CHAPITRE VIII
La volonté prend des formes diverses selon les objets auxquels elle s’applique, selon les faits qu’elle coordonne. Ces formes diffèrent assez l’une de l’autre pour qu’on ait pu souvent méconnaître leurs ressemblances. Par exemple les rapports de la volonté et de la croyance, de la volonté et de l’invention ne sont pas étudiés et connus en partie depuis fort longtemps. Et l’on rencontre encore beaucoup d’erreurs très généralement adoptées qui ont pour point de départ une insuffisante analyse des caractères essentiels et généraux de la volonté et de différents phénomènes concrets auxquels ils peuvent s’associer. Il y a une certaine tendance dont il faut se défier dans l’appréciation des différentes classes d’esprits, à confondre la volonté avec l’activité motrice.
D’autre part, si la volonté a des formes plus variées qu’on ne l’a souvent voulu reconnaître et si, par là,
son domaine est plus étendu qu’on ne l’a peut-être pense, cependant ce domaine a certaines limites. Ceci est une vérité qui est très généralement acceptée et qui ne soulève aucune difficulté — sous les réservesque nous avons indiquées plus haut et aussi en réservant certaines interprétations métaphysiques1 dont je n’ai pas à m’occuper ici. Tout le monde distingue plus ou moins un fait involontaire d’un acte volontaire. L’empire de la volonté ne s’étend pas sur tout l’esprit.
La considération de ces diverses formes et de ces limites de la volonté soulève bien des problèmes intéressants. Je voudrais, à présent, en examiner quelques-uns.
Pour cela nous devons revenir sur quelques points de l’analyse de l’acte volontaire et indiquer aussi quelques points nouveaux que nous n’avons pas encore eu besoin de considérer et que Tailleurs nous ne pouvions examiner utilement qu’après avoir étudié le pouvoir personnel.
§ 2. — Conscience et volonté.
L’acte de volonté, surtout l’acte de volonté réfléchie, la vol i lion sous sa forme la plus accentuée, est une chose très complexe et comprenant beaucoup d’éléments différents, des désirs, des idées, des tendances, des souvenirs, des images anticipées de l’avenir, des
i. Celle de Schopenhauer, par exemple.
représentations de mouvement, des sensations d’effort, des sensations diverses associant les divers organes du corps, des représentations pins ou moins compliquées de ce qui se passe dans le moi, et aussi un grand nombre d’éléments plus ou moins inconscients, d’actions automatiques très variées.
C’est une croyance assez naturelle que la volonté est un acte essentiellement conscient. Cette croyance n’est pas absolument erronée, car la conscience de certains phénomènes est, en effet, un des caractères qui peuvent servir à distinguer la volonté de l’acte réflexe et de certaines formes inférieures de l’automatisme. La conscience de la volonté même, la connaissance de la synthèse qui s’opère peut distinguer la volonté de certaines formes de l’automatisme supérieur. Mais cette croyance est assez grossière et, en somme, par quelques points, inexacte. Elle s’accompagne généralement d’opinions fausses sur la nature delà conscience et aussi sur la nature et la portée de l’influence de la volition.
Tout d’abord on se trompe en croyant à une conscience qui nous révèle immédiatement et sans erreur possible les actes et les états de l’esprit. La conscience est une connaissance relative et non immédiate, comme la perception externe. Mous connaissons nos désirs et nos opinions exactement comme nous percevons un mouvement, une couleur, une résistance quelconque, et notre conscience, si l’on veut employer ce mot, ne constitue pas plus le fait psychique que nous connaissons que notre perception ne constitue le mouvement, ou la résistance, elle a avec lui exactement les même rapports. Je ne saurais examiner ici la ques-
lion de psychologie générale cl les problèmes philosophiques que soulève cetle conception de la conscience. Il me suffit de l’indiquer et d’en voir les applications relativement cà la psychologie de la volonté.
Il y a, dans un acte de volonté, bien des éléments conscients. L’expérience nous le montre chaque jour. Il y aussi bien des éléments inconscients. Ce qui est conscient, c’est souvent quelques-uns des désirs qui nous poussent, qui s’harmonisent, qui s’associent pour nous inciter à agir ou qui luttent l’un contre l’autre; c’est aussi une bonne partie des idées qui les appuient ou qui les composent; c’est déplus, dans la décision, une partie des fins poursuivies; c’est un sentiment d’effort, d’autres phénomènes encore qui constituent des éléments de la délibération, de la décision ou de l’exécution; c’est enfin le fait total de la volilion perçu comme tel, le « je veux », la conscience de la décision prise, en qui Ton aurait jadis vu volontiers le phénomène essentiel de la volonté et qui se retrouve surtout dans les actes du pouvoir personnel.
Les phénomènes inconscients qui constituent aussi pour leur part l’acte de volilion sont, au fond, de la même nature que les autres. On retrouve dans toutfait de volition des désirs inconscients et des idées inconscientes, des tendances qui passent à peu près complètement inaperçues et insoupçonnées. Ni les moyens, ni les fins ne sont jamais complètement conscients et, en certains cas, il semble bien que ni les principales fins, ni les principaux moyens ne sont convenablement appréciés de celui qui veut.
LE DOMAINE DE LA VOLONTÉ l55
Pour les principaux désirs cela est si évident que l’on se demanderait comment on a pu admettre la théorie de la conscience immédiate des états psychiques si Ton ne savait combien la contradiction est naturelle à l’homme. Il est très rare qu’on se rende compte des motifs qu’on a de faire une action ou d’être tenté de la faire. Rien n’est plus ordinaire que de s’illusionner sur leur nature par amour-propre, par amour de l’ordre et du convenu, par idée préconçue, par simple ignorance. Tout le monde a remarqué certainement des erreurs de ce genre. Avec un peu d’habitude, au reste, on arrive vite à reconnaître en soi-même combien nous sommes ignorants au sujet de ce qui se passe en nous. Il nous est souvent impossible, si nous sommes de bonne foi, de dire pour quelle part les motifs désintéressés, l’amitié, la pitié, l’admiration, le zèle pour le bien public ou pour un idéal abstrait entrent dans nos décisions et jusqu’à quel point elles sont déterminées en même temps par l’amour-propre, l’intérêt et quelquefois par de petits sentiments éveillés au hasard. Au reste ce n’est pas un fait extrêmement rare que l’on soit inquiet sur ses propres intentions et qu’on se demande avec anxiété si l’on ne se méprend pas sur le sens de ses propres actes.
S’il fallait illustrer par un exemple des faits généraux bien connus de tous ceux cpii s’intéressent à l’étude de l’homme, on pourrait choisir les effets de la tendance sexuelle. Il est très fréquent que cette tendance pousse l’homme et la femme à une quantité d’actes dans lesquels son intérêt n’est nullement aperçu tout d’abord. A ses débuts elle est même souvent ignorée et tout à fait méconnue, parfois on n’en soup-
çonne pas le sens, ni même l’existence et l’on « veut » sans savoir pourquoi ni comment.
Quant aux moyens, il est également évident que nous les voulons, en général, implicitement et sans en rendre compte. On a depuis longtemps fait remarquer que lorsque l’on veut remuer son doigt, on ne veut nullement, cl’une manière consciente, les moyens employés. Un anatomiste seul pourrait avoir une conscience claire de ce qu’il voudrait faire, quand il se décide à accomplir un mouvement, encore pourrait-il peut-être se tromper en certains cas sur quelques détails et en ignorerait-il toujours un grand nombre. Mais comme j’ai eu déjà l'occasion de le faire remarquer, quel que soit l’acte voulu, ce que nous voulons réellement est bien autre chose que ce que nous avons conscience de vouloir. L'acte de volonté comprend une immense quantité d’éléments automatiques d’abord, mais il implique aussi de futurs actes de volonté qui sont déjà décidés sans que nous en ayons conscience. Si je veux, par exemple, partir pour la Hollande, ma décision implique l’accomplissement d’un grand nombre d’actes automatiques et aussi d’actes dont j’aurai conscience sans que je pense le moins du monde à tous ces actes, sans que j’aie conscience de les vouloir, pas plus quejen’ai connaissance de tous les mouvements musculaires que je vais provoquer quand je décide de lever le bras en l’air ou de poser ma main sur ma tête.
Sans doute, très souventles voûtions secondaires ne sont pas toutes étroitement engagées d’avance. Notre volonté principale, l’ensemble de notre esprit avec toutes ses dispositions et toutes ses idées, avec l’en-
semble de nos dispositions organiques, ne donnent que quelques-unes des conditions de nos voûtions secondaires. Elles seront complétées plus tard par les conditions diverses que le hasard nous fournira et pourront varier avec ces conditions. Par exemple, si je décide d’aller prendre le train à une gare un peu éloignée de chez moi, à Paris, il se peut que je ne sois pas décidé à l’avance à prendre un omnibus ou une voiture pour me rendre à cette gare, si je me décide à inviter des amis à dîner, je puis hésiter encore surle jour pour lequel je les inviterai. Selon les diverses circonstances encore inconnues de moi qui se présenteront je me déciderai d’une manière ou de l’autre. Néanmoins, je suis déjà engagé jusqu’à un certain point et d’une manière un peu abstraite à me déciderd’une manière ou de l’autre, mais de façon que cette décision s’accorde avec la décision principale que j’ai formellement prise.
On a parfois si peu conscience des voûtions secondaires qui s’ébauchent ou se décident même par le seul fait de la volition principale qu’on est surpris de voir à quoi l’on s’était engagé et que lorsqu’on s’en rend bien compte on est tenté de reculer, de revenir en arrière. Parfois on est engagé, suggestionné par soi-même, on nose revenir sur sa décision et l’on s’aperçoit qu’on a voulu un acte qu’on aurait énergiquement refusé d’accomplir si l’on avait bien su ce qu’on faisait. Parfois aussi ce heurt suffit pour réveiller dans 1 esprit les tendances inhibées par l’acte de volonté, pour faire renaître de nouvelles hésitations, pour défaire l’effet delà décision première et susciter une volition nouvelle.
§ 3. — Le « je veux ».
Notre ignorance à l’égard des éléments de l’acte de volonté, et de l’ensemble même de cet acte est donc naturellement considérable, contrairement aux premières apparences. Cette ignorance est encore très grande à l’égard de l’acte du pouvoir personnel proprement dit, à l’égard du « fiat » du « je veux », et c’est de ce point qu’il faut nous occuper à présent en analysant le « je veux ». Les illusions spontanées sur ce sujet sont à peu près inévitables.
Le « je veux » ne sulfit pas à constituer un véritable acte de volonté, et même il n’y est pas indispensable. J’entends par là que nous pouvons avoir parfois la conscience illusoire d’une volition réelle sans que cette volition se produise, sans que la synthèse nouvelle d’idées et de sentiments qui la constituerait se soit réalisée, et que d’autre part cette synthèse se produit parfois sans que nous en ayons une idée bien nette, sans que nous nous disions que nous voulons telle ou telle chose. La conscience de l’exercice du pouvoir personnel est souvent associée à la vraie volition, elle n’est ni sulfisante, ni tout à fait nécessaire pour la constituer.
Elle n’est pas sulïisante. En effet le moi qui est représenté dans la conscience n’est pas toujours le moi réel, le moi actif et agissant. Notre représentation de notre propre personnalité est symbolique, comme toutes nos représentations d’ensemble, comme notre représentation de la France ou de l’Europe, mais elle est aussi incomplète et erronée. Nous y
faisons aussi une part trop grande h certaines tendances, à certains sentiments (ou aux états de conscience qui les représentent) au détriment de certains autres. Quand nous disons « je », ce que nous désignons ainsi, ce n’est pas, en bien des cas, notre vraie personnalité, c’est notre moi tel que nous arrivons à nous le figurer.
Parfois cela n’entraîne pas de graves inconvénients. Quand je dis: je marche, par exemple, il importe peu que je me fasse de moi telle ou telle idée, je ne me tromperai pas en général et je ne tromperai pas les autres sur ce fait que je marche. Le moi qui marche pourra bien ne pas être tel que je le crois, mais que ce moi, quel qu’il soit, marche, c’est un fait sur lequel il est aisé de s’entendre et qui, dans les conditions normales, ne prête guère à l’illusion.
Il n’en est plus tout à fait de même si je dis: « je suis bon ». Ici l’affirmation porte sur une qualité du moi au sujet de laquelle celui qui affirme peut très bien se tromper, quel que soit le témoignage de son sens intime. Il n’affirme sa bonté qu’en interprétant dans un certain temps les données de son expérience interne. Et bien souvent il se trompe sur certaines impressions qu’il a eues, il peut attribuer à la tendresse des émotions qui proviennent de l’amour-propre ou de l’intérêt, de plus il peut- négliger aussi bien des impressions, bien des souvenirs qui contrediraient son diagnostic. Quelle que soit l’idée que nous nous fassions dp notre moi, elle ne nous conduira guère à nous tromper sur un lait comme l’action de marcher mais
elle pourra 1res bien au contraire nous induire en erreur sur une disposition générale comme la bonté, l’avarice, la tendance à la rancune.
Elle peut même très bien nous amener à l’erreur sur un fait particulier se rattachant à ces dispositions générales. Nous nous trompons très souvent sur notre état d’âme; on entend dire à des gens furieux : je ne suis pas en colère, sans qu’ils mentent précisément, ou bien encore on surprend des affirma lions comme celle-ci « moi, je ne suis pas superstitieux, mais je n’aime pas être treize à table », où quoique l’interprétation puisse laisser place à quelque doute, la contradiction paraît bien au moins probable. Souvent on se méprend sur ses émotions, sur le sens de ses impressions, parfois sur son plaisir ou sa peine. Il est des gens qui se croient heureux d’événements qui, au fond, leur sont plutôt désagréables.
A la racine de ces erreurs et des mensonges qui les accompagnent et parfois les remplacent, on trouve souvent une idée préconçue du devoir, une conception de ce qu’on doit être avec un désir puissant d’être tel qu’on le doit. On ne voudrait ni s’avouer, ni même se savoir autre qu’il ne convient d’être.
Alors on interprète ses impressions en les torturant. L’idée dominante n’en laisse arriver à la conscience que ce qui peut s’accorder avec elle et il sc produit une illusion tout à fait semblable par le mécanisme à des illusions sensorielles, aux illusions visuelles qui se produisent par exemple, quand l’influence d’un sentiment, d’un souvenir, d’une idée préconçue, d’une habitude de l’esprit, dénature une
perception en en exagérant certains éléments, en en inhibant certains autres. Tel est, entre mille, le cas du lapsus visuel de M. Egger lisant, par un coup d’œil rapide: Velpeau, sur une affiche qui portait l’inscription : Ville de Pau.
Si nous regardons de près les illusions du sens intime que nous venons d’indiquer, nous voyons que le moi y est considérablement morcelé. Le « je suis bon » pensé par un homme qui n’est pas bon, implique que ce qu’il considère comme son moi n’est en réalité qu’une faible partie de son moi à laquelle viennent s’associer des systèmes d’idées et de sentiments qui ne pourraient nullement s’harmoniser avec le moi réel. Toute une grande partie du moi réel, tous les sentiments, toutes les impressions, toutes les tendances, toutes les idées auxquelles l’idée de bonté ne pourrait convenir sont systématiquement écartées de cette représentation du moi. Le reste, défiguré et complété, représente le moi entier bien souvent comme un député représente ses électeurs, et est associé par l’esprit à toutes les conditions stables delà personnalité, à la cénesthésie, aux fonctions organiques vaguement perçues et à tous les éléments, indifférents à telle ou telle qualité morale, qui contribuent à former l’idée et le sentiment de notre personnalité.
Le « je veux » repose souvent sur une illusion de ce genre. Le « je » auquel on attribue la volonté n’est pas toujours le véritable moi. Nous avons eu déjà l’occasion de relever quelques-unes des illusions de la volonté. Il en est de nombreuses et de significatives, qui se rapportent aux erreurs
dont je viens de parler, et qui nous trompent souvent sur la nature et la portée de nos voûtions ou de nos velléités. Quand le moi qui veut est trop fragmentaire, trop différent du moi réel, compris dans sa plénitude, la volition est faible, inefficace, ce n’est plus guère qu’une apparence de volition, une velléité impuissante. Il ne représente plus qu’une partie insignifiante des vrais désirs et des tendances solides de la personnalité. Je le comparerais volontiers à un roi qui ne serait pas en harmonie d'idées et de sentiments avec son peuple et ne pourrait faire exécuter par lui ses décisions, il resterait sans autorité et sans force. Le moi est incapable de rien exécuter de difficile sans l’ensemble des tendances et des désirs, c’est d’eux qu’il tire sa principale force, comme le roi la tire de son peuple.
Et il arrive assez souvent que les raisons, les motifs les plus conscients, ceux qui frappent le plus vivement le moi apparent et l’émeuvent sont précisément ceux qui ont le moins d’influence sur les désirs naturels, les tendances organisées déjà. Ils correspondent précisément aux situations nouvelles, aux changements dans l’existence, à tout ce qui n’est, pas encore suffisamment systématisé pour faire partie de la vie automatique. Ce sont en même temps, bien souvent, les désirs, les idées qui offrent un caractère moral et nous semblent s’imposer à nous comme un devoir à réaliser et comme correspondant, en même temps, à des tendances que nous estimons exister chez nous, que nous ne voudrions pas ne pas y trouver.
Cette opinion souvent un peu conventionnelle que
nous avons de nous et de ce que nous devons faire détermine de nombreuses illusions de la volonté. Nous nous imaginons vouloir des choses que nous ne voulons pas en réalité, que notre vrai moi, mal représenté dans la conscience que nous en avons, ne veut pas et ne peut pas vouloir. On prend ainsi, ou Ton voit prendre aux autres des résolutions généreuses, et parfois des décisions héroïques. Elles sont accompagnées du sentiment que l’on veut réellement. Seulement le moi qui a voulu n’est pas celui qui est capable d’exécuter. Et c’est ici que l’exécution vient utilement servir de pierre de touche et nous renseigner sur la valeur et la portée, c’est-à-dire sur la réalité même de nos décisions. Il est toujours relativement facile, pour une âme un peu étourdie et qui se connaît mal, de se complaire en des résolutions qui flattent certains de ses penchants. Mais quand le moment de l’exécution arrive, on voit combien la synthèse volitive avait été faible, partielle, et demeurait instable. Le vrai moi s’éveille, les tendances, les intérêts que le petit jeu d’imagination de la velléité antérieure avait laissés indifférents se raniment et dirigent l’activité dans un tout autre sens cpie ne l’aurait cru un observateur naïf, et, bien souvent, que ne le croyait l’agent lui-même.
Rien de plus commun que ce fait de la décision prise avec une bonne foi relative et ne pouvant, malgré tout, aboutira l’exécution. Rien de plus ordinaire que d’entendre dire: « je veux faire », « je ferai ». « je dirai », « je ne souffrirai pas que... », « je ne veux pas supporter... » par des personnes qui ne feront rien, cpii ne diront rien, qui supporteront
parfaitemement, mais qui se dupent elles-mêmes (dans une mesure d’ailleurs très variable) et que le mécanisme que je viens d’analyser aveugle sur leur volonté réelle.
Ainsi le « je veux », la conscience de la volition, peut être erronée et ne suffît pas du tout à l’acte de volonté. Cependant il répond bien à une certaine réalité. 11 répond à la synthèse du moi, tel qu'il est représenté dans la conscience, avec certaines idées, certaines représentations d’acte. Ce phénomène présente bien quelques-uns des caractères de la volition réelle, mais l’efficacité lui fait défaut. Celte efficacité il ne pourrait la tirer que de ce qui lui manque, de l’ensemble des désirs et des tendances qui restent en dehors de lui. Il est une synthèse trop partielle et trop incomplète, il est en somme, malgré les apparences, un élément devenu indépendant.
Au reste il n’est pas impossible à l’observation intérieure d’arriver à démêler la vraie et la fausse volition. Avec un peu d’habitude et de bonne foi vis-à-vis de nous-même, nous parvenons à reconnaître que certaines décisions prises à de certains moments, sous l’influence d’un sentiment passager, bon ou mauvais, attendrissement ou colère, par exemple, ne tiendront pas lorsqu’il faudra passer delà résolution à faction, que des résolutions auxquelles nous a conduits une délibération même longue en présence et sous l’influence de certains témoins s’affaibliront et s’annuleront quand ces témoins ne seront plus là et malgré la conscience que nous avons bien pu croire constater en nous de leur solidité. Et nous arrivons à juger ainsi, la plupart du temps, par le souvenir
des cas antérieurs analogues au cas présent plutôt que par les avertissements que notre conscience nous donne sur le moment même, bien que la perception interne puisse aussi se développer et reconnaître bien des nuances et même voir des faits assez gros qu’elle ne savait pas tout d’abord distinguer.
On voit, il me semble, par ce qui précède, en quoi j’accepte certaines idéesde M. Ribot, et comment aussi je me sépare delui. a La volition, ditM. Ribot, que les psychologues intérieurs ont si souvent observée, analysée, commentée, n’est donc pour nous qu’un simple état de conscience. Elle n’est qu’un effet de ce travail psycho-physiologique, tant de fois décrit, dont une partie seulement entre dans la conscience sous la forme d’une délibération. De plus, elle n’est la cause de rien. Les actes et mouvements qui la suivent résultent directement des tendances, sentiments, images et idées qui ont abouti à se coordonner sous la forme d’un choix. C’est de ce groupe que vient toute l’efficacité. En d’autres termes, — et pour ne laisser aucune équivoque, — le travail psycho-physiologique de la délibération aboutit d’une part à un état de conscience, la volition, d’autre part à un ensemble de mouvements ou d’arrêts. Le « je veux » constate une situation, mais ne la constitue pas' ». Je pense que la volition est autre chose qu’un état de conscience et qu’elle peut exister sans que nous le sachions bien nettement, elle est une synthèse d’éléments divers et comme telle elle peut être active et efficace. Quand elle est consciente, ses conditions et sa nature clian-
x. Ribot, Maladies de la volonté, p. x^ô.
gent un peu, mais je ne crois pas qu’on puisse rapporter son influence au côté conscient plutôt qu’au côte tactile ou visuel du phénomène, si la conscience est une perception comme les autres. Ce qui est parfaitement exact, c’est qu’on rencontre assez souvent une volition consciente qui peut être inefficace et impuissante, parce qu’elle est une illusion du seus intime, et qu elle ne correspond pas à la réalité du moi. Mais elle répond bien toujours à la réalité d’une partie du moi, et, à ce point de vue, si son action est faible et souvent presque nulle, elle ne l’est pas absolument. Elle a toujours, en tant que synthèse nouvelle, la force des sentiments et des idées qu’elle synthétise. Et elle a beau être faible et illusoire elle correspond toujours à quelque réalité, et garde toujours quelque force. Je crois donc que le « je veux » ne constate pas toujours la situation aussi bien qu’il le semble et qu’on est porté à l’admettre, mais aussi qu’il la constitue dans une certaine mesure, bien moindre que nous ne serions portés à le croire par suite de l’illusion si naturelle et si fréquente du sens intime.
$ 4- — Le « je veux » n'est pas nécessaire à la
volition.
La conscience de la volition et les phénomènes qui l’accompagnent et la provoquent ne sont pas suffisants pour constituer une volition réelle et efficace, ni même pour la déceler sûrement. Ils en sont parfois le signe, mais parfois aussi ils n’indiquent
qu’une apparence, c’est-à-dire une réalité fragmentaire et superüciclle.
Non seulement ils ne sont pas suffisants pour constituer la volition, mais ils ne sont pas non plus nécessaires. Il arrive très souvent qu’il se forme en nous une synthèse nouvelle et active de phénomènes psychologiques sans que nous pensions à nous dire : « je veux. » Nous pouvons vouloir sans penser que nous voulons, comme nous pouvons penser sans penser que nous pensons.
Assurément cette inconscience n’est pas absolue mais elle est réelle. Ce qui est conscient, c’est souvent plus que la volition elle-même, les sentiments, les désirs qui la provoquent. Encore cette conscience est-elle en bien des cas implicite, un peu comme la conscience des mots quand nous lisons un livre qui ne nous donne aucune peine. C’est-à-dire que notre état, quoique très précis, ne se manifeste à nous que par des signes, des symboles que nous sentons que nous pourrions interpréter si nous le voulions, mais que nous nous contentons de percevoir vaguement et surtout d uliliser sans chercher à les traduire. — Une conscience — ou une inconscience — semblable de la volition prise dans son ensemble est assez ordinaire aussi. Nous n’avons pas précisément conscience de vouloir, nous ne nous disons pas positivement « je veux telle chose », mais nous avons cependant une certaine connaissance delà décision qui se forme en nous, sans chercher à l’analyser et à en préciser le caractère psychologique.
La volonté n’est pas dans ce cas-là moins efficace elle n’exprime pas moins la nature essentielle de la
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personnalité. A vrai dire on peut considérer cette diminution de la conscience comme un pas fait vers l’automatisme, mais il n’y a pas de limite précise entre l’automatisme et la volonté. 11 y a toujours quelque automatisme daas une volition quelconque. Dans ces conditions, les formes les plus rapprochées de la volonté la plus caractérisée doivent être considérées encore comme se rattachant à la volonté bien plus qu’à l’automatisme. Elles en présentent d’ailleurs les caractères essentiels : la nouveauté de la synthèse, les trois phases caractérisques : délibération ou hésitation, décision et exécution, et elles sont bien plus éloignées de rinconscience et de la régularité que l’automatisme.
Il faut bien se rendre compte, en tout cas, que ce qui importe pour l’efficacité de la volition, ce sont les désirs et les idées qu’elle synthétise en un fait nouveau, et non la conscience que nous avons de cette synthèse. Ce qui importe, ce n’est pas que le moi se dise qu’il prend telle ou telle résolution, c’est qu’il la prenne réellement. Et s’il lui arrive de se dire qu’il la prend sans la prendre en effet, il lui arrive aussi de la prendre sans songer beaucoup à se le dire. La conscience même n’a de valeur que par le désir dont elle témoigne, par la petite synthèse dont elle est l’indice. Lorsqu’elle est seule, avec son seul cortège obligatoire de phénomènes psycho-physiologiques, elle ne suffit pas à assurer l’efficacité du vouloir, cl lorsqu’elle fait plus ou moins défaut, pourvu que la synthèse nouvelle des idées et des sentiments s’opère, l’efficacité du vouloir est assurée par cela même.
S 5. — Le domaine de la volonté. La volonté et les
autres phénomènes psychiques.
Ainsi l’efficacité de la volonté c’est surtout l’efficacité des désirs et des idées qui en sont les éléments, c’est aussi l’efficacité de l’ensemble dans lequel elle les unit, car toute synthèse mentale agit comme ensemble, elle constitue une sorte de désir nouveau, de tendance nouvelle, de force nouvelle. En tout cas elle est un nouvel élément de l’esprit agissant selon sa nature propre, et suscitant les phénomènes qui la complètent, qui constituent l’exécution de la volilion.
Le domaine de la volonté a des limites. Dans notre personnalité lesdivers éléments lui sontplusou moins soumis, peuvent plus ou moins être influencés par elle, il en est sur lesquels sa prise est généralement considérée comme nulle, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas influencés parles nouvelles synthèses psychiques qui sont des voûtions. Nous verrons avec quelles réserves et quelles interprétations il faut accepter cette idée .
Ce domaine de la volonté varie extrêmement d’une personne à l’autre et aussi chez une même personne, selon le temps et les circonstances. Il n’a rien d’absolu. De plus entre les états du moi qui échappent à la volonté cl ceux qui lui sont soumis, on trouve, au point de vue psychologique, toutes les transitions possibles. Et ces transitions ne s’établissent pas d’une manière fixe, mais on peut dire qu elles sont constamment plus ou moins en train de varier. Il est des états, des actes qui tantôt sont soumis à Paulhan, 2e cctit. 10
la volonté, tantôt se laissent un peu influencer par •elle et tantôt lui échappent pour être parfois reconquis ensuite.
Sous le bénéfice de ces observations nous pouvons constater l’existence de toute une zone de phénomènes qui sont assez bien soumis, plus ou moins directement, à la volonté. Par exemple, à l’état normal, les mouvements ordinaires de nos membres sont assez rigoureusement sous sa dépendance, au moins chez l’adulte, une fois qu’a été fait l’apprentissage nécessaire et que les premiers réflexes ont été coordonnés, et, en même temps, analysés plus ou moins instinctivement au fur et à mesure de la formation et de l’organisation du moi. Il suffit que je veuille écrire, si toutes les conditions extérieures nécessaires sont réunies, pour que ma main fasse les mouvements appropriés. 11 suffit que je veuille marcher pour que je marche en effet, et si je veux remuer la tête, c’est bien la tête que je remue .
En outre nous pouvons agir volontairement sur les phénomènes de la vie psychique et cette action est régulière et précise. Je puis me rappeler à volonté certains événements, certaines dates, certaines notions scientifiques. Il y a ainsi en nous une foule d’idées virtuelles que nous pouvons évoquer dès que nous en prenons la décision. Nous pouvons de plus, jusqu’il un certain point, les faire vivre un moment en nous, les faire prédominer quelques instants dans le champ de la conscience, et c’est ce qu’on appelle l’attention. L’attention, en effet, qu’elle s’applique à des idées, à des sentiments, à des images est, sous certaines de ses formes au moins, car il faut faire,
avec M. Ribot, la part très large à l’attention spontanée1, une manifestation de la volonté. L’attention spontanée ne s’oppose pas d’ailleurs absolument à l’attention volontaire. Chacun a remarqué qu’il peut, en bien des cas, penser à ce qu’il veut. Sans doute souvent l’enchaînement des idées se fait automatiquement et sans l’intervention de la volonté, mais il arrive aussi que la volonté intervienne, d une manière plus ou moins nette et plus ou moins marquée. Les conditions qui lui sont nécessaires sont, en effet, souvent réunies, je veux dire un certain degré de perfectionnement de l’automatisme et en même temps son insuffisance à régler d’une manière tout à fait convenable le jeu des idées et leurs combinaisons.
L’invention, dont j’ai eu souvent à faire remarquer les analogies avec la volonté, peut elle-même être considérée, en bien des cas, comme une application de la volonté se portant vers certaines combinaisons d’idées et d’images. Il y a, en effet, toujours ou presque toujours quelque chose de volontaire dans l’invention. Les tâtonnements qui la précèdent sont des essais assez semblables à la délibération, ils constituent une sorte de délibération intellectuelle, en tant qu’ils consistent à éprouver l’accord de quelques tendances intellectuelles avec quelques idées, quelques images qui doivent les compléter. C’est le cas de l’élève qui examine un problème, et essaye plusieurs solutions, ou même plusieurs méthodes pour arriver à trouver la bonne réponse. C’est le cas de l’auteur
l. \oir Ribot, Psychologie de l’attention. Paris, Alcan, 1889'
qui évoque plusieurs dénouements possibles pour un roman, plusieurs combinaisons possibles pour le développement d’une intrigue. Il y a sans doute, en tout cela, autre chose que des phénomènes de volonté mais les phénomènes de volonté y sont et y tiennent une place considérable.
La formation de nos croyances implique aussi une bonne part d’intervention de notre volonté. Le choix d’une croyance n’est pas moins volontaire que celui d’un acte. Sans doute l’évidence, au moins apparente, peut parfois ne pas nous laisser le choix entre plusieurs croyances et en imposer une d’emblée à notre automatisme intellectuel, mais la nécessité, l’utilité au moins apparente peut aussi bien parfois ne pas nous laisser le choix entre plusieurs actes et en imposer un d’emblée, à notre automatisme affectif.
Dans le mécanisme des phénomènes, tout se passe de meme, en somme, qu’il s’agisse d’adopter une
crovance ou de décider un acte. Nous examinons les
différentes opinions en les mettant en rapport avec les idées acquises, avec les habitudes, les tendances intellectuelles déjà formées, et aussi avec nos idées et nos paroles (d’une manière souvent irrationnelle) comme nous éprouvons la représentation d’un acte en la mettant en rapport avec nos désirs acquis et nos tendances organisées et aussi avec nos idées et nos croyances. La délibération ne diffère pas, d’un cas à l’autre, essentiellement. La décision aussi est identique. Elle consiste ici et là dans la formation d’une synthèse nouvelle englobant des éléments varies et succédant à des ébauches de synthèses diverses. La fixation de la croyance correspond tout à fait à la
décision, on adopte une opinion comme on prend une résolution. Il y a, dans un cas comme dans l’autre, enrichissement et développement du moi. L’opinion que je fait mienne, me fait sienne à son tour, elle est une partie de moi comme la décision que j’ai prise. Et, comme la décision aussi, elle crée le moi, elle le fixe, elle détermine dans une certaine mesure son orientation future.
Nous pourrions retrouver encore ici les diverses formes de la volonté, le caprice, le pouvoir personnel et les états intermédiaires. Il est des gens qui ont l’intelligence capricieuse, qui adoptent des croyances, des opinions et les abandonnent au gré de leur fantaisie sans qu’une raison sérieuse les y pousse, comme d’autres agissent au gré de désirs inconstants et peu coordonnés. Il en est aussi qui réfléchissent mûrement avant de laisser leur esprit se fixer, s’arrêter sur une opinion, chez qui la délibération est une phase importante, qui ont des habitudes d’esprit impérieuses, des croyances générales, des principes à l’épreuve desquels ils soumettent toutes les idées qui leur arrivent ou qu’on tente de leur suggérer et qui ne se décident qu’après mûre réflexion. Chez eux le pouvoir personnel est très fort, au moins au point de vue intellectuel, car il se peut que dans leurs actes ils soient beaucoup plus impulsifs que dans la constitution de leurs croyances.
§ 6. — La volonté et les phénomènes intellectuels . Malgré les analogies et les identités partielles qui
relient si étroitement l’une à l’autre la volonté motrice et la volonté intellectuelle, on paraît généralement méconnaître leurs rapports et on les oppose volontiers l’une à l’autre.
Sans doute cette opposition repose sur des faits. Certains hommes qui ont une volonté assez développée pour agir ont peu de volonté pour penser, et réciproquement. Seulement les deux formes d’esprit qui s’opposent ainsi se différencient beaucoup moins par l’opposition de la non-volonté à l’absence de vouloir que par l’opposition d’une forme de volonté à une autre forme de volonté.
L’intelligence, en effet, est une activité, tout comme l’activité motrice qu’elle peut, du reste, mettre en jeu, et, comme l’activité motrice, elle peut être automatique ou volontaire. Elle est souvent automatique, mais souvent aussi c’est un acte volontaire plus ou moins caractérisé qui la dirige.1.
Nous avons vu que la délibération et la décision étaient, dans les deux cas, parfaitement comparables. Peut-être jugera-t-on qu’il n’en est pas de même pour la troisième phase de l’acte volontaire, l’exécution. Je crois bien que c’est là, en effet-, que se fonde l’opinion ordinairement acceptée sur l’opposition de la volonté et de l’intelligence. Mais si l’on y regarde de près, cette opposition s’atténue et même disparaît je crois. J’ai défini l’exécution en montrant qu’elle était essentiellement une conséquence ou un ensemble
1. Pour les rapports de l’intelligence avec les phénomènes affectifs et les tendances, rapports qui éclairent ceux de l’intelligence et, de la volonté, je renverrai le lecteur à mes livres : Les Phénomènes affectifs et Esprits logiques et Esprits faux.
de conséquences logiques de la synthèse nouvelle que représente la décision, un groupe de phénomènes systématisés qui conforme l’organisme psychologique et corrélativement, au moins dans une certaine mesure, l’organisme psychologique à cette décision. J 'ai le désir de partir, je décide de partir, je veux partir, et j’exécute cette décision en lui associant les idées, les sentiments, les paroles, les mouvements des bras et des jambes qui lui adaptent, dans la mesure du possible, ma personnalité.
Mais nous trouvons des phénomènes exactement analogues dans le fonctionnement de l’intelligence. Les diverses idées, les diverses conceptions intellectuelles que nous formons en nous sans y adhérer positivement, sans les faire nôtres, sont les analogues des idées d’actes, des représentations de mouvements, des désirs vagues, des sentiments qui s’agitent en nous sans s’imposer à notre activité, sans chercher à la diriger. La critique d’une idée, son examen, son adoption réfléchie, sa transformation en croyance raisonnée équivalent à la délibération et à la décision. Mais ce qui suit l’adoption d’une croyance, la transformation que subit corrélativement le reste de nos idées, et meme l’influence qu’exerce cette croyance sur nos actions, voilà, dans le domaine de l’intelligence, l’équivalent de l’exécution.
Tout n’est pas fini, en effet, et il s’en faut, quand nous avons adopté une croyance, c’est là déjà pourtant un commencement d’exécution. La décicion, on le sait, ne s’en distingue pas essentiellement. Mais il faut encore, pour que notre acte de volonté ait été bien sérieux, quand nous avons accepté comme
vraie une nouvelle idée, que cette idée, que la synthèse nouvelle qui la représente, transforme notre intelligence dans la mesure qu’exige la logique, qu’elle éveille tout un système d’idées qui viennent la compléter et la maintenir comme les voûtions secondaires et les mouvements appropriés venaient compléter la synthèse primitive de la décision.
Si, en effet, j’accepte comme vraie telle opinion que je me suis faite sur la meilleure constitution politique et sociale pour la France à l'heure actuelle, il faut, c’est l’exécution de cette décision de mon esprit, que je renonce à quelques-unes de mes anciennes idées et de plus que je transforme ma façon de voir sur des points de détails ou que je me fasse une opinion sur des points qui ne m’avaient point encore intéressé. Gela est exactement l’analogue de Faction motrice dans le cas de la volonté telle qu’on la comprend ordinairement. De plus il faudra aussi que je conforme ma conduite à ma croyance, que je vote d’une certaine façon, ou que je m’abstienne pour certaines raisons, etc. Ici de nouvelles décisions interviendront sans doute, mais elles-mêmes seront, à bien des égards, l’exécution de ma décision intellectuelle primitive, comme les voûtions secondaires qui accompagnent et qui suivent une volition principale.
Et cette exécution, ce système d’actes, d’idées, de sentiments qui vient compléter la décision intellectuelle, mesure la force et le sérieux de cette décision comme l’exécution motrice, l’action, mesurait le sérieux de la décision active, et nous renseignait même sur l’existence réelle de cette décision.
La velléité dans la croyance n’est pas moins fréquente que dans l’activité extérieure. Bien des gens s’imaginent avoir adopté une croyance, comme d’autres s’imaginent avoir pris une décision, qui, en réalité, se trompent et n’ont eu que des velléités, des ébauches de croyances. Sans doute la décision, intellectuelle ou concernant l’activité extérieure, même faible, est toujours un phénomène réel et appréciable, mais on conçoit que sa valeur puisse varier infiniment de la foi active et conquérante à l’opinion acceptée et presque oubliée immédiatement, de la volonté énergique à la velléité douteuse. Les deux séries se suivent parallèlement d’une de leurs extrémités à l’autre.
§ 7. — Volition et perception.
Peut-être l’action de la volonté sur les perceptions, et les images vives en général, paraîtra-t-elle plus douteuse, à première vue, que son action sur les idées et les images qui se rapprochent plus de l’idée. Il semble bien pourtant que cette action soit loin d’être nulle dans la plupart des cas.
Il suffira, sans doute, de rappeler tout d’abord l’influence de l’attention volontaire. Elle rend certainement nos perceptions plus distinctes et plus précises. Si nous regardons, c’est souvent parce que nous voulons voir, et, si nous voyons, c’est souvent parce que nous avons regardé. Une foule de perceptions n existent en nous que parce que nous avons voulu les avoir. La vision automatique et spontanée laisse
souvent échapper bien des éléments auxquels la vision attentive et réfléchie permet de se développer. Il en est de même pour tous les ordres de perception. Si nous voulons avoir la perception nette d’un goût complexe et la représentation des différents goûts simples qui le composent il n’est pas inutile de tendre notre attention et de faire un acte de volonté. La volonté, l’attention, disposent les systèmes psychiques à recevoir, à accepter, à isoler, à faire vivre avec plus d’ampleur un plus grand nombre des éléments d’une impression qui provient d’une cause extérieure.
Cette influence de la volonté sur la perception n’est pas absolument identique à celle qu’exerce la volonté sur les souvenirs par exemple. Cependant il y a entre les deux plus de ressemblances qu’on ne paraît le croire communément. Sans doute, la volonté se borne ici à mettre l’organisme dans les meilleures conditions pour recevoir l’excitation du dehors. Seulement il ne faut pas oublier que l’excitation extérieure est la condition nécessaire de la perception et on ne peut exiger de la volonté qu’elle y supplée. Et d’autre part la volonté se borne aussi bien souvent, en ce qui concerne l’activité, à laisser s’accomplir une action automatique, à mettre l’organisme dans les meilleures conditions voulues pour que l’exercice spontané de l’activité motrice puisse s’effectuer sans obstacles. Les deux phénomènes sont donc assez semblables l’un à l’autre.
La volonté intervient utilement aussi sur les images vives, par le mécanisme de l’attention. On sait que certains observateurs peuvent se représenter men-
talement une croix rouge avec une vivacité suffisante pour faire apparaître ensuite, par contraste successif, l’image complémentaire verte. Sans discuter ici l’interprétation de l’expérience à d’autres égards, nous pouvons y trouver, au moins, une preuve de Finfluence de la volonté sur les images. Naturellement, ici encore, la volonté ne fait que permettre à nos facultés personnelles de s’exercer dans de bonnes conditions. Tout le monde ne peut pas, à son gré, reproduire cette expérience. 11 y faut un' ensemble de conditions psycho- organiques que nous appellerons puissance de visualisation et qui est assez rare.
Nous avons ici une occasion de reconnaître encore ce que c’est que le pouvoir de la volonlé et comment il s’exerce. Il ne crée pas de lui-même la force qu’il laisse manifester, et profite des forces automatiques et spontanées de l’organisme, la volition seule, sans associations psycho-physiologiques suffisantes reste sans efficacité. Mais cependant elle a une certaine force par elle-même, une force analogue à celle des idées et des désirs, à celle des autres systèmes psychiques, parce qu’elle est elle-même un système psychique. Sans celte synthèse psychique nouvelle, il arrive assez souvent que les idées et les désirs demeureraient impuissants comme elle serait impuissante sans eux. Et les faits que nous examinons maintenant confirment et complètent ce que nous disions tout à l’heure au sujet du pouvoir personnel, du « je veux », de sa nature et de son influence.
La volonté peut aller jusqu’à déterminer des sensations, des hallucinations d’espèces variées. Voici quelques cas que j’emprunte à un livre bien connu
de Hack Tuke, où Ton en trouvera d'autres qui ne sont peut-être pas tous très satisfaisants. « Le Dr Guy raconte que, tout enfant, il était chétif et malingre, et qu’il avait alors la faculté de se créer à volonté des visions très nettes. « Je pouvais, dit-il, dessiner en petit, sur fond noir, les tableaux mêmes les plus compliqués, compléter l’un après l’autre tous les objets et leur donner leurs contours et leurs couleurs véritables. A celte époque, j'avais, pendant le sommeil, l’imagination extraordinairement active, et qui me causait les songes les plus terrifiants. Ma santé s’étant améliorée, je perdis cette faculté de me créer à volonté des visions ; depuis ma septième année je ne l’ai jamais recouvrée. . . »
« Un médecin de mes amis, actuellement décédé, avait la faculté remarquable de pouvoir volontairement se représenter les visages soit des personnes qu'il connaissait, soit d’autres personnes. Comme il dessinait fort bien, nous l’engageâmes à dessiner les visages qu’il voyait ainsi, et en 187/1, nous présentâmes ses dessins à la séance annuelle de la Société Médico-Psychologique de Londres.
« Le fait suivant montre l’influence de la volonté sur la sensation normale : 11 y a, dans la province d’Anvers, un médecin distingué qui peut, à toute heure du jour, et dans n'importe quelle partie de son corps, produire, à volonté, une douleur plus ou moins vive d’intensité variable ; il la produit plus ou moins facilement, suivant les différentes parties du corps. Des articulations la douleur s’irradie dans toutes les parties inférieures du membre, de la région cervicale à toute la tête ; du dos elle donne à la poi-
LE domaine de la volonté
trine une sensation de constriction ; des reins elle se répand vers l’abdomen. » Et le fait qui nous montre l’influence de la volonté nous en montre aussi les limites. « Mais c’est dans la paume des mains que la force de la volonté produit les sensations les plus marquées. Partout ailleurs, la douleur disparaît dès que la volonté qui l’a produite cesse d’agir, mais aux mains elle persiste longtemps, elle y est même très vive, et il faut au patient une distraction très puissante pour qu’il puisse s’en débarrasser. Il faut ajouter qu’au moment où ce médecin reproduit ainsi une douleur, les pulsations des vaisseaux sont beaucoup plus appréciables dans les parties où la douleur est produite1. »
§8. — La volonté et l'activité intellectuelle générale.
Nous pourrions multiplier les exemples de Faction de la volonté sur l’intelligence. Nous en trouverions de nouveaux dans les recherches de Gallon sur les images mentales et la possibilité de les faire revivre2, possibilité qui varie beaucoup d’une personne à l’autre, nous pourrions citer aussi des cas plus spéciaux à certains égards, mais où se montre Faction de la volonté sur l’intelligence en général. Ribot cite d’après Billod, un fait très intéressant: « J’ai vu à Bicêtre, dit Billod, un paralytique général, dont le
1. « Cité par Warlomont, dans son rapport sur Louise Laleau. » IIack T uke, Le Corps el l'Esprit , trad. de A . Parant, p. 281). 291-292. Paris, J. -13. Baillière, 188G.
2. Galton, înquiry into luirnan faculty and its développement.
Paulhàn, T édit. 1 1
délire des grandeurs était aussi prononcé que possible, s’évader, se rendre pieds nus, par une pluie battante, et de nuit, aux Batignolles. Le malade resta dans le monde un an entier, pendant lequel il lutta de toute sa volonté, contre son délire intellectuel, sentant très bien qu’à la première idée fausse, on le ramènerait à Bicêtre. Il y revint cependant. — J’ai rencontré plusieurs autres exemples de cette intégrité de la volonté se conservant assez longtemps chez les paralytiques généraux b »
jNous remarquons dans tous ces faits la grande différence qui sépare les individus les uns des autres, au point de vue de l’influence de la volonté. Les mêmes choses ne sont pas pareillement soumises à la volonté chez les différents individus. Sans doute certains phénomènes dépendent d’elle à peu près chez tous les hommes normaux, sans doute aussi certains autres restent à peu près chez tous hors de son domaine, mais il y a toute une grande zone où la volonté gouverne plus ou moins. Il faut rapporter ces différences aux différences d’organisation des différentes personnalités. L’empire de la volonté est d’autant plus grand que l’association systématique est plus généralisée, plus forte et plus simple à la fois, pourvu que ces qualités n’aillent pas toutefois jusqu’à substituer à la volonté un automatisme supérieur, ce qui n’est d’ailleurs jamais le cas chez l’homme pour l’ensemble de la personnalité1 2.
2. Zola apparaît, clans l’observation si détaillée du Dr Toulouse, comme très remarquablement doué pour l’utilisation volontaire de l’activité intellectuelle en général. Cela sc
g. — La volonté et les phénomènes affectifs.
Sur les phénomènes affectifs aussi la puissance de la volonté varie d’une personne à l’autre. Il semble cpic la volonté expresse, le « je veux », intervient moins. Cependant nous avons une certaine influence directes sur nos sentiments et nos passions. Nous pouvons dans une certaine mesure les diminuer ou les grandir.
11 est assez rare que nous en disposions à notre grc. Ce n’est guère en examinant l’empire incontesté de la volonté, le pouvoir qu’elle exerce le plus facilement et le plus communément que l’on doit étudier son influence sur les phénomènes affectifs.
Voici cependant le peu qu’on peut tirer, cà mon avis, de la question au point de vue qui nous intéresse. 11 semble que notre volonté influe plus que nous ne croyons sur l’arrêt et le développement de nos désirs et de nos tendances, quand ces désirs cl ces tendances ne sont pas encore très forts et bien organisés. Je crois que ce genre d'influence passe bien souvent inaperçu. Chacun de nous porte en lui une
marque par les « procédés rationnels, scientifiques », qu’il emploie pour faire scs romans. La mémoire involontaire est moins développée chez lui que la mémoire volontaire, et quoique celle ci pe soit pas trop développée à certains égards. Mais, c’est « leur plus ou moins grande utilité actuelle » qui fait fixer, conserver et rappeler ses souvenirs et te cette dernière condition permet à M. Zola de tirer de sa mémoire le meilleur rendement avec le minimum de déchet ». Voir E. Toulouse, Emile Zola, p. 2a3, iqi, 272, etc. Paris, Société d’éditions scientifiques, 1896.
foule de sentiments très conventionnels, bien moins naturels en un sens et bien moins vivaces qu’il ne pense, bien moins réels en somme, lis ont cependant quelque réalité, et cette réalité, ils la doivent soit à notre volonté, plus ou moins expressément formulée, soit au fonctionnement aut omatique de la personnalité de l’ensemble de nos pouvoirs, de nos tendances et de nos idées qui inhibe ou exalte continuellement nos impressions.
Je croisbien qu’ici la volonté se rapproche beaucoup, quand elle se manifeste, de l’automatisme et de l’instinct. C’est qu’il faut, en général, une organisation très forte et très bien systématisée, pour agir sur les phénomènes affectifs. La velléité n’y parviendrait pas.
La volonté consciente, la volonté sous toutes ses formes, d’ailleurs, impliquant à des degrés divers une certaine imperfection de l’organisation, il ne faut pas être surpris de ne pas reconnaître toujours bien visiblement son action, dans les cas où précisément une très forte organisation est nécessaire. Surtout, il ne faut pas s’attendre à voir, en général, son action s’opposer nettement à l’action de l’automatisme. Si elle s’oppose ici à certains processus automatiques, c’est en s’appuyant sur un automatisme plus fort qu’eux.
La force de la volonté ne s’exerce guère sur nos sentiments qu’en s’appuyant sur des sentiments très puissants et solidement organisés, sur des croyances anciennes ou extrêmement vivaces. Et bien souvent le rôle actif de la volonté sera complètement ou presque complètement éclipsé par le jeu plus ou moins conscient et à peu près automatique des tendances, des idées et des phénomènes affectils.
Sous le bénéfice de ces réserves, nous pouvons rapporter en partie à l’action de la volonté le développement ou l’arrêt d’une foule de sentiments qui vivent en nous ou qui s'y atrophient, et dont quelques-uns, parmi ceux que nous croyons le plus solidement établis, n’ont qu’une vie d’emprunt, due à des préjugés, à des influences extérieures, ou bien encore à la pression de nos besoins, de nos sentiments, pression dont bien souvent nous n’avons à peu près aucune connaissance, directe ou non.
11 est assez évident, mais il n’est pas moins remarquable, que les sentiments qui se développent en nous sont, en général, malgré des exceptions qui ne sont pas très rares et qui se font d’ailleurs assez aisément reconnaître, en harmonie avec l’ensemble de notre personnalité. Ceux qui ne peuvent s’harmoniser, ainsi, s’ils viennent à se produire, sont assez souvent arrêtés dans leur développement et dissous peu à peu, par les antagonistes qu’ils rencontrent.
C’est là une des expressions de la systématisation psycho-organique. Elle va même jusqu’à donner souvent l’apparence et parfois la réalité de la vie à des sentiments que l’individu n’est pas très disposé à éprouver, mais qu’il éprouve tout de même et surtout qu’il croit éprouver, parce qu’il croit devoir les éprouver, parce qu’il « veut » les éprouver, parce que ses autres sentiments et l’ensemble de ses idées le portent à les ressentir.
Beaucoup de nos sentiments en effet ne correspondent pas à la réalité psychique qu’ils semblent indiquer. Dans l'affection que les gens éprouvent les uns pour les autres il entre beaucoup de mensonge, de
convention et une certaine dose de volonté. Les affections basées sur des liens de famille, sur des rapprochements de hasard, ne sont pas toujours, mais sont bien souvent dans ce cas. .le crois que si chacun voulait s’examiner soi-même il verrait assez souvent, avec une certaine habitude de l’observation, que bien des personnes qu’il a aimées, il les a aimées, au fond, beaucoup moins qu’il n’a cru et aussi bien moins spontanément, par entraînement, par convenance, par habitude, pour une foule de raison dans lesquelles la volonté intervient pour une part, si petite soit-elle.
De même, il est des affections que nous n’éprouvons pas, parce que nous ne voulons pas les éprouver. Nous les aurions éprouvées si nous nous étions laissés aller à nos penchants naturels, mais d’autres penchants ont contrarié ceux-ci, et la volonté, le pouvoir personnel se sont prononcés pour eux, et ont avec eux empêché les autres de se développer.
11 faut ajouter, d’ailleurs, que le pouvoir de la volonté peut s’exercer d’une façon plus ou moins directe et très indirecte souvent. La volonté peut influer beaucoup sur le développement et l’arrêt des sentiments, en agissant sur les conditions favorables ou défavorables à ces sentiments, et il faut compter, parmi ces conditions, l’exercice de l'intelligence.
Nous pouvons en effet, agir avec efficacité pour nous placer dans les conditions qui entraîneront la floraison d’un sentiment quelconque, ou son avortement pourvu qu’il ne soit pas encore trop fort. C’est une des choses les plus importantes
pour la conduite de la vie, que de pouvoir discerner à l’avance la nature et le rôle possible, et même l’existence possible d’un désir dont le germe existe encore à peine. Bien des gens ignorent leurs propres sentiments jusqu’à ce qu’ils aient acquis une force à peu près irrésistible, d’autres se méprennent totalement sur leur valeur. Ceux qui montrent plus de perspicacité peuvent intervenir utilement, s’ils se décident vite à intervenir. Ils pourront d’abord s’opposer directement à la passion naissante, ou l’encourager, au contraire, ils pourront surtout se placer dans des conditions qui amènent automatiquement, pour ainsi dire, son atrophie ou son développement. Si l’on craint par exemple, après avoir joué quelquefois, de trop prendre goût au jeu, il sera peutêtre difficile de s’obliger directement à trouver le jeu désagréable ou ennuyeux mais on pourra plus aisément s’abstenir de fréquenter les endroits où l’on joue, et d’autre part, susciter des sentiments en concurrence avec l’amour du jeu, se créer des distractions, des occupations un peu absorbantes, engager ses soirées à l’avance.
On agit aussi sur les sentiments par les idées. Nous savons que certaines idées entraînent naturellement avec elles des sentiment déterminés. La croyance qu’une chose doit nous être nuisible tend à nous inspirer un certain éloignement pour elle. 11 se peut donc que la considération réfléchie des inconvénients du jeu puisse avoir quelque influence sur nos sentiments à l’égard de cette distraction. Et l’opération inverse, celle qui consiste à fortifier un sentiment au lieu de l’appauvrir est évidemment ana-
logue et plus ou moins facilitée par de semblables moyens1.
L’intelligence donne à la volonté un moyen assez faible mais très général d’agir sur les sentiments. Gomme nous pouvons, en effet, diriger souvent selon notre volonté le cours de nos idées et de nos images, comme aussi ces idées et ces images sont svstématiquement rattachées en bien des cas à des sentiments précis, nous pouvons, dans une certaine mesure, exciter ou arrêter à notre volonté tel ou tel sentiment. 11 est assez fréquent que le désir d’éprouver, à un degré plus ou moins élevé mais souvent assez bas, telle ou telle émotion nous induise à penser volontairement à tel ou tel fait, à telle ou telle scène, à nous souvenir, à prévoir ou à imaginer de façon à susciter en nous l’émotion souhaitée. Et, au contraire, nous évitons volontairement de penser à certaines scènes pénibles, de laisser s’évoquer en nous certains souvenirs ou se former certaines imaginations pour éviter les émotions désagréables qui les accompagnent d’ordinaire ou que nous prévoyons bien devoir les accompagner.
Nous sommes ainsi les maîtres de nos émotions, nous les évoquons ou nous les écartons selon notre désir et conformément à notre volonté. Seulement les émotions que nous dirigeons ainsi sont surtout celles qui sont liées au jeu volontaire des images et des idées, c’est-à-dire des émotions de souvenir et d’imagination. Ce ne sont guère, d’une manière
i. Voir à ce sujet le livre de M. Payot sur YEducation de la volonté. Paris, Alcan, 189/1. L’auteur y a bien indiqué et analysé les différents moyens d’agir sur ses sentiments.
générale, celles qui sont liées à des perceptions, c’està-dire à la vie objective réelle. Sur celles-ci nous agissons plutôt indirectement, comme sur les perceptions elles-mêmes, en nous plaçant, ou au contraire, en évitant de nous placer dans les conditions voulues pour que ces perceptions se produisent, et, avec elles, les sentiments et les émotions qui les accompagnent naturellement.
Cette maîtrise des émotions est donc une maîtrise de virtuose, plutôt que d’homme pratique. Elle varie beaucoup, comme les facultés analogues que nous avons déjà étudiées, selon les personnes. Il en est qui évoquent, bien plus facilement que d’autres, des impressions affectives. Il en est qui s’y complaisent, en font une sorte d’art. Et d’ailleurs la poésie ou plutôt un certain genre de poésie me paraît généralement conditionné par une aptitude de ce genre en même temps que, sans doute, elle sert à la développer et à satisfaire le besoin qui lui correspond. J’en dirai autant pour certaines formes du roman, en considérant bien entendu les auteurs des romans et non leurs lecteurs dont le cas est quelque peu différent et que nous retrouverons plus loin.
Ce n’est pas à dire pourtant que si cette influence de la volonté sur les émotions, s’exerce plutôt dans l’ordre esthétique que dans l’ordre réel elle n’ait aussi son importance pour la pratique et la direction de la conduite. En habituant l’esprit à certains sentiments, en en facilitant les manifestations, l’esprit peut rendre ces sentiments plus forts, leur apprendre à diriger la conduite, à exercer au moins quelque influence sur elle, à arrêter les impulsions que
tendent à provoquer d’autres sentiments différents ou opposés. Un esprit adroit, une volonté souple et persévérante peuvent ainsi tirer parti d’une qualité d’ordre apparemment esthétique et s’en servir pour un but pratique et moral.
§ 10. — Jm volonté de vouloir.
La volition peut exercer son influence sur les voûtions elles-mêmes. Quelquefois nous voulons vouloir, et quelquefois aussi nous ne pouvons arriver à former réellement la volonté que nous désirerions. Celte complication paraît au premier abord un peu subtile, en somme elle est très simple, on veut parfois une volition comme on désire un désir ou comme on comprend l’intelligence. Avoir la volonté de vouloir une chose n’est pas tout à fait la même chose que vouloir cette chose, c’est vouloir cette synthèse nouvelle qui n’est pas encore faite, dans laquelle le moi entre comme un élément essentiel, c’est se la représenter avant qu’elle soit faite, alors qu’elle s’ébauche seulement, et s’efforcer de tendre vers elle.
Souvent on la veut pour un avenir plus ou moins lointain. On s’oblige soi-même à vouloir quand telle condition, non encore réalisée, se présentera, on se représente le moi, ses hésitations futures et sa décision, et c’est cette décision, plutôt que son objet, qui forme la matière de notre volition actuelle.
Toutes les fois que nous prenons une résolution,
nous voulons, en meme temps qu’une action (interne ou externe) actuelle, un certain nombre de voûtions futures qui, comme je l’ai déjà montré, sont impliquées par la résolution primitive. C’est-à-dire que ces voûtions futures sont comprises comme éléments dans la synthèse nouvelle qui constitue notre acte de volonté d’à présent. Et elles comprennent non seulement l’acte lui-même que nous devons accomplir plus tard, mais un certain nombre de dispositions psychiques qui leur donnent leur caractère de volition l.
Cette influence de la volonté sur la volonté même, de la volition sur les voûtions futures est d’ailleurs une des conditions de l’éducation de la volonté, du dressage moral. 11 est tout naturel que notre volonté d’aujourd’hui engage jusqu’à un certain point notre volonté de demain, c’est un des mille exemples toujours actuels de la solidarité des différents éléments de l’esprit.
Il n’y a pas là de difficulté particulière. Et nous retrouvons toujours dans ce nouveau sujet les inégalités de nature que nous avons eues à signaler déjà en plusieurs cas. Il est des gens, les seuls dont nous ayons à parler pour le moment, puisque nous éludions d’abord l’empire incontesté de la volonté, qui ont «l’esprit de suite». Leur empire sur leurs propres décisions s’étend très loin. Lorsqu’ils ont décidé de vouloir, malgré les obstacles qu’ils peuvent
i. ^ oir à ce sujet le livre de Marion : La Solidarité morale (Paris, Alcan, 1880), intéressant bien qu’appelant certaines réserves.
rencontrer en eux-mêmes, malgré leurs regrets quelquefois et quelquefois malgré leurs remords, Ils ne reviennent pas en arrière, et, le moment venu, ils veulent comme ils ont décidé de le faire. Chez eux l’inhibition des tendances et des idées antagonistes s’exerce rigoureusement. Ils tâchent aussi d’oublier même les bonnes raisons qu’ils pouvaient avoir d’hésiter, ils se sont suggestionnés eux-mêmes et ils veulent selon l’ordre qu’ils se sont donné comme un hypnotisé agit d’après l’ordre de son magnétiseur. Leur activité est presque aussi régulière et aussi sure et, elle a parfois aussi, comme celle de l’hypnotisé, quelque chose d’étriqué et d’artificiel, parce qu’elle n’exprime pas complètement la personnalité dont elle émane, parce que le besoin d’inhiber une grande partie des sentiments et des idées dont l’activité pourrait la contrarier et l’effort qui en résulte lui imposent en certains cas un caractère de raideur, de brusquerie et de rudesse.
§11. — Le domaine contesté de la volonté .
Nous avons examiné jusqu’ici le domaine où l’autorité de la volonté est le moins contestée. Ce domaine, très variable selon les personnes, ne s’étend en général pas bien loin. Les personnes chez qui il est ou paraît le plus vaste sont celles chez qui les conflits de la volonté et de l’automatisme se produisent le moins, non point parce que l’automatisme obéit à la volonté, mais parce que l’activité volontaire et l’activité automatique sont en harmonie na-
turelle, parce qu’il ne viendrait pas à l’esprit de l’individu de vouloir contre son automatisme. C’est le cas des personnalités bien unifiées, où l’automatisme est déjà très fort et où le pouvoir personnel lui-même, très bien organisé, tend à prendre un mode de fonctionnement qui le rapproche de l’automatisme.
Mais souvent, au contraire, nous pouvons constater des luttes singulières entre l’automatisme et le pouvoir personnel. Il arrive très souvent que nous ne pouvons vouloir efficacement, malgré tout le désir que nous en avons, et que nos idées continuent à se dérouler malgré nous, nos sentiments à s’imposer à notre attention et à tenter de diriger notre conduite.
Les faits de ce genre sont de chaque jour, et il n’est pas besoin cl’avoir recours à la pathologie poulies évoquer en grand nombre. Nous sommes au travail, nous concentrons notre attention sur ce que nous lisons ou écrivons, mais certaines idées, certaines préoccupations assiègent notre esprit. A la première occasion favorable elles entrent et s’installent. Le hasard d’un mot équivoque, d’un bruit extérieur, d’une porte qui s’ouvre, soit en les favorisant directement, soit en affaiblissant par distraction le système d’idées dominant vient leur permettre de triompher. Un nouvel effort de volonté les chasse, elles reparaissent de nouveau, et souvent le pouvoir personnel, lassé, se dérobe, et nous, nous devenons le Complice des idées et des sentiments envahisseurs et nous les accueillons, souvent, trop volontiers.
Les conflits des tendances avec la volonté sont
surtout fréquents chez certains esprits troublés, tourmentés, qui ne peuvent ni réduire leur automatisme par l’influence de leur volonté, ni soumettre leur volonté à leur automatisme et ne la laisser agir que dans le sens de l’activité spontanée. Gela suppose que l’activité spontanée elle-même est partagée, divisée, car la volonté ne peut se produire, nous l’avons dit, qu’en s’appuyant sur l’automatisme. Il y a donc ici exagération de l’activité spontanée indépendante des phénomènes psychiques, des tendances, des idées, des désirs. Ils forment des systèmes qui 11c peuvent toujours se combiner harmonieusement et agissent chacun pour soi.
Ce cas est assez fréquent chez les natures riches. Les gens qui ont peu de sentiments et peu d’idées les harmonisent parfois plus aisément que ceux qui en ont beaucoup, encore qu’il ne faille pas voir là une règle absolue. Mais à des degrés divers tout le monde présente cette lutte de la volonté et de l’automatisme, parce qu’il n’est pas d’homme chez qui la systématisation générale puisse être assez voisine de la perfection pour la supprimer.
La lutte du pouvoir personnel et des tendances agissant automatiquement suppose d’ailleurs que cette systématisation est assez avancée. Quand elle l’est moins, nous avons soit le règne des caprices et des impulsions où le pouvoir personnel est vite subjugué, où le moi est conquis tour à tour par des désirs passagers et violents, sent une incohérence plus marquée où l’esprit flotte d’une velléité à l’autre sans que jamais le pouvoir personnel s’organise suffisamment pour réprimer rigoureusement un désir ou en fairê aboutir
un autre. Sans doute il y a encore, dans ces cas-là, des conflits de désirs, mais la part qu’y prend le pouvoir personnel, si faible, esta peine perceptible et l’on peut la négliger presque entièrement sans inconvénients bien sérieux.
La lutte que j’examine à présent suppose que les tendances, les désirs, les idées, les éléments psychiques relativement indépendants ont, eux aussi, une assez bonne organisation. Si le pouvoir personnel est trop faible pour lutter contre les désirs, la lutte est insignifiante, si les désirs indépendants sont trop faibles pour lutter contre le pouvoir personnel, elle est insignifiante aussi et elle l’est encore si l’un et les autres sont tous relativement très faibles.
Au contraire la limitation du domaine de la volonté, c’est-à-dire l’opposition entre des tendances encore assez indépendantes et une puissante association de tendances qui dirige à peu près normalement l’organisme psycho- physiologique, se remarque aisément dans les personnalités assez riches où le moi est vigoureux, mais où il reste encore, à côté de la systématisation centrale delà personne, et greffés sur elle, bien des idées irréductibles, bien des désirs insoumis, fréquemment en guerre avec les autres et très vigoureux eux-mêmes.
Il faut encore que le pouvoir personnel soit en voie d’évolution. S’il est fixé, arrêté, il y aura plus souvent discordance que conflit, chacun des antagonistes aura son domaine propre et ne tentera guère d’en sortir, sauf quand une occasion spéciale viendra provoquer une sorte d’ « incident de frontières ». Il est des gens qui font la part du feu. Ils savent que certains désirs,
certains actes sont tout à fait en désaccord avec leurs idées morales, avec leurs sentiments religieux. Ils les laissent pourtant vivre en eux et s’accomplir par eux, sans même chercher à les réprimer. De leur côté, ces éléments mal harmonisés ne tentent point de se soumettre la personnalité, de faire réformer les idées morales et les sentiments religieux, ils se contentent de la part qui leur est faite. La volonté est impuissante ici comme le roi d’Italie est impuissant en Espagne. Elle n’essaye même plus de s’exercer.
§ 12. — U impuissance de la volonté.
Cette impuissance delà volonté à réduire ou à susciter divers phénomènes de l’activité psychologique varie d’une personne à l’autre et, pour une même personne, d’un moment à l’autre selon l’état de santé ou de maladie, selon l’état de repos ou de fatigue, selon la façon dont s’accomplissent les fonctions organiques, selon une foule de conditions qu’il serait trop long d’énumérer et que d’ailleurs on ne connaît, en bien des cas, que très imparfaitement. Nous avons pu voir, en outre, par ce qui précède qu’elle peut revêtir bien des formes, depuis le conflit aigu jusqu’à la division de la personnalité (division relative bien entendu) persistant à l’état chronique, sans trouble visible.
Il ne saurait donc être question de délimiter nettement ses différentes formes et leurs conditions. Il nous suffit de les indiquer d’une manière approximative et de donner quelques exemples à l’appui. Je rappellerai
par exemple, en outre des faits déjà cités, combien varie à l’état normal notre pouvoir sur nos souvenirs. Parfois nous les évoquons avec facilité, parfois nous ne pouvons réussir à trouver un détail précis dont nous avons bef oin et qui nous est très familier, un nom qui nous reviendra aussitôt que nous ne voudrons plus le dire. Je rappellerai combien notre prise sur les idées par l’attention varie avec nos préoccupations morales, avec l’état de notre digestion, avec la température, etc., depuis les moments où nous nous appliquons volontiers et tout entiers à notre travail jusqu’à ceux où nous ne pouvons que rêvasser péniblement sans arriver à lier deux idées. Je signalerai encore la peine que nous avons, en bien des cas, à résister à un désir que nous voudrions éviter de satisfaire ou à faire un acte que nous voudrions exécuter, mais qui nous est désagréable, les variations de cette difficulté selon nos dispositions du moment, selon l’aide ou le blâme que nous trouvons chez ceux qui nous entourent, l’impuissance si fréquente de la volonté, du pouvoir personnel devant la passion amoureuse et je me borne là pour ne pas allonger indéfiniment et sans profit la série des exemples.
L’état pathologique ou semi-pathologique nous en donne de particulièrement nets qui sont bien connus et sur lesquels, pour celte raison, je tâcherai de ne pas trop insister.
Les phénomènes intellectuels, comme les phénomènes affectifs, peuvent être ainsi soustraits à l’action delà volonté. Dans les troubles intellectuels qui précèdent parfois les crises épileptiques, « les malades ne savent plus... réunir et fixer leurs idées», dit
ICj8
Leg rand du Saul le1 2 3. Luys cite le cas d’un jeune homme qui, occupé pendant plusieurs jours à faire des calculs, se voit obsédé par les problèmes qu’il a faits et ne peut s’en débarrasser : « n’y tenant plus, écrit le patient, ayant besoin du plus grand calme et du repos auquel je ne pouvais atteindre, je me mis sans la moindre volonté de ma part, à compter, à refaire exactement les mêmes problèmes qu'au bureau. La machine cérébrale avait été lancée avec trop de force pour pouvoir s’arrêter et ce travail involontaire durait malgré moi, malgré et contre tous les moyens que j’ai employés pour le faire cesser, c’cst-à dire trois ou cinq quarts d’heure environ \ »
A propos des sentiments et des actes, il faut signaler aussi les phénomènes d’impulsion morbide que I on trouve en si grand nombre dans les relations des aliénistes. Ici un élément psychique, un système d’idées et de désirs s’est presque complètement émancipé et s’oppose au moi, il subsiste malgré celui-ci sans pouvoir être soumis. Marc raconte avoir vu dans une maison de santé une'personne qui parlait et agissait en général d’une manière raisonnable, mais qui découpait ses vêtements et ses hardes en petits morceaux. Interrogée sur ses raisons d’agir ainsi, elle dit : « Je ne puis m’en empêcher, c’est plus fort que moi :s. » Remarquons cette expression qui est très
1. Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 1875, 2e série, t. XLIV, Discussion sur la responsabilité des actes commis par les épileptiques.
2. Luys, Le Cerceau et ses fonctions. Paris, V.can, 187G, p. 1 4 5 -
3. Marc, De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, Paris, i84o, libr. J. -B. Baillère. I, p. 88. Voir aussi à la suite.
usuelle d’ailleurs et qui indique si nettement l’opposition de la personnalité et de la tendance morbide.
Les obsessions perverses ou criminelles qui assiègent souvent l’esprit de quelques aliénés sont encore des phénomènes du même genre, par lesquels se montre l’impuissance de la volonté, du pouvoir personnel sur des désirs morbides, sur des éléments psy chiques qui restent indépendants'et irréductibles ou presque irréductibles. La force de ces derniers est assez grande pour inquiéter le moi, presque suffisante et quelquefois tout à fait suffisante pour le soumettre momentanément à eux. Et le moi, pour se défendre, pour assurer le triomphe du pouvoir personnel, doit faire appel à des secours étrangers. Une malade, pour résister à une impulsion homicide, demande à être maintenue par la camisole de force, une autre se fait attacher les deux pouces avec un ruban, une autre, domestique, supplie sa maîtresse de la laisser partir, une autre demande à être fixée dans un fauteuil '. Griesinger, il y a déjà longtemps, a très bien vu et analysé le conflit entre le pouvoir personnel et les désirs morbides, dans le cas où « des individus jusqu’alors gais, bons et aimants, sont pris brusquement et sans motif aucun de tentations homicides qui viennent constamment assaillir toutes leurs pensées. Généralement on voit alors survenir une triste et profonde séparation de la conscience, l’esprit est en butte à un combat intérieur, à un tourbillon d’émotions les plus
i. Voir pour les impulsions : Ma.rc, De la folie considérée dans ses rapports, etc. ; Esquirol, Maladies mentales, Paris, J.- B. Baillière, 1808, t. II ; Maudsley, Le Crime et la folie ; Ribot, Maladies de la volonté.
pénibles ; il lutte contreles idées nouvelles, effrayantes, contre lesquelles le moi se défend avec toute l’énergie dont il est capable. Souvent alors, dans ce combat, l’individu ne peut se soustraire à la défaite de son moi qu’en se retirant dans la solitude où le penchant qui l’obsède ne trouve plus d’objet ; puis au bout de quelque temps ces idées peuvent être réprimées aussi vite qu’elles surgissent et l’individu redevient ce qu'il était auparavant; à peine sait-il comment il esttombédans ce rêve pénible, affreux et il se sent gravement soulagé en voyant cpie ce rêve s’est heureusement terminé. Mais d’autres fois — et cela est plus rare — le moi succombe et le malheureux commet le crime auquel il était depuis longtemps poussé et cela sans le moindre profit, avec la certitude de la honte et de la misère que son acte doit lui attirer, attendant même en quelque sorte le suppliceet une mort honteuse qui lui apparaît comme un soulagement et un bienfait en comparaison de l’anxiété et des tourments dont il veut à tout prix voir la fin '. »
§ i3. — La volonté et les fonctions organiques.
Nous trouvons en nous-mêmes des phénomènes qui, d’une manière générale, paraissent sortir tout à fait du domaine de la volonté. Ce sont ceux qui constituent beaucoup de fonctions organiques. Je n’ai pas
à entrer dans le détail de ces phénomènes, on en trou-
i. W.Gri esinger, Traités des maladies metanles, pathologie et thérapeutique, tract, française du Dp Doumic. Paris, Dclahaye, 1878, p. 3 1 1 .
vera l’étude dans les traités de physiologie. Il en est comme la respiration, la miction, la défécation, où la volonté peut intervenir avec uneplus ou moins grande efficacité, d’autres comme la circulation, la digestion où son pouvoir paraît nul ou presque inappréciable.
Rien d’absolu, toutefois, ne se rencontre ici. 11 semble bien que nous retrouvons encore cette remarquable inégalité des aptitudes qui empêche d’établir des limites bien nettes entre ce qui est soumis à la volonté et ce qui sort de son domaine. « On distingue en physiologie, disait Ribot, les muscles volontaires des muscles involontaires, mais en faisant remarquer que celte distinction n’a rien d’absolu. Un mouvement est volontaire, lorsque, à la suite d’essais heureux et répétés, il est lié à un état de conscience, et sous un commandement U »
IIacr Tuke a cité un assez grand nombre de faits assez curieux, montrant que la volonté peut avoir, en certains cas, une action appréciable et au moins assez directe sur des fonctions dans lesquelles, en général, elle n’intervient pas. « Un membre distingué de la Société royale de Londres, dit-il, M. Fox, récemment décédé à l’âge de 79 ans, nous a dit qu’il pouvait, par un effort volontaire, augmenter de dix à vingt par minute le nombre des battements du pouls. Sur notre demande il en fit l’expérience, non sans hésitation, parce qu’il sentait que cela n’était pas sans danger, où à tout le moins parce qu’il était convaincu que sa santé pouvait en souffrir. Nous le fîmes asseoir, et nous examinâmes le poids, qui avait 63 pulsations,
et était souple et régulier. Dans l’espace d’environ deux minutes, le nombre des pulsations devint de 82. Nous lui demandâmes comment il pouvait arriver à ce résultat; il nous répondit qu’il lui était difficile de déterminer la nature de ses efforts, mais qu’il les croyait dus « en partie à une sorte d’impulsion, accompagnée par un frissonnement intérieur, et en partie à une action exercée sur la respiration ». Mais cependant, comme il suffit, dans certaines circonstances, de diriger simplement l’attention vers le cœur pour en augmenter le nombre des battements, il 11e semble pas nécessaire de supposer que la volonté agisse directement sur le muscle cardiaque, de la même manière que nous disons qu’elle agit sur les muscles volontaires. Quant à nous, nous ne pouvons pas, même par un effort d’attention, arriver à augmenter le nombre de nos pulsations ; nous n’avons pas plus de succès avec la respiration. Chez M. Fox, il n’y avait d’ailleurs, en apparence, aucune augmentation du nombre des mouvements respiratoires'. »
Le colonel Townsend, dont le cas est fameux, pouvait, dit-on, se mettre à son gré, dans une sorte d’état léthargique pendant lequel le cœur cessait en apparence de battre, le corps entier présentait le froid et la rigidité de la mort, le visage pâlissait, les yeux étaient fixes et vitreux. Les fakirs de l’Inde paraissent, en certains cas, pouvoir suspendre à volonté un grand nombre de fonctions vitales. Bichat passe
1. I )r 1 1 a 1 ' k Tuke, Le Corps et l’Esprit, action du moral et de l’imagination sur le physique, traduit de l’anglais par Victor Parent, p. 297-298.
pour avoir eu la faculté de vomir à volonté, et le Dr Noble, de Manchester, disait: « Je suis de ceux qui peuvent, à n’importe quel moment, vomir volontairement, et chez mqi cet acte n’est jamais précédé de la moindre nausée. J’y arrive en abaissant le diaphragme à l’aide des muscles abdominaux, au gré de ma volonté et sans éprouver aucun malaise. » a Le D'Pantou, de Kilmanrock, peut, disait-il, alternativement dilater ou contracter, la pupille, aussi facilement qu’il peut ouvrir ou fermer la main », et cela sans le moindre effort d’accommodation. Il parvient même à produire ces mouvements avec plus de rapidité que ne le fait la pupille elle-même pour s’accommoder à la vision rapprochée ou distante. C’est ordinairement sous l’inlluence de la lumière ou de l’ombre que la pupille se meut. MaislcD1 Pantou peut toujours, et à volonté, dilater sa pupille lorsqu’il a les yeux exposés soit à la lumière, soit à l’obscurité » Les phénomènes de ce genre sont plus curieux, sans doute, que réellement intéressants. Ils sont exceptionnels, et l’interprétation n’en est pas toujours très sûre. Toutefois, ils ont au moins l’avantage de nous montrer des différences et des transitions qui nous empêchent de nous faire des idées trop absolues et des généralisations trop hâtives et erronées. A ce titre, il n’était peut-être pas inutile de les rappeler ici.
§ i4- — La volonté et le monde extérieur. Influence
directe.
Aux limites de notre organisme, notre volonté, i. Id., p. 3oo-3o/j.
semble-t-il, doit forcément s’arrêter. Cela est-il bien exact cependant?
Cela n’est pas complètement exact. Notre volonté exerce, d’une façon plus ou moins indirecte, une influence plus ou moins considérable sur le monde extérieur. Mais cette influence, dont l’importance varie beaucoup selon les personnes, leur caractère, leur fonction sociale, semblera peut-être n’avoir guère de rapports avec les faits de volonté que nous avons étudiés jusqu’ici.
Je crois, pour mon compte, que ces rapports sont, au contraire, assez étroits, et je tâcherai de le montrer tout à l’heure. Mais auparavant il faut dire quelques mots d’une influence beaucoup plus directe de la volonté — comme des phénomènes psychiques en général — influence bien plus douteuse aussi mais qui a été beaucoup étudiée il y a quelques années. J’y rattache cet ensemble de phénomènes désignés, sous le nom de suggestion mentale, ou d’hallucinations télépathiques, dont quelques-uns relèvent évidemment de la volonté.
Un certain nombre d’observateurs sérieux, capebles d’expérimenter rigoureusement, et présentant des garanties scientifiques très suffisantes pensent être parvenus à transmettre des ordres à distance, à faire exécuter leurs volontés par des sujets appropriés, généralement sensibles à l’hypnotisme, sans aucune communication appréciable par des moyens connus entre celui qui ordonne et celui qui obéit.
Si une telle façon d’agir pouvait être constante et généralisée, elle constituerait au profit de ceux qui pourraient l’exercer une véritable extension de la
personnalité, un prolongement de leur moi jusque dans le moi des autres. Mais même en la supposant parfaitement établie, elle ne constitue qu'une exception, sans grande importance appréciable, jusqu’ici, au point de vue pratique. On peut la rapprocher des faits curieux qui nous montrent, chez certaines personnes, la possibilité d’agir par la volonté sur les battements de leur cœur, placés à peu près aussi bien, généralement, en dehors de ses atteintes que l’esprit des autres hommes.
Je dois dire, d’ailleurs, que bien que la réalité n’en soit pas universellement reconnue, et qu’elle ait suscité d’irréductibles incrédulités, la possibilité de l’action à distance paraît assez vraisemblable. Je ne m’attarderai pas à démontrer ici cette vraisemblance et j’indiquerai seulement les observations et expériences de MM. Pierre Janet, Gibert, Charles Richet, Héricourt, Ociiorowicz, dont quelquesunes paraissent en vérité à peu près aussi satisfaisantes que possible; il ne leur manque guère que de pouvoir être répétées à volonté. Voici un fait raconté par M. IIéricourt : 11 endormait souvent Mme D... et avec une facilité chaque jour plus grande ; au bout de quelque temps, il n’avait plus besoin d’employer le regard, ni le contact, la volonté suffisait. Enfin il essaya de l’endormir de loin, hors de sa présence. « Les circonstances dit-il, dans lesquelles j’exerçai ainsi pour la première fois cette action à longue distance méritent d’être rapportées avec quelques détails. Etant un jour dans mon cabinet (j’habitais alors Perpignan), l’idée me vint d’essayer d’endormir Mmc D... que j’avais tout lieu de croire Paulhan, 2e édit.
LA VOLONTli
chez elle ek qui habitait dans une rue distante environ de 3oo mètres de la mienne, .l'étais d'ailleurs bien éloigné de croire au succès d'une pareille expérience. Il était trois heures de l’après-midi, je me mis à me promener çle long en large, en pensant très vivement au résultat que je voulais obtenir; et j'étais absorbé par cet exercice quant on vint me chercher pour voir des malades. Les cas étant pressants, j’oubliai momentanément Mmc D... que je devais d’ailleurs rencontrer vers quatre heures et demie sur une promenade publique. M’y étant rendu à cette heure, je fus très étonné de ne l’y point voir, mais je pensai qu’après tout, mon expérience avait bien pu réussir; aussi, vers cinq heures pour ne rien compromettre et rétablir les choses en leur état normal, dans le cas où cet état eût été effectivement troublé, par acquit de conscience, je songeai à réveiller mon sujet, aussi vigoureusement cjue tout à l’heure j’avais songé à l'endormir.
« Or, ayant eu l’occasion de voir Mme D... dans la soirée, voici ce qu’elle me raconta, d’une manière absolu ment spontanée, et sans que j’eusse fait la moindre allusion à son absence de la promenade: vers trois heures, comme elle était dans sa chambre à coucher, elle avait été prise subitement d’une envie invincible de dormir; ses paupières se faisaient de plomb, et ses jambes se dérobaient, jamais elle ne dormait dans la journée — au point qu’elle avait eu à peine la force de passer dans son salon, pour s’y laisser tomber sur un canapé. La domestique était alors entrée pour lui parler, l’avait trouvée, comme elle le lui raconta plus tard, pâle, la peau Iroide.
sans mouvement, comme morte, selon ses expressions. Justement effrayée, elle s’était mise à la remuer vigoureusement, mais sans parvenir cependant à autre chose qu’à lui faire ouvrir les yeux. À ce moment, M'"e D... me dit qu’elle n’avait eu conscience que d’éprouver un violent mal de tète qui, paraîtil, avait disparu subitement vers cinq heures. C’était précisément le moment où j’avais pensé à la réveiller.
« Ce récit ayant été spontané, je le répète, il n’y avait plus de doute à conserver: ma tentative avait certainement réussi. »
Sans informer MmC D... de ce qu’il avait fait, M. IIéricourt entreprit toute une série d’expériences qui furent contrôlées par diverses personnes et donnèrent un bon résultat1.
J’indiquerai aussi la très intéressante série d’expériences faites au Havre et à Paris, sur Mme B..., par M. Gilrert, M. Pierre Janet, M. Charles Richet. Ces expériences ont été contrôlées, et vérifiées2. Les résultats concordants obtenus par les divers expérimentateurs, s’ils ne suffisent pas pour forcer absolument la conviction, — pour de tels phénomènes, il est peut-être bon de se méfier un peu de quelque cause d’erreur inaperçue, — doivent, au moins à mon avis, faire accepter comme assez probables les résultats obtenus.
1. J. Héricourt, Un cas de somnambulisme à distance. Bulletins de la Société de psychologie physiologique, 1 885 , 86-87.
2. On trouvera des détails à ce sujet dans les Bulletins de la Société de psychologie physiologique.
§ 1 5 . — La volonté et le monde extérieur. Influence
indirecte.
Arrivons à l’influence incontestée mais indirecte de la volonté sur le monde extérieur. Il n’est pas nécessaire de rappeler bien longuement les faits, ils sont connus de tous. Notre volonté, qu’elle s’exerce sur nos semblables, sur des êtres vivants quelconques ou sur la matière inanimée, se traduit continuellement par un certain nombre de changements dans ce qui nous est extérieur. Un officier donne un ordre et sa volonté se traduit non seulement par ses paroles, mais aussi par les mouvements de ses soldats. La volonté d’un général se traduira même, si elle est tout à fait efficace, si son armée est victorieuse, par la fuite de l’ennemi. La volonté de l’industriel se manifeste par les actions de ses ouvriers, et aussi par les transformations que ces ouvriers font subir à la matière. Tout ce qui nous entoure, tout ce dont nous nous servons porte ainsi plus ou moins la marque de la volonté de l’homme (comme de ses idées et de ses désirs) et chacun de nous même a subi plus ou moins l’influence d’une foule de volontés: volontés des vivants qui l’ont élevé, volonté des morts qui ont formé ces vivants et qui ont contribué aussi à rendre tel qu’il est le monde au milieu duquel nous vivons et qui réagit de tous côtés sur notre esprit.
Et notre volonté, à son tour, réagit continuellement sur ce qui nous entoure, sur les gens et sur les choses, en sorte que nous ne connaissons sans
doute rien qui ne nous montre l’influence de la volonté humaine en dehors de l’homme qui l’exerce, ou qui ne la rappelle, comme la mer sur laquelle flottent les vaisseaux voulus par l’homme ou les astres dont l’étude a excité ou servi tant d’idées, de désirs et de volontés variées.
Sans doute ici l’action de la volonté est très indirecte, mais ne l’est-elle pas déjà souvent dans notre propre esprit et dans notre organisme? Quand un homme remue son doigt, il produit indirectement une grande quantité de phénomènes qu’il ne connaît pas, qu’il n’a pas voulus. On a de la peine à se débarrasser complètement de la mythologie psychologique. Au fond la puissance de la volonté se réduit à ceci : la synthèse nouvelle, que nous avons étudiée, se complète par des phénomènes qui s’harmonisent systématiquement avec elle. Je veux écrire et tous les mouvements qui constituent l’écriture viennent s’effectuer, d’une manière coordonnée. Je veux me rappeler tel événement de ma vie, et les idées et les images qui constituent pour moi cet événement viennent peu à peu compléter l’impression vague qui existait déjà dans mon esprit et faisait partie de la synthèse volitive.
La volonté comprend souvent une représentation, plus ou moins nette, et parfois erronée du résultat vers lequel elle tend. Cette représentation n’a pas l’importance qu’on a voulu lui donner, par une erreur bien fréquente en psychologie sur la valeur de la conscience. On veut sans bien savoir au juste ce que l’on veut, et parfois on veut tout à fait autre chose que ce que l’on croit vouloir. Quoi
qu’il en soit, le cas de la volition consciente, où la pensée représente à l’avance le but poursuivi rentre dans le cas plus général que je viens de décrire. L’idée primitive est une sorte de noyau avec lequel viennent se systématiser la série des phénomènes qui se déroulent ensuite. L’idée de remuer mes doigts est complétée par tout un complexus de phénomènes dont je puis n’avoir aucune connaissance : action nerveuse dans les centres de l’encéphale, puis action nerveuse centrifuge, contractions musculaires, petites variations de la circulation ou de la température, etc.
Mais, au fond, cela ne diffère pas essentiellement de l’action de la volonté d’un acheteur riche, par exemple, sur une portion du monde extérieur. 11 . peut demander à un industriel quelconque de faire accomplir tel ou tel travail, scier tant de troncs d’arbres, ou même commander à un peintre un tableau. Il n’a pas besoin d’avoir la moindre notion sur les appareils qui vont fonctionner à son service sous la main des ouvriers et la direction du contremaître et de l’industriel, il peut ignorer le nombre d’ouvriers nécessaire à ce travail, il peut ne rien entendre à la peinture. Sa volonté n’en aura pas moins exercé une irrécusable influence et les phénomènes extérieurs vont venir s’adapter à ses idées et à ses désirs comme les phénomènes organiques l’auraient fait s’il avait simplement voulu mettre son pied sur une échelle. Ni l’une ni l’autre de ces actions n’est immédiate. L’une et l’autre supposent au contraire une longue série de phénomènes intermédiaires, qui passent souvent ignorés, coordonnés pour conduire au résultat final (pii les complète et leur donne un sens,
et qui seul est en général expressément et consciemment voulu, lorsqu’il l’est, ce qui n’est pas du tout une règle absolue.
Et ces deux mécanismes sont sujets aux mêmes détraquements. Si l’impulsion n’est pas suffisante, ou si elle ne peut être transmise, si le nerf qui doit relier les centres nerveux aux muscles est détruit, si le muscle lui-même est trop endommagé, la volonté ne peut arriver à se constituer ou bien elle reste impuissante. Et pareillement si l’acheteur n’est pas assez riche ou n’inspire pas une confiance suffisante, ou si le patron auquel il s’adresse ne peut, faute d’argent ou pour s’en être remis à un contremaître incapable, ou pour toute autre raison, se faire obéir de ses ouvriers, ou si quelque accident arrive à l’usine, ou si les ouvriers se mettent en grève, la volonté de l’acheteur ne pourra produire son effet ; elle restera impuissante et inefficace, la coordination des phénomènes ne s’accomplira pas et la fin voulue ne sera pas atteinte ou ne le sera que très incomplètement.
Naturellement celte transmission de notre volonté au monde extérieur est chose relative et variable, comme nous avons toujours vu l’être l’influence de la volonté. Bien souvent elle demeure impuissante et même n’arrive pas à se constituer. Non seulement notre volonté n’aurait aucun effet perceptible sur le cours des astres, mais nous ne pouvons même arriver à vouloir complètement le modifier. De toutes parts les bornes de notre pouvoir nous gênent et se lont parfois cruellement sentir. Même chez les plus privilégiés elles ne sont jamais bien éloignées dans le temps et dans l’espace.
LA VOLONTl
Elles le sont assez, cependant, pour que des différences considérables s’établissent entre les hommes. 11 en est qui sont à peu près impuissants à agir sur les autres ou sur le monde, d’autres, au contraire, ont un pouvoir relativement étendu. Ces différences de pouvoir sont dues en partie à des différences psychologiques et morales qui s’enchevêtrent, se compliquent, réagissent l’une sur l’autre, et que je n’ai pas à étudier longuement ici. Il suffira d’en rappeler quelques-unes. Le courage, la persévérance, la force et la finesse de l’esprit, la solidité des tendances et l’intensité des désirs, la ténacité sont évidemment de bonnes conditions pour que notre volonté puisse rayonner au loin. Il y a aussi à tenir grand compte du prestige personnel où l’analyse retrouverait sans doute quelques-uns des éléments que je viens d’indiquer. Certaines conditions d’ordre social n’ont pas moins d’importance : la richesse, par exemple, aide puissamment notre volonté, et sans elle, celle-ci ne peut, bien souvent, agir ni même naître. Le rang social est encore important. Toutes choses égales d’ailleurs la volonté d’un ministre a plus de portée que celle d’un sous-préfet, celle d’un général que celle d’un sergent, celle d’un patron que celle d’un ouvrier.
Enfin pour que la volonté d’un individu puisse avoir une inlluence lointaine sur la société et sur le monde physique, une condition des plus utiles, en bien des cas indispensable, c’est un certain degré d’organisation sociale. Que l’on pense à la somme énorme de travail, d’inventions, de désirs et d’idées, qui sont coordonnés dans le simple fait d’un minis-
tre faisant télégraphier à un fonctionnaire un ordre dont l’exécution va peut-être amener une émeute et une répression, une guerre et une conquête, et qu’on réfléchisse aussi à l’agencement de rouages sociaux nécessaire pour que de pareils faits soient possibles. L’organisation sociale est nécessaire à la manifestation extérieure de la volonté humaine comme l’organisation physio-psychologique est nécessaire à sa manifestation interne.
Si l’on se laisse aller à suivre les analogies réelles, et mêmes profondes, je crois, qui rapprochent notre action sur nos idées, nos sentiments et nos organes, et notre action sur les autres êtres vivants et sur le monde extérieur, nous arrivons à concevoir la société humaine d’abord et ensuite le monde entier comme une sorte de prolongement de notre personnalité. Prolongement encore informe et mal organisé surtout en ce qui regarde le monde extérieur, qui est en effet bien mal unifié encore par rapport à nous et bien peu soumis à nos désirs, mais sur lequel pourtant nous avons déjà un certain empire qui est allé s’accroissant, autant que nous en pouvons juger, depuis l’apparition de l’homme sur la terre.
On sait que si nous touchons le sol avec une canne, nous sommes portés à localiser la sensation au bout de la canne, comme nous la localisons au bout de nos doigts si nous appuyons un doigt sur la table. La canne est momentanément devenue comme un de nos organes. Mais de même une foule d’objets deviennent en quelque sorte les prolongements de nos membres, et les organes de notre sensibilité. Le fusil du chasseur, surtout si celui-ci saitbien le faire obéir,
s’il tue bien le gibier, devient un peu un élément de sa personne. Et toutes les choses sur lesquelles notre action s’étend, sur lesquelles notre activité peut se déployer librement pour satisfaire nos désirs, ou qui sont les conditions ordinaires de cette activité; nos instruments préférés, nos meubles, notre maison, le pays que nous habitons, tout cela entre dans le système de notre personnalité, notre moi s’y développé à son aise, et sa volonté y est, dans certaines limites, presque aussi puissante que dans notre organisme même, et plus efficace que dans certaines parties de notre organisme. Il se forme ainsi autour de nous une sorte de personnalité extérieure qui a pour limites les bornes de notre influence sur la nature.
A plus forte raison la société humaine peut nous apparaître comme une extension du moi, une extension de chaque moi, c’est-à-dire en somme une sorte d'âme collective composée d’éléments très inégaux en valeur et en importance (la valeur et l’importance n’étant pas toujours proportionnelles). 11 n’est pas d’homme dont la volonté n’exerce quelque influence sur les autres et il en est dont la volonté est souverainement influente, décide de la vie et de la mort de milliers d’individus.
C’est surtout en considérant la société comme un ensemble déjà particulièrement unifié que nous comprenons l’appropriation du monde extérieur à l’homme, l’adaptation de la planète à l’humanité. Nous avons domestiqué les forces naturelles, et utilisé les produits de chaque climat. C’est, un travail collectif qui a mis ainsi sous la dépendance de la
volonté de chacun une partie du monde extérieur dont nous continuons à poursuivre la conquête.
L’homme, l’humanité, la terre, peut-être même l’univers entier, apparaissent ainsi, à certains égards, comme l’ébauche d’un vaste organisme, d’un esprit immense qui se développe peu à peu, qui s’unifie et se systématise. L’homme et les sociétés y sont l’élément le mieux organisé et, à cause de cela, le plus actif et celui qui transforme et s’assimile les autres. Cette vue est sans doute incomplète et, à cause de cela, dangereuse. Elle peut amener à des erreurs philosophiques sur la nature essentielle du monde. Elle est vraie pourtant si on la met à sa place dans un système de conceptions générales, et celte vérité nous suffit ici où je n’ai pas à construire une philosophie. Quoi qu’il en soit d’ailleurs, l’organisation du monde par rapport à l’humanité, malgré tous les progrès accomplis, est bien peu avancée encore, et l’être que fait le monde bien mal unifié. Les limites de notre volonté, si bornée encore, indiquent sur plus d’un point les limites de cette unification.
§ iô. — La volonté obstacle à C action.
Il est enfin un dernier genre de limitation de la volonté dont nous devons dire aussi quelques mots. En certains cas, la volonté est une cause de trouble pour l’activité, c’est en elle-même qu’elle trouve en quelque sorte les obstacles qui l’arrêtent.
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C’est un fait assez connu et chacun peut l’observer. Parfois nous exécutons automatiquement des actes que nous ne pourrions exécuter volontairement avec la même facilité. Si nous venons à réfléchir à ce que nous faisons, à le vouloir au lieu de l’exécuter machinalement, notre activité se trouble, s’embarrasse, parfois s’arrête. Si notre attention se porte sur un sentiment, si nous voulons l’éprouver, en jouir, le sentiment disparaît. Une série d’images s’ébauche dans notre esprit pendant que nous travaillons, elle nous plaît, nous distrait, nous intéresse et peu à peu nous détourne de notre travail. Nous nous décidons alors à nous occuper directement d’elle, nous voulons la faire développer à son aise dans la conscience. Immédiatement, au contraire, les images pâlissent, hésitent, et s’évanouissent, laissant d’autres idées nous distraire. i\l. Souriau a très bien noté ce fait dans sa Théorie de T invention, a nous trouvons le plus souvent, dit-il, nos idées, par digression. Ainsi, au moment où je commençais à écrire cet alinéa, je m’efforçais à trouver des exemples de cette déviation involontaire delà réflexion; et justement je me mis à penser aux rapports de la critique et de l’inspiration, que dans mon plan j’avais rejetés beaucoup plus loin. Ne pouvant me soustraire à cette obsession, je noLai l’idée qui s'imposait à moi, à savoir qu’il était impossible de faire à la critique sa part, et que dans le travail de la composition il ne pouvait y avoir que deux méthodes de développement, l’une rapide et absolument irréfléchie, l’autre tout, à fait réfléchie et très lente. Pour profiter de ces bonnes dispositions, je m’imposai la
tache de suivre cette idée et de penser exclusivement à la valeur de la critique. Mais lorsque j’eus écrit quelques lignes sur ce sujet, j’éprouvai cette sensation particulière qui nous affecte lorsqu’une personne que nous ne voulons pas regarder s’approche de nous. Je sentais revenir les idées que j’avais essayé d’écarter; ma pensée se retournait malgré moi vers mon premier sujet ; et, tout à coup, au moment même où je concentrais le plus fortement mon attention sur l’idée de critique, je prononçai très nettement en moi-même la phrase suivante: « Il faut penser à côté ». Celte phrase s’était si bien formée toute seule et à l’improviste, que je ne la compris qu’après coup, comme il arrive lorsqu’on nous adresse brusquement la parole et que notre pensée est ailleurs. Ainsi l’effort de réflexion que je portais sur l’idée de critique aboutissait à une idée relative aux distractions de l’intelligence, comme tout à l’heure en réfléchissant à ces distractions, je m’étais mis justement à penser à la critique. Je pourrais donner mille exemples de ce genre1. »
On ne peut guère voir d’opposition plus nette entre l’activité automatique et spontanée des éléments psychiques et l’activité voulue ni d’exemple plus frappant de ce trouble que la volonté risque d’apporter aux actes qu’elle devrait faciliter, et qui se produit assez souvent. C’est là un fait très normal et
1. Paul Souriau, Théorie de l’invention, Paris, Hachette, 1 885 , p. 4-6. On trouvera d’autres faits dans une note de M. Lalande, Revue philosophique , mars 1898 ; Sur un effet particulier de l’attention appliquée aux images. On peut voir aussi ma note sur Yattcntion et les images. Revue philosophique, mai 1893.
Paulhan, 2e édit. i3
dont il n’est pas besoin de citer beaucoup d’exemples, on en trouverait dans la production des perceptions et des mouvements, comme dans la vie des images, des idées et des sentiments. Divers états pathologiques nous en montrent aussi un grand nombre. On y voit la volonté rester impuissante où l’automatisme réussit. J’emprunte quelques exemples à M. Grasset : un malade de Brown-Séquard, aphasique à l’état de veille, parlait dans le sommeil chloroformique. Un malade, observé par Dejerine et Luys, a les mouvements volontaires très gênés à droite, « par contre la motilité inconsciente est normale ; lorsque le malade s’anime en parlant, il fait des gestes qu’il ne pouvait pas exécuter comme mouvements volontaires... » Un malade de Friedel Pice avait perdu le mouvement volontaire et conservé le mouvement imitatif. M. Grasset a observé un homme qui dormait les yeux fermés, et ne pouvait fermer ses yeux volontairement, un autre « rentrait automatiquement chez lui pour déjeuner sans se tromper de chemin. Mais si on lui disait : par où allez-vous passer pour rentrer chez vous? s’il essayait de retrouversa route consciemment et volontairement, il se perdait,1 ».
M. Grasset explique ces cas pathologiques par une dissociation ou une rupture de communication entre le centre volontaire et les centres automatiques. Il y a, dans tous les cas, un défaut d’accord entre
i. J. Grasset, Les Maladies de l’orientation et de l’équilibre. Paris, Alcan, 1901, p- 82-84.
LE DOMAINE DE I A VOLONTE
eux, et c’est ce qui se passe aussi dans les cas analogues que présente l’état normal.
C’est un exemple de plus de l’état incohérent, de l’état d’ébauche qui est celui de l’homme. Notre volonté eslsouvent maladroite. Ellecompliquelespliénomènes, ce qui est déjà une difficulté qu’elle apporte à leur accomplissement. Le phénomène automatique s’effectue d’une façon relativement simple, avec un nombre d’éléments en jeu relativement peu élevé. La volonté, qui suppose l’intervention du moi , et d’un assez grand nombre de tendances, d’idées et de désirs, vient singulièrement en augmenter le nombre et rendre l’opération plus complexe. Le jeu de quelques éléments psychiques, idées ou images, pouvait s’eflecuer très régulièrement et se voit troublé par les renforts nouveaux qu’amène la volonté, surtout si l’on tient compte de ce que les phénomènes volontaires sont en eux-mêmes des phénomènes dont la coordination, si elle doit déjà être assez avancée, est plus imparfaite cependant que celle des phénomènes automatiques. Aussi remarque-t-on généralement cette impuissance spéciale de la volonté dans les cas où l’action volontaire (impulsion ou attention) tend à se substituer à l’action automatique et spontanée des phénomènes. Des enfants qui jouent entre eux suffisamment bien s’arrêtent, hésitent ou tâtonnent si des parents âgés viennent se mêler à leurs jeux, leur donner des conseils et les diriger. De même des éléments psychiques, qui accomplissaient passablement leur besogne sont gênés par l’intervention de la volition et du cortège de phénomènes qui la représente et qui vient s’imposer à eux.
Ainsi nous constatons partout les limites de notre volonté et ses imperfections, et aussi son influence et son empire.
11 ne faut pas s’imaginer que, dans son domaine même, elle soit toujours active. Les éléments psychiques qui lui sont le plus soumis travaillent d’ordinaire et agissent sans elle. L’automatisme tient une place extrêmement importante dans notre vie intellectuelle, comme dans notre vie affective, et aussi dans notre vie active. Si la volonté, sous ses formes affaiblies, à dose, pour ainsi dire, infinitésimale se retrouve partout ou à peu près partout, ses formes les plus caractérisées, les plus éloignées de l’automatisme sont relativement très rares. Elles constituent des crises exceptionnelles, la' vie ordinaire se fait sans elles et se fait d’autant mieux qu’elles n’interviennent pas.
D’autre part, comme nous avons pu nous en assurer dans tous les ordres de faits que nous avons examinés, le domaine de la volonté est essentiellement variable. Il varie d’une personne à l’autre, il varie, chez une même personne, selon les moments, il varie
vieillesse. Il varie non seulement avec le développement total de l’individu, mais aussi avec le développement particulier de chaque tendance qui passe, en général, et en considérant abstraitement les choses, d’un état où la volonté est relativement impuissante par suite d’un défaut de coordination, à
un état mieux coordonné dans lequel le pouvoir de la volonté s’affirme et se développe pour aboutir à un état d’automatisme où la volonté redevient impuissante à cause de l’excès de coordination. Toutes les tendances ne présentent pas, et il s’en faut de beaucoup^ la série de ces états, il en est beaucoup qui s’arrêtent dans un degré du premier ou du second stade ou qui ne s’arrêtent guère au troisième et se dissocient plus ou moins. Leurs éléments s’engagent alors, ou même auparavant, dans de nouvelles tendances et commencent de nouvelles évolutions. La vie de l’esprit, à cause des mille complications dans lesquelles entrent les éléments, ne prend pas bien souvent de formes régulières.
C’est l’extension, le développement du domaine de la volonté que nous allons étudier à présent. L’esprit y emploie des moyens parfois singuliers et des ressources intéressantes à analyser.