que dans la volonté ce qui est l’essentiel dans la forme de la décision vient de la personnalité même de celui qui veut ; dans la décision suggérée, l’essentiel vient au contraire du dehors. La nouveauté n’est donc pas la même dans un cas et dans l’autre. Dans la volonté, l’état est réellement nouveau, dans le cas de la suggestion, l’état n’est nouveau que pour l’individu qui le réalise. Il a déjà été réalisé par d’autres, ou du moins imaginé et voulu par d’autres, et c’est pour cette raison qu’il est réalisé à son tour, par celui qui subit la suggestion. L’état nouveau ne se produit que parce qu’il n’est pas absolument nouveau, parce que, sous une forme ou sous une autre, il a été déjà produit ailleurs. C’est là une différence incontestable et essentielle. Il n’y en a pas d’autres. Au point de vue du mécanisme, que l’influence vienne directement de l’individu même et de quelques-unes de ses tendances, ou bien qu’elle vienne indirectement de quelque autre personne en passant toujours, car on ne saurait guère imaginer même qu’il en fût autrement, par les tendances et les idées de l’individu, cela ne fait aucune différence essentielle. La synthèse s’effectuera

LA VOLO.NTE

à peu près selon les mêmes lois générales et de la même façon .

§3. — Les rapports de la suggestion et de la volonté.

Si nous considérons maintenant les rapports de la suggestion avec la volonté, nous trouvons qu’ils ressemblent également sur plusieurs points à ceux de la volonté et de F automatisme. La suggestion est, par exemple, une condition nécessaire de la Arolonté et elle fournit des éléments à la vol i lion, de plus la volonté arrête dans une certaine mesure la suggestion. Tout en l’utilisant, elle entre en lutte avec la suggestion comme elle entre en lutte avec l’automatisme.

Nous sommes continuellement soumis aux influences de tout notre milieu social. Il n’est pas un des actes commis devant nous, près de nous, et loin de nous, si nous en avons connaissance, pas un sentiment exprimé, pas une idée émise, pas une expression de physionomie, pas un mot, pas un geste qui ne tende à nous influencer dans une certaine mesure, à tourner notre esprit dans un certain sens, à faire naître en nous des idées et des impressions capables de diriger notre intelligence, notre sensibilité et notre activité. Contre ces influences, même subies, même acceptées, nos tendances réagissent toujours instinctivement quelque peu, avec une intensité qui va de la révolte ouverte au plaisir de se laisser influencer (car il y a quelque réaction même contre les influences qu’on est heureux de subir).

Mais notre volonté doit assez souvent intervenir pour préserver notre personnalité d’invasions dangereuses, et, toutes les fois qu’elle intervient réellement, un des caractères de l’acte de volition c’est de réagir, en même temps que contre l’automatisme, contre la suggestion aussi, au moins contre une partie des suggestions qui nous arrivent. L’homme qui prend un parti quelconque par un acte de volonté doit forcément se soustraire à certaines influences qui l’assaillent. Il lui faut toujours rompre avec les enseignements qu’il a reçus, repousser les conseils et les insinuations. La constitution du moi est toujours une lutte et l’acte de volonté est bien plus une lutte que l’acte automatique. Lorsqu’il n’y a pas lutte, lorsqu’on s’abandonne volontiers à la suggestion, la volonté n’intervient pas sensiblement, il a produit une simple combinaison de la suggestion et de l’automatisme.

Gela est un cas très fréquent et qui constitue à lui seul une bonne part de notre vie mentale. L’influence des autres vient sans cesse diriger nos tendances, leur fournir certains éléments qui leur manquent pour leur permettre de se satisfaire facilement, et sans heurt suflisant pour provoquer un acte de volonté. A table, par exemple, l’appétit des convives se combine avec les suggestions de la maîtresse de la maison leur faisant offrir un plat ou les invitant à y revenir sans qu’un acte de volonté proprement dit ait à intervenir. La combinaison de l’activité spontanée et de l’activité suggérée suffit à régler la conduite.

La suggestion peut même suppléer la volonté pour

t’AULHAN, 2e édit. 3

développer l’automatisme. En effet, dans les cas où nos tendances ne peuvent, par leur activité spontanée, adapter l’organisme à ses nouvelles conditions d’existence, il se peut que la suggestion y parvienne. Nous avons vu tout à l’heure qu’elle était, plus efficace quand l’automatisme était encore faible ou peu formé, dans les changements de milieu ou de situation, pendant la croissance et le développement de l’esprit. Ce sont aussi les conditions qui amènent en général la production d’actes de volonté. Mais l’acte de volonté peut être affaibli, et même rendu inutile, supprimé par la suggestion. Le maître évite à l’élève non pas tous les efforts, mais un grand nombre d’efforts, les parents évitent — et parfois avec trop de zèle — bien des actes de volonté à leurs enfants. Dans une foule de cas la suggestion, comme la volonté, vient remplacer l’automatisme insuffisant et lui permettre de se développer. Elle peut également résoudre quelques conflits internes des tendances agissant spontanément. Un conseil, un ordre, une insinuation terminent ainsi des luttes intérieures.

§4- — La suggestion prépare les conditions de l'acte

volontaire.

Mais la suggestion ne suffit pas toujours, même combinée à l’automatisme. Parfois elle reste impuissante et parfois elle devient dangereuse. 11 arrive que c’est la suggestion qui tend à rendre insuffisante notre activité spontanée. C’est par suggestion, ou par imitation que naissent en nous les premiers germes de

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désirs que notre activité spontanée ne pourra satisfaire aisément. Gela est très fréquent. Les sentiments des autres, leurs goûts, leurs impressions, leurs idées s’insinuent en nous et déterminent des aspirations que la continuation de nos habitudes ne pourra satisfaire. Ils provoqueront ainsi des changements d’existence qui ne pourront être réalisés et maintenus que par des efforts de la volonté. Par là, la suggestion devient une des conditions de manifestation de la volonté. Elle le devient encore quand elle provoque des conflits qui ne pourront être résolus que par la synthèse active, réfléchie et nouvelle, qui constitue la volition. Rien de plus fréquent que le conflit entre nos habitudes et les suggestions diverses que nous recevons, surtout si nous venons à changer de milieu, à faire de nouvelles connaissances, rien de plus fréquent encore que les conflits entre les suggestions diverses qui s’adressent à nous, entre l’influence de nos parents et de nos amis, de nos camarades et de nos maîtres, des auteurs divers que nous lisons. De toutes façons la suggestion prépare les insuffisances et les conflits qui sont les conditions, comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, de l’acte de volonté.

La suggestion ne prépare pas seulement cet acte, elle lui fournit des éléments. Il n’est, en effet, pas un acte de volonté qui, en même temps que des éléments d’automatisme, n’utilise aussi des éléments suggérés. La volonté ne lire pas tout d’elle-même. Quand la synthèse volilive se produit, elle unit forcément des éléments dont un grand nombre existaient déjà cl ceux qu’elle transforme, elle ne les transforme pas

entièrement. Parmi les éléments psychiques et les éléments d’éléments qu’elle unit ainsi, un grand nombre ont été préparés, façonnés parla suggestion. Sur toutes les idées, sur tous les sentiments qui sont en nous, la société a plus ou moins mis son empreinte. Les esprits les plus originaux ne savent rien, ne sentent rien qu’on ne leur ait, dans une certaine mesure, suggéré de savoir et de sentir. Se révolter meme contre une influence, c’est être influencé par elle. Notre volonté ne peut se manifester qu'en empruntant des matériaux préparés par l’automatisme et par la suggestion.

§ 5. — La suggestion dans ['activité volontaire.

Parfois, elle diffère aussi peu que possible de la suggestion et de telle façon qu’on ne saurait guère l’en distinguer, comme en d’autres cas on ne saurait guère la distinguer de l’automatisme. Ce caractère de personnalité qui distingue la volonté de l’activité suggérée est, en effet, un caractère très variable et souvent difficile à apprécier. II arrive qu’on s’y trompe, comme on se trompe sur l’originalité d’une production littéraire. Il y a des imitations inconscientes pour l’imitateur et inaperçues de ceux qui le connaissent, dans le domaine de l’activité comme dans le domaine de l’intelligence. Ce qui constitue le caractère personnel d’une action, c’est souvent le simple choix de la suggestion subie. Entre toutes les influences qui tendent à déterminer ses actes et à diriger sa conduite, l’individu en choisit une, pour

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la subir, celle qui s’accorde le mieux avec sa personnalité, il l’accepte, il la fait sienne, il la « veut » et il veut avec elle. La synthèse qui se forme chez lui a toutes les apparences de la volilion, elle peut-être énergique et prompte, tenace et puissante. Mais tout de même celui qui veut ainsi n'est pas un grand volontaire, au sens propre du mot, bien qu’il soit généralement jugé tel. Ce n’est pas un créateur, c’est plutôt un vulgarisateur. Il veut avec la volonté d’un autre. Peut-être est-il un vulgarisateur remarquable. Peut-être fait-il prospérer, mieux que celui qui la lui a suggérée, la volilion qu’il a créée. Il ressemble alors aux grands vulgarisateurs qui empruntent h d’autres leurs principales idées, mais qui les dépouillent du fatras dont elles étaient accompagnées, qui les développent, les harmonisent, les accommodent aux besoins du moment. Et il a les mêmes mérites.

On voit qu’il peut rester beaucoup d’activité suggérée dans l’activité volontaire, au point qu’il n’est pas possible de bien distinguer toujours l’une de l’autre. Il ne faut pas s’étonner si, de même qu’on peut prendre pour des volontaires certaines personnes en qui l’automatisme domine, on commet une erreur analogue pour quelques-unes de celles que dirige la suggestion. L’activité suggérée est la volonté de ceux qui n’ont pas la puissance créatrice dans le domaine de l’activité mais qui sont vifs, remuants, tenaces. Ils sont dans ce domaine comme des « échos sonores », renforçant le son qui leur arrive. Ils agissent beaucoup sans vouloir précisément, comme d’autres écrivent beaucoup sans rien inventer. On s en aperçoit le jour où, réduits à leurs propres

ressources, ils se trouvent impuissants en lace d’obstacles que les suggestions ordinaires leur feraient surmonter sans difficulté.

Mais, à des degrés différents, tout le monde en est là. De même qu’il y a toujours quelque imitation dans la création intellectuelle, il y a toujours de la

suggestion dans

la création active. D'abord, parce

que, comme je l’ai dit tout à l’heure, la création volitive emploie des matériaux fournis par la suggestion, mais aussi parce que la nature de ces éléments ne les laisse pas entrer indifféremment dans n’importe quelle combinaison. Elle détermine un peu, à quelques égards tout au moins, la nature de la synthèse où ils entreront. De plus cette synthèse même est toujours plus ou moins influencée par les suggestions de notre milieu. Sa forme, sa direction, sa façon de naître et de se développer, tout cela est plus ou moins modifié par lui. Je ne puis vouloir exactement de la même manière que si j'étais dans un autre pays, avec une autre famille, d’autres amis, ayant lu des livres tout à fait différents, ayant reçu une autre instruction et une autre éducation. Les innombrables suggestions que j’ai subies ont d’ailleurs contribué à former ce qu’il y a en moi d’automatique et d’instinctif et qui intervient aussi, nous l’avons vu, en plusieurs manières, dans la formation de la volonté. De tous les côtés nous arrivons à cette conclusion qu’il reste toujours une part de suggestion dans la volonté, que celle-ci ne peut même être supposée exister sans celle-là. Et si 1 activité suggérée simule si bien l’activité volontaire, c’est qu’elle lui ressemble sur bien des points très impor-

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tants, essentiels même, et que d’ailleurs elle s’y mêle constamment.

S 0. — Lci volonté dans l’ activité suggérée.

De même qu’il reste de la suggestion dans la volonté, de même il y a toujours quelque volonté dans l’activité suggérée. Les cas où le caractère général du phénomène peut être douteux et où l’on peut se demander si Faction commise a été commise par influence ou par volonté personnelle nous montrent le milieu d’une série qui conduit par degrés insensibles d’une part à la volonté la plus originale, de l’autre à la soumission la plus passive. Mais si les deux éléments que nous considérons vont en s’accroissant ou en diminuant à mesure qu’on suit la série dans un sens ou dans l’autre, aucun d’eux ne devient jamais nul, aucun d’eux ne devient jamais le dominateur exclusif. Ils subsistent tous deux dans des proportions très variables.

Accepter une suggestion ne peut se faire sans que la personnalité intervienne plus ou moins. L’homme n'est jamais complètement passif et si l’on y regarde de près on verra même que la passivité absolue n’offre aucun sens acceptable. C’est toujours notre nature propre qui nous expose à subir certaines influences et nous en fait rejeter certaines autres. Il arrive ainsi que dans les actes qui ressemblent tant à la volonté, mais qui sont le résultat d’une suggestion, il y a bien toujours à quelque degré ce caractère personnel, caractéristique de la volonté, le seul qui manque à

l’activité suggérée pour se confondre avec l’activité volontaire. Il n’est pas possible qu’une personnalité différente vienne se substituer complètement à la nôtre. Cette transformation radicale ne s’observe pas même chez les hypnotisés. Dans leur façon d’accepter la suggestionet de l’exécuter, on remarque encore certaines différences individuelles, si affaiblies que les fasse l’état hypnotique. A plus forte raison en est-il ainsi dans la vie normale. L’acceptation d'une suggestion de préférence aux autres qui se proposent aussi à l’esprit est toujours forcément un choix de notre esprit, la manifestation plus ou moins importante, plus ou moins consciente, plus ou moins significative aussi de notre propre personnalité. Lorsque nous commettons un acte quelconque, cet acte ne décèle pas seulement la nature d’esprit, ou les intentions de celui qui nous l’a suggéré, il montre aussi les nôtres, dans une mesure variable, et avec plus ou moins de fidélité, par la façon dont nous avons accepté la suggestion et aussi par la façon dont nous l’avons réalisée.

On peut dire qu’il reste d’autant plus de volonté dans l’activité suggérée que la suggestion est extérieurement moins forte et qu’elle doit sa puissance à notre choix personnel. Notre personnalité intervient relativement très peu quand nous nous laissons influencer par des idées et des sentiments qui sont ceux de tous les nôtres et que rien ne combat autour de nous. Au contraire nous faisons preuve de beaucoup plus d’initiative si nous modelons notre conduite sur celle d’un homme qui est généralement ignoré ou méprisé, avant, bien entendu, qu’il n’ait

acquis la minorité de disciples fervents qui est une condition si favorable aux enthousiasmes. En ce cas c’est bien notre personnalité qui intervient, elle a été dégagée, excitée par une influence extérieure, mais généralement elle n’a pas cessé d’être elle-même pour prendre l’apparence d’une autre.

La réalisation de la suggestion ne comporte pas moins que le fait de l’accepter l’intervention efficace de la personnalité. On ne se modèle jamais complètement sur autrui. Alors même qu’on s’y appliquerait de son mieux on n’y parviendrait pas. Nous pouvons assez souvent observer une personne qui agit sous l’influence d’une autre. Entre la conduite de l’une et de l’autre, ou entre le conseil, l’insinuation de celle-ci et l’acte de celle-là nous remarquons toujours de sérieuses discordances. Il n’y a pas seulement de l’une à l’autre la différence essentielle du modèle à la copie, mais ce qui est hardi ou généreux chez la première pourra fort bien être prudent ou mesquin chez l’autre. Tous nos actes sont marqués plus ou moins nettement de notre empreinte, un acte est une résultante très compliquée et les conditions qui le produisent ne peuvent que différer avec chaque individu. Nos personnalités, malgré des ressemblances profondes, n’ont pas un seul élément, ni une seule forme d’association de ces éléments absolument identiques. Si original que soit un homme, on retrouve toujours chez lui bien des choses qu’il doit aux autres et si peu original qu’il puisse être, il n’en marque pas moins tous ses actes d’un cachet personnel.

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