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CHAPITRE IX

§ i. — L 'élargissement du domaine de la volonté.

La volonté agrandit continuellement son domaine de certains côtés, en même temps qu’elle le laisse diminuer sur d’autres points. Elle conquiert des actes, des idées, jadis purement automatiques, mais aussi l’automatisme gagne d’autre part sur elle, et des actes volontaires deviennent instinctifs et parfois inconscients.

La formation et l’élargissement de la volonté s’opèrent de plusieurs manières, plus ou moins régulières, et nous y voyons encore intervenir, plus ou moins selon les cas, l’automatisme et la volonté. Parfois l’extension du domaine de la volonté se fait spontanément pour ainsi dire, par des associations non voulues de phénomènes, souvent aussi c’est une vol i lion qui rattache les uns aux autres les faits psychiques dont l’union va permettre au pouvoir personnel de s’exercer sur un plus grand nombre d’éléments psy-

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chiques. En général, d’ailleurs, l’automatisme et la volonté y ont chacun leur part, et ces parts s’enchevêtrent et se compliquent singulièrement, comme dans toute une bonne partie de notre vie mentale.

On ne fait volontairement, a-t-on dit, que ce qu’on a déjà fait sans le vouloir. En un sens le mot est exact. Il ne l’est pas absolument et l’affirmation contraire est presque aussi vraie. Il arrive assez souvent qu’on fait volontairement des choses qu’on n’aurait jamais pu faire automatiquement. Mais si l’on entend que les actes élémentaires qui constituent un acte de volonté sont généralement automatiques ou l’ont été, et que la volonté résulte souvent d’un choix fait par l’esprit parmi des phénomènes dus à l’activité spontanée, je crois qu’il est impossible de ne pas reconnaître la vérité de cette proposition.

Parmi nos façons d’agir, de parler, de raisonner, de penser, il en est qui conviennent plus que d’autres à nos sentiments, à nos croyances, à l’ensemble de notre personnalité. Souvent c’est seulement après coup que nous nous en apercevons. Mais alors, par une association systématique bien naturelle et généralement spontanée, les désirs conscients et les éléments déjà organisés du moi, qui en a profité, s’associent à elles et deviennent capables de les faire revivre, de les susciter de nouveau quand il le faudra. A mesure qu elles s’associent ainsi à un plus grand nombre d’éléments du moi, et quelles entrent de plus en plus dans le système formé par le moi, elles sont par cela même de plus en plus soumises au pouvoir personnel qui n’est que l’expression de la vie consciente systématique du moi.

Pareillement, il est des façons de parler, de raisonner, de penser qui conviennent moins que d’autres à nos sentiments, à nos croyances, à l’ensemble de notre personnalité, qui les choquent, les froissent, ou même les mettent en danger. Et le même processus se reproduit, mais en sens inverse. En blessant notre personnalité, elles l’excitent autant que celles qui s’harmonisent avec elles et elles tendent aussi bien à éveiller l’activité de ses éléments. De là un travail, souvent spontané, parfois volontaire, pour arriver à exercer sur elles une influence, non plus d’évocation cette fois, mais d’arrêt.

C’est là ce qu’on trouve au fond de tous les développements réguliers du pouvoir personnel. À mesure que le moi se forme, que la personnalité se développe, beaucoup de tendances, d’abord instinctives, sont peu à peu volontairement utilisées, ou volontairement enrayées, et volontairement coordonnées. Elles se mettent de plus en plus en harmonie, elles se systématisent de plus en plus avec l’ensemble des tendances déjà organisées, c’est-à-dire qu’elles dépendent de plus en plus, dans leurs manifestations et dans leurs inhibitions de ce système déjà formé. Et, à vrai dire, il ne faut pas considérer la formation du moi comme une chose absolument distincte de cette coordination progressive. Car cette coordination progressive constitue essentiellement, pourune bonne part, la formation même de notre personnalité. Le moi se fait lui-même par bien des moyens divers et, en particulier, par des actes successifs de volonté, comme nous avons eu occasion de le remarquer déjà, qui le développent, qui l’organisent et

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qui, par son développement présent, préparent son développement futur.

§ 2. — Enfants et adultes.

L’activité de l’enfant, au début de la vie, son activité physique et morale, est automatique et réflexe. Il remue beaucoup au hasard des impulsions, et il sent, il voit, il touche, comme il remue. Peu à peu cette activité se régularise et se systématise, des rudiments de volonté deviennent appréciables, des systèmes de tendances peuvent en mettre d’autres en activité, provoquer des mouvements utiles et voulus, utiliser les données de l’automatisme et de l’activité réflexe, et en même temps arrêter au besoin et coordonner cette activité, introduire un certain ordre dans le chaos des impressions et des impulsions. L’automatisme même travaille pour préparer l’empire du pouvoir personnel1.

Mais tout en étant très différentes en apparence, les choses, au lond, ne se passent guère autrement chez les adolescents ou chez les adultes. Tout au moins et pour autant qu’on peut juger de l’état mental chez des enfants, le procédé essentiel paraît bien être, dans tous les cas, le même. Nous avons

i. Voir les ouvrages de Bernard Pérez. La psychologie de l’enfant, les trois premières années. L’enfant de trois à sept ans. Paris, Alcan. Pkeykr, L’âme de l’enfant, trad. française de H. de Varigny. Paris, Alcan, 1887, et la note de Taine, sur l’acquisition du langage par les enfants, à la fin du premier volume de l 'Intelligence. Paris. Hachette, i883, t\c éd., etc.

un cas de F extension de l’empire du pouvoir personnel lorsque l’on fait, par exemple, remarquer à un entant, dont la personnalité est déjà bien formée, ou à un adulte, un tic, une habitude singulière ou nuisible dont il n’avait pour ainsi dire pas connaissance, qui était devenue chez lui automatique, ou encore lorsqu’il la remarque lui-même, à la suite de quelque contrariété, de quelque moquerie, et qu’il se met alors à tâcher de la soumettre à sa volonté. Parfois il lui faut lutter assez vivement, et s'il est étourdi, insouciant, si son pouvoir personnel n'est pas déjà exercé il peut échouer dans la lutte et laisser se continuer l’habitude vicieuse. 11 peut même l’oublier, n’y plus prendre garde jusqu'à une nouvelle expérience pénible.

Une grande partie de l’éducation que nous recevons dans notre enfance de nos parents et de nos professeurs et que nous continuons à recevoir plus tard, moins officiellement, mais d’une façon encore efficace, des gens avec qui nous sommes en relation et des événements de notre vie, consiste ainsi à nous rendre maîtres d’une immense quantité d’actions, d’idées et d’impressions spontanées. Nous apprenons à les susciter quand il faut, à les enrayer à l'occasion, à les corriger, à les débarrasser de leurs éléments parasites ou nuisibles. C’est ainsi que nous nous adaptons à des circonstances nouvelles, que nous apprenons à danser ou à chanter, à nous tenir convenablement dans le monde, à faire des thèmes et des versions à parler des langues étrangères, même à penser, à réfléchir. Chaque nouvelle acquisition est une combinaison nouvelle d'automatismes

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préexistants et donne aussi la possibilité de régulariser ou d’enrayer le jeu des éléments psychiques qui agissaient auparavant en dehors du pouvoir personnel ou contre lui. Chacune est une discipline nouvelle imposée par le moi à des éléments psychiques plus libres jusque-là, et l’annexion au domaine du pouvoir personnel d’un domaine nouveau : actes, idées, etc., qui n’existait pas auparavant et que nous créons avec des éléments que nous trouvons en nous ou qui existait déjà, mais qui jouissait alors d’une activité plus indépendante.

Ce travail se poursuit tant que notre personnalité évolue, il diminue à mesure qu’elle se fixe pour reprendre plus tard si les circonstances l’exigent et si notre esprit a conservé assez de souplesse pour l’accomplir. Je n’en donne ici que le schéma. Il est très varié dans la vie, tout coupé de luttes et de repos, de victoires et de défaites, de progrès et de reculs, interrompu parfois sur un point pendant de longues périodes pour se concentrer sur quelques autres. Il se complique de toutes façons par l’intervention de l’imitation sous toutes ses formes, de la suggestion, de l’automatisme et de la volonté, par l’activité variable et sans cesse renouvelée des idées et des sentiments. Mais il n’est pas utile d’entrer ici dans tous les détails et d’ailleurs, chacun peut s’en faire une idée assez exacte par sa propre expérience et par ses observations.

Ce travail est plus ou moins compensé par une opération inverse : le passage de la volonté à l’automatisme et le recul, sur certains points définitif, du pouvoir personnel. Nous avons eu déjà l’occasion

de parler de cette transformation. A mesure qu’une fonction s’accomplit plus régulièrement dans les conditions voulues, le moi intervient, toutes choses égales d’ailleurs, de moins en moins. Les associations de cette fonction, avec beaucoup d’éléments de la personnalité, se relâchent et se dissolvent. Elles sont remplacées par d’autres si l’état d’activité de l’esprit l’exige et le permet. Il y a, en effet, une grande concurrence entre les phénomènes psychiques et, comme l’avait remarqué Taine il y a longtemps déjà, la sélection naturelle s’applique continuellement dans le domaine de l’esprit. D’ailleurs à mesure qu’un acte est plus systématisé, l’excitation qu’il apporte est moins vive, et peu à peu, bien des idées, des impressions, des sentiments, qu’il éveillait tout d’abord, s’atténuent et disparaissent. Peu à peu le nombre des éléments mis en jeu diminue, l’acte finit par s’accomplir de lui-même quand il le faut, comme le travail qu’un ouvrier, une fois son apprentissage fini et ses habitudes prises, peut faire spontanément et sans direction active. Et il peut se faire que le moi, l’ayant négligé, s’étant pour ainsi dire fié à lui, perde une bonne part de son influence, et, plus tard, éprouve de grandes difficultés s’il se trouve avoir besoin de changer quelque chose à cette activité qu il forma jadis, mais qui est maintenant devenue automatique et qui fonctionne sans son intervention.

On en a souvent des exemples dans la vie pratique. Il faut aux élèves des efforts, des actes de volonté répétés, pour prendre certaines habitudes d’esprit, puis ces habitudes s’organisent, l'intelligence, les idées obéissent à la volonté, mais ces habitudes plus

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lard finissent par devenir inconscientes cl tyranniques, elles ont acquis une organisation qui leur permet d’agir sans une intervention expresse de la volonté, et, enfin, si, les circonstances changeant, la volonté vient à changer aussi, elle éprouve de grandes difficultés à briser ce qu’elle a créé elle-même ou à le transformer. Il n’est nullement rare de voir des gens victimes d’habitudes qu’ils ont volontairement prises, acquises meme par des efforts de volonté, et dont ils ne peuvent pas se débarrasser plus tard, parce qu’elles sont devenues automatiques et fonctionnent en dehors de l'exercice du pouvoir personnel.

§ 3. — Les moyens indirects du pouvoir personnel.

Le pouvoir personnel n’étend pas son domaine seulement par des moyens réguliers et directs. Bien des faits internes resteraient en dehors de ses prises sur lesquels il est nécessaire qu’il agisse. Alors nous employons, pour le suppléer, des moyens plus indirects et détournés, des sortes de « trucs ». Parfois il il ne s’agit que d’une volition à déterminer accidentellement, parfois au contraire il s’agit d’une annexion durable à déterminer, il faut mettre tout un mécanisme mental ou moteur resté jusqu’ici assez indépendant, dans la dépendance du moi et à la disposition du pouvoir personnel qui disposera de lui désormais.

Tous les cas peuvent se présenter, les uns très simples, les autres très compliqués, selon qu’il faut agir sur des éléments psychiques plus ou moins indépendants, et, pour employer une métaphore, plus

ou moins éloignés du centre du moi, et éloignés d’une façon plus ou moins durable. Tandis, en effet, que quelques éléments psychiques, et une bonne partie des fonctions organiques restent naturellement d’une façon constante en dehors des prises du moi, il en est d’autres qui tantôt obéissent à notre volonté et tantôt restent indépendants, selon les circonstances et aussi selon nos dispositions morales. 11 est des jours de paresse, où nous ne pouvons presque rien sur nous-mêmes et des jours d’enthousiasme où tout nous semble facile. Mais j’ai déjà suffisamment indiqué, à plusieurs reprises, les variations incessantes des limites de l’empire du pouvoir personnel.

Pour les étendre, soit momentanément, soit d une manière durable, nous pouvons ou bien agir sur les éléments psychiques, trouver des combinaisons ingénieuses qui nous permettent de relier ceux de ces éléments que nous ne pouvons atteindre d’une façon plus directe, à d’autres sur lesquels nous influons facilement ou de profiter de leurs relations naturelles, ou bien agir sur le pouvoir personnel, sur le moi en général, sur l’organisme entier de façon à exalter sa puissance soit par une excitation momentanée, soit par u n accroissement permanent de notre vigueur physique ou morale. Nous pouvons encore combiner les deux sortes de moyens. Parmi ceux de la première catégorie signalons tout de suite, pour fixer les idées par des exemples concrets, l’action exercée sur les battements du cœur ou sur la pupille par un exercice approprié de l’imagination, et parmi ceux de le seconde catégorie, l’excitation obtenue par l’alcool ou par une exhortation morale.

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§4. — Combinaisons de phénomènes. L'intermédiaire ejjicace.

Souvent les phénomènes sur lesquels nous ne pouvons pas agir directement sont associés à des phénomènes sur lesquels nous agissons selon notre gré, ou bien peuvent leur être associés par des combinaisons qu’il dépend de nous de produire. Parfois encore le phénomène intermédiaire entre le pouvoir personnel et l’élément automatique relativement indépendant ne peut pas être suscité à volonté, mais il se présente de lui-même dans certaines circonstances, et nous pouvons l’utiliser.

Gomme j’ai eu déjà l’occasion de le faire remarquer, celte action indirecte 11e diffère pas essentiellement de ce que nous considérons comme Faction directe de la volonté. Si elle se régularisait, devenait fréquente et automatique de manière que nous puissions ne plus apercevoir les intermédiaires, elle nous apparaîtrait, à son tour, comme immédiate et directe. L’influence de la synthèse volitive se transmet de proche en proche, éveillant d’abord les phénomènes les plus étroitement reliés à ceux qui la constituent, et ces phénomènes à leur tour en éveillent d’autres et ainsi de suite, de façon que l’ensemble de ces opérations garde toujours la même direction générale et la même orientation. Il est bien difficile d’assigner un rang à chaque phénomène qui se produit, mais il n’y a pas de différence notable entre celui qui figure au commencement de la série et celui qui se trouve vers la fin.

Par des intermediaires bien choisis ou qui se présentent naturellement à nous dans certains cas et que nous nous bornons à utiliser, le pouvoir personnel peut s’étendre et s’élargir singulièrement, si nous sommes assez intelligents pour remarquer la nature de ces intermédiaires, et assez adroits pour nous en servir. Ici encore, il est bien évident que la moindre observation nous révèle des différences considérables entre les individus.

Nous pouvons agir ainsi, par des procédés indirects, sur nos idées, sur nos sentiments, sur notre conduite et même sur nos fonctions organiques, et nous recourons soit instinctivement, soit volontairement à ces procédés, quand l’automatisme direct et le pouvoir personnel restent impuissants.

Sur nos idées nous exerçons souvent une action indirecte au moyen de l’attention. Sans doute cette action n’est pas toujours très indirecte. Il nous est possible, bien souvent, de porter notre attention sur un objet, sur une idée, sans avoir recours à des procédés détournés, en utilisant simplement nos sentiments permanents, dont la pression, d’ailleurs, est souvent la cause ou au moins une des conditions de la volition qui les utilise. Par exemple je puis, en général, prendre un livre et, dans une certaine mesure, lire attentivement au moins un moment.

Mais souvent aussi la volonté ne dispose pas de forces sullisantes. On aurait quelque désir de s'appliquer à une lecture, à un travail et l'on ne peut le faire. L’impulsion affective fait défaut, les sentiments qui poussent à l’attention sont trop faibles, ou les éléments du moi sont trop peu disciplinés pour se

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coordonner à la moindre velléité. Alors sc produisent les combinaisons que M. Ribot a signalées. Elles font profiter l’attention volontaire de la force fournie par un sentiment puissant qui vient se combiner avec celui qui nous poussait déjà, sans y réussir, à être attentifs. On peut, soit chez soi-même, soit chez d’autres, tâcher de susciter des associations utiles, de trouver l’intermédiaire efficace qui unira le moi irrésolu ou impuissant à l’acte auquel on désire le décider. « Un enfant refuse d’apprendre à lire ; il est incapable de tenir son esprit fixé sur des lettres sans attrait pour lui ; mais il contemple avec avidité les images contenues dans un livre. « Que représentent ces images? » Le père répond : « Quand tu sauras lire, le livre te l’apprendra. » Après plusieurs colloques de ce genre, l’enfant se résigne, se met d’abord mollement à la tâche, puis s’habitue et finalement montre une ardeur qui a besoin d’être modérée. « Voilà un cas de genèse de l’attention volontaire. Il a fallu greffer sur un désir naturel et direct un désir artificiel et indirect. La lecture est une opération qui n’a pas d’attrait immédiat, mais elle a un attrait comme moyen, un attrait d’emprunt ; cela suffit : l’enfant est pris dans un rouage ; le premier pas est fait f »

Cette action exercée sur les idées nous la retrouvons sous bien des formes différentes, et même je crois qu’on peut la retrouver dans tous les domaines de l’intelligence. La recherche du moyen, de l’in-

i. Ribot, Psychologie de l’attention, 5i-02.

terniédiaire efficace est une des grandes occupations de l’homme.

La volonté de nous faire des idées justes sur un sujet donné, d’acquérir des connaissances capables de diriger notre conduite implique bien souvent la recherche de ce moyen, de cet intermédiaire efficace que nous venons de voir apparaître sous une forme assez simple et assez particulière. Lassons à l’extrême opposé, considérons-le sous une forme très générale. L’homme a toujours voulu se faire des opinions sur l’ensemble des choses, sur le monde et sur ses semblables, mais il voulait en même temps se faire des idées vraies, capables de lui donner une bonne direction, de lui faire prévoir l’expérience future, et de le mettre à même de s’y adapter. Depuis* les conceptions rudimentaires du fétichiste jusqu’aux théologies les plus savantes, depuis les réflexions naïves du sauvage préhistorique jusqu’aux plus subtiles métaphysiques, toutes nos idées philosophiques et religieuses sont des manifestations de ce besoin, dans lesquelles la volonté a joué son rôle. Mais maintenant la conception scientifique du monde et de la connaissance, l’idée d’une méthode expérimentale rigoureuse, et, si l’on veut, l’effort pour remplacer 1’ « état théologique » et 1’ « état métaphysique » par F « état positif », n’est qu’une tentative pour trouver un intermédiaire nouveau et efficace afin de relier notre désir de conceptions générales vraies avec l’ensemble de notre activité mentale et de créer enfin ces conceptions générales que l’on juge avoir été vainement cherchées par d’autres moyens. Notre pouvoir personnel ne peut créer directement ces

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idées, encore à peine ébauchées el qui ne peuvent être amenées à l’existence définie par un simple aete de réflexion. Il faut trouver le moyen de rendre notre volonté efficace, le moyen c’est, d’après la philosophie positive (dont je n’ai pas ici à discuter le fond et que je ne prends que comme exemple psychologique) de l’appliquer à d’autres objets, plus ou moins aisément accessibles, de suivre des méthodes déterminées, d’éviter au contraire certains procédés déjà vainement employés, et d’arriver ainsi peu à peu à ce que la volonté ne peut nous faire atteindre d’emblée et directement.

Ce n’est pas, bien évidemment, le seul procédé que peut inspirer le désir de la croyance philosophique vraie. On peut même tâcher de suggérer une telle croyance par des moyens tout à fait différents, si l’on pense, par exemple, qu’elle est déjà trouvée et que l’esprit doit l’accepter, non la créer. On peut compter alors sur l’influence de la pratique. Si la volonté seule reste impuissante, la routine, l’activité systématisée dans le sens voulu, sur laquelle notre pouvoir personnel peut plus facilement influer, finira peut-être par la faire triompher. « Vous voulez aller à la foi, disait Pascal dans un passage souvent cité, et vous n'en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez le remède ; apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui suivent ce chemin que vous voudriez suivre, et guérir d’un mal dont, vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en

faisant dire des messes, etc. Naturellement cela vous fera croire et vous abêtira1. » Ce passage a suscité bien des réclamations, et pourtant sous une forme ou sous une autre, rien n’est plus répandu que la méthode invoquée ici par Pascal. Bien souvent, ceux qui remploient le font instinctivement, sans s’en rendre compte, et ne voudraient pas convenir avec eux-mêmes qu’ils y ont recours. Mais, en fait, quand on a besoin d’avoir une opinion, on trouve presque toujours quelque moyen, logique ou illogique, pour l’adopter, pour se laisser convaincre ou pour se faire persuader, pour s’entraîner soi-même ou se laisser entraîner par les autres. Ce qui le prouve, c’est l’accord qui existe assez généralement entre les opinions d’une personne et les exigences de sa position sociale, de son milieu. Cet accord s’établit, souvent, d’une manière à peu près automatique, sans que la volonté ait à intervenir d’une manière appréciable et surtout avec une pleine conscience de son rôle.

§ 5. — Action sur les sentiments.

Comme nous pouvons agir directement ou indirectement sur nos idées ; nous pouvons faire aussi de même à l’égard de nos sentiments. Ici l’action par des moyens détournés s’impose même plus souvent, car, comme nous l’avons vu, notre action directe est bien plus restreinte. (Je prends, bien entendu, le mot « directe » dans un sens relatif.)

i. Pascal, Opuscules et Pensées. Edition Brunschvicg. Paris, Hachette, p. 44 1.

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Aussi l’action sur l’intelligence est-elle pour nous un moyen d’influer indirectement sur nos sentiments en tant que ces sentiments sont liés à de certaines idées ou que nous pouvons en nous attachant à de certaines idées nous empêcher de penser à eux. Nous savons aussi que, en nous plaçant dans certaines conditions extérieures, nous agissons sur nos sentiments d’une manière possible à prévoir et à régler, au moins dans une certaine mesure. Enfin notre activité aussi influence nos sentiments comme nos idées, et elle dépend souvent de nous plus que nos sentiments. Soit que nous voulions renforcer certains sentiments, soit que nous voulions en éliminer ou en affaiblir d’autres, nous avons donc le choix entre un assez grand nombre de moyens d'action, et nous pouvons indirectement étendre, d’une manière parfois considérable, l’influence de notre pouvoir personnel.

Je rappellerai simplement quelques-uns des procédés très souvent mis en usage. Pour se distraire d'un chagrin ou cl’un souci que la volonté seule ne pourrait suffisamment affaiblir par son influence directe, on voyage. Les perceptions nouvelles, les idées qu’elles font naître, les sentiments qu’elles nous inspirent sont de puissantes distractions. Inversement, pour renforcer un sentiment que l’on veut développer mais sur lequel la volition simple ne peut guère agir, on se place dans des conditions extérieures spéciales, on s’isole, on évite les distractions, on prévient ou on inhibe toutes les excitations qui lui seraient hostiles, on s’entoure de personnes et d’objets susceptibles de le faire grandir, pour une raison ou pour une autre, quelquefois même par l’opposition et le

contraste. On recherche les « souvenirs », on s’entraîne l’imagination.

Parfois encore on se suggère dans la mesure du possible le sentiment désiré, ouïe « contre-sentiment » voulu, on agit comme si l’on était tel qu’on veut être et cette suggestion par l’acte est parfois aussi puissante sur le sentiment que sur l’intelligence. (11 est vrai que parfois aussi on aboutit simplement à une irrésistible réaction.) Après avoir fait une chose avec répugnance on arrive à la faire avec goût, on est assez facilement entraîné à sentir selon la direction dans laquelle on a agi. L’action, si influente sur les opinions, ne reste pas sans effets sur les sentiments qui les accompagnent.

§ 6. — Exercice de la volonté.

On s’entraîne aussi à vouloir. Caria volonté même n’est pas toujours aisément soumise par le pouvoir personnel. Il est bien des gens qui ne peuvent pas vouloir alors qu’ils en auraient envie, il leur faut de l’exercice et de l’entraînement. Et l’on s’habitue aussi à agir. Arriver à faire des choses qui nous répugnent est parfois une conquête qui donne beancoup de peine au pouvoir personnel. On y arrive aussi par des moyens indirects ou semblables à ceux que nous avons eu déjà l’occasion d'invoquer. C’est, en empruntant la force d’un sentiment puissant qu’on peut surmonter l’aversion que nous inspire un acte, mais si cela se fait parfois automatiquement, spontanément, ce n’est pas toujours le cas. 11 nous faut

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souvent faire effort, vouloir énergiquement pour bien associer l’idée de l’acte à commettre avec le sentiment qui doit la faire triompher. On se décide ainsi parfois à un sacrifice pénible à force de se représenter les avantages que peut en retirer une personne qu’on aime, si ce sentiment d’affection est très fort. On arrive à vouloir supporter l’amputation d’un membre pour conserver la vie, à faire une démarche pénible à cause du profit qu’on espère en tirer. La volonté intervient souvent ici pour bien mettre en rapport la tendance sur laquelle elle s’appuiera, d’une part avec l’idée de l’acte qu’elle doit favoriser, et, d’autre part, par la même occasion, avec la tendance, l’impression qu’elle doit combattre. Elle arrive ainsi, comme dans le cas de l’attention, à rendre possible indirectement ce qu’elle était incapable de faire d’ellemême, par son action directe, sans moyens détournés, et, pour ainsi dire, sans stratagème.

Une fois que cette conquête a été faite, elle peut se répéter, devenir habituelle et l’empire du pouvoir personnel s’est élargi à l’avantage de la systématisation générale de l’esprit. On peut arriver ainsi, en s’y appliquant méthodiquement si l’on est surtout persévérant, et parfois assez vite si l’on a beaucoup de souplesse d’esprit et quelques sentiments directeurs très forts, à « se posséder » vraiment, à être « maître de soi », à se servir à son gré et selon le besoin qu’on en a de ses facultés, de ses idées, de ses sentiments, de son activité motrice, à réaliser enfin, mais jamais complètement, le portrait idéal et flatté que donnaient les spiritualistes du pouvoir personnel de l’homme et que j’ai déjà cité.

^ 7- — Les fonctions organiques. Actions directes et

indirectes.

Celle domination du pouvoir personnel peut s’étendre jusque sur les fonctions organiques qui échappent le plus à notre volonté. L’importance de celle action n’est grande que lorsqu’elle est indirecte, et elle n’a pas encore atteint autant de précision qu’on voudrait et qu’il le faudrait pour être tout à fait utile.

Il est un certain nombre d’actions indirectes qui n’ont pas une grande importance. On peut par exemple, en courant, augmenter le nombre de battements du cœur. Certaines personnes arrivent aussi, par l’imagination, à contracter ou à dilater leur pupille. Le P1' Beer, de Bonn, opérait, dit-on, de la manière suivante: lorsqu’il pensait à un lieu obscur, sa pupille se dilatait, elle se contractait, au contraire, s’il pensait à un espace lumineux. Un auteur cite plusieurs personnes qui pouvaient, suivant la direction de leurs idées, dilater la pupille, il n’en avait avait trouvé aucune qui pût la contracter1.

D’autres actions indirectes sont si évidentes qu’il n’y aurait aucune utilité à en parler longuement. De ce nombre est par exemple l’action qu’on exerce sur l’estomac en mangeant, sur la respiration et sur la composition de notre sang en recherchant un air pur.

Ce sont pourtant des remarques comme celles-là, convenablement multipliées, étendues, analysées, variées, qui sont à la base de l’hygiène et de la méde-

i. Voir IIack Tukiî, ouvr. cité. Tract, française, 3o2-3o3.

l’extension du domaine DE LA VOLONTÉ 24 I

cine. Et l’hygiène et la médecine constituent les deux grands groupes de moyens objectifs par lesquels nous soumettons indirectement à notre pouvoir personnel, bien imparfaitement encore, à la vérité, le jeu de nos organes. Par elles le domaine de notre volonté s’accroît largement. Elles nous fournissent souvent cet intermédiaire efficace dont nous avons vu la nécessité et suppléent à l’impuissance de notre volonté tentant d’agir directement sur nos organes. /Vu moins viennent-elles augmenter et fortifier son action, car il semble bien que celle-ci ne soit pas nulle et que la ferme volonté de se bien porter ou de guérir n’est pas sans exercer quelque influence favorable sur le jeu de nos fonctions organiques, par l’intermédiaire, sans doute, de l’idée et du désir.

A chaque expérience nouvelle qui nous montre l’effet d’un remède, à chaque découverte de l’hygiène ou de la thérapeutique, notre pouvoir personnel étend son domaine. Seulement il faut bien remarquer que le phénomène, ici, est plutôt social que psychologique, à cause de la division du travail social et de la spécialisation des fonctions. Ce sont ceux qui connaissent la science qui ont directement la parcelle de pouvoir qu’elles donnent. Les autres en profitent indirectement. Au point de vue individuel, c’est simplement une complication de plus. Le premier venu ne peut agir sur ses organes, pour suppléer la volonté impuissante, qu’en voulant aller consulter un hygiéniste, un médecin, et, ensuite en voulant suivre ses conseils et employer les moyens qui lui ont été recommandés.

Paulhan, 2e édit. i4

L’auto-suggestion nous donne un moyen un peu plus direct pour soumettre au pouvoir personnel soit nos sentiments soit même nos fonctions organiques. Elle utilise rinlluençe naturelle des idées qui sont, ici, l’intermédiaire elïicace. M. le I)1' Paul-Émile Lévy qui a étudié l’emploi thérapeutique de l’autosuggestion insiste sur ce que l’auto- suggestion ne demande pas (ou rarement) de tension de ia volonté, d’effort volontaire, au moins sous forme de tension brusque. L’effort doit être plus lent, graduel, moins senti. « Le « je veux » est même nuisible car il implique un désir et, par conséquent, la possibilité d’une non réalisation. On ne devra pas dire : « je veux être fort, bien portant, etc. » On usera de l’affirmation pure : « Je suis bien portant, fort, calme, je ne souffre pas, etc. » Même si nous n’y ajoutons pas tout d’abord la moindre loi, ces formules répétées machinalement finiront par amener peu à peu à leur suite l’idée qu’elles représentent. » Puis cette idée se précisera, se rapprochera de l’image et tendra de plus en plus vers sa réalisation. On a obtenu ainsi des modifications de sentiments ou d’habitudes, et aussi la guérison de l’insomnie, la disparition ou la diminution de fatigues, de courbatures, de crampes dans la main ou le mollet, de spasmes des paupières, de maux de tête, de névralgies, de maux de dents, de palpitations, de quintes de toux, de coliques et de constipations1.

i. Dr Paul-Émile Lévy. L’éducation rationnelle de la volonté. Son emploi thérapeutique, 3e éd. Paris, Adcan, 1901.

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La suggestion hypnotique peut utiliser aussi l’influence des idées et des sentiments sur les fonctions organiques. La purgation, la vésication, la brûlure même peuvent être obtenues ainsi sans purgatifs, sans substances vésicantes et sans corps brûlant, mais ici ce n’est pas, en général, le pouvoir personnel de celui dont les fonctions organiques sont modifiées, qui est directement accru, c’est celui de l’hypnotiseur. Le pouvoir personnel du patient, ne s’étend guère que très indirectement, par la possibilité d’aller trouver un hypnotiseur, et de se résigner à suspendre précisément l’exercice ordinaire de ce pouvoir personnel. En revanche le pouvoir personnel de l’hypnotiseur est considérablement augmenté par les procédés qui lui soumettent, d’une manière si frappante, l’esprit, et même l’organisme de l’hypnotisé1.

§ 8. — La conquête du monde extérieur.

Certains spirites ou des adeptes de la théosophie, des sciences occultes, affirment pouvoir agir directement par la volonté sur le monde extérieur. Bien

i. Voir en particulier sur l’hypnotisme et la suggestion : Bernheim, La Suggestion. Paris, Doin, 1886. Binet et Féré, Le Magnétisme animal. Paris, Alcan, 1887. Durand de Gros, Le merveilleux scientifique. Paris, Alcan, 1894. Pierre Janet, L'Automatisme psychologique. Paris, Alcan, 1889. Ch. Richet, L’Homme et l’intelligence. Paris, Alcan, 1 884 - Richer. Eludes cliniques sur la grande hystérie ou hystéro-épilepsie. Paris, Delahaye et Lecrosnier, 1 885 , les ouvrages et travaux de Ciiarcot, Bourru et Burot, Delbcei f, Liégeois, etc.

LA \ OLONTÉ

que les phénomènes décrits par des observateurs sérieux soient quelquefois intéressants et puissent faire naître au moins le doute, je ne m’en occuperai pas ici plus longuement. S’ils existent, ce que je n’ai pas à affirmer ou à nier, ils sont au moins rares et peu utilisés encore. Nos moyens d’action sur le monde matériel sont d’ordinaire beaucoup plus grossiers. L’industrie sous toutes ses formes et la science appliquée nous les procurent. Je n’ai pas à les énumérer, même brièvement. Il me suffit de faire remarquer que chaque nouveau moyen de satisfaire un désir, même un désir que crée, pour ainsi dire, en donnant le moyen de le satisfaire, la nouvelle découverte ou la nouvelle invention, chaque nouveau moyen ajouté à ceux que nous connaissons déjà vient étendre le cercle d’influence de notre volonté sur le monde extérieur. Et chaque connaissance nouvelle est, sinon par elle-même une extension de notre volonté, au moins une condition favorable à cette extension et qui lui est souvent nécessaire. Notre pouvoir personnel tend constamment à être développé par toutes les découvertes des savants et il l’est, en fait, par toutes les applications nouvelles des industriels, des ingénieurs, des médecins, dans l’ordre des sciences physiques et biologiques.

Chaque outil nouveau, chaque instrument qui rend notre activité plus puissante, plus utile, plus précise, est une sorte de nouvel organe apte à manifester notre volonté comme à suggérer ou à réaliser nos idées, à développer et à satisfaire nos désirs. Depuis le couteau de silex des temps préhistoriques jusqu’aux télescopes, aux téléphones et aux télégraphes

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tous les instruments sont une sorte cl1 « humanisation » de la matière destinée à préparer ou à accomplir une humanisation croissante du monde, un prolongement de nos membres qui permet à notre pouvoir personnel de s’étendre toujours plus loin.

Ce pouvoir est aussi transformé et agrandi — ou restreint selon le cas — par les inventions sociales et par leurs applications, par les nouvelles lois, par les règlements administratifs. Il est généralement et en principe agrandi et restreint à la fois, c’est-à-dire régularisé et systématisé quand la loi est bonne, ou le règlement utile. Il est restreint en ce que toute une partie de son activité peut être inhibée, et développé en ce que cette même partie du pouvoir personnel est inhibée aussi chez les autres hommes et que par conséquent son influence chez chacun de nous en est augmentée corrélativement en tant que l’activité, maintenant inhibée, des autres, aurait pu gêner sa propre activité.

De même chaque précepte moral qui s’établit, chaque nouvelle conception de la bonne conduite agit pour augmenter en somme la systématisation générale de l’humanité si elle est juste, ou si du moins elle réalise un progrès sur l’état précédent. Et cela se traduit encore dans l’individu par une régularisation du pouvoir personnel, une augmentation de notre empire sur le monde, sur la société, sur nos semblables (en un sens au moins) et sur nous-mêmes. Toutes les vertus qu’on nous recommande : le courage, la tempérance, la persévérance, la charité, sont les moyens de nous aider ou d’aider les autres, de favoriser notre activité ou celle d’autrui, elles

sont les conditions de manifestation d’un pouvoir personnel supérieur aussi étendu que possible. Mais son extension n’est recommandée que dans la mesure où elle paraît bonne, c’est-à-dire conforme à la manifestation d’un pouvoir personnel supérieur, — celui d’une individualité plus élevée, celui de Dieu, celui de l’humanité en général — si l’on en reconnaît un. L’humanité marche ainsi à la conquête du monde et d’elle-même sans que d’ailleurs nous ayons le droit de compter sur sa pleine réussite. Quoi qu’il en soit d’ailleurs sur ce point, il me suffit d’avoir indiqué le rapport de ces diverses questions générales avec la psychologie de la volonté et je ne puis aborder ici leur étude directe.

§ 9. — Phénomènes pathologiques de substitution.

Les phénomènes pathologiques nous montrent comme les phénomènes normaux ce développement possible du pouvoir personnel, mais dans des cas spéciaux assez intéressants à cause même de leur singularité qui permet parfois de voir plus nettement le mécanisme de leur action.

Un cas assez curieux est celui des suppléances. Quand une maladie met notre volonté dans l’impossibilité d’agir par les moyens qui lui sont habituels elle y supplée par d’autres moyens, comme notre volonté normale trouve des moyens détournés pour influencer des phénomènes qui échappent à sa prise directe.

Par exemple, dans l’amnésie des signes, on voit

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des malades ayant perdu l’usage des images dont ils se servent généralement ou la compréhension de certaines perceptions avoir recours à des substitutions pour remplacer ce qu’ils n’ont plus et conserver, dans une certaine mesure au moins, la direction de leur activité. Un malade atteint de cécité verbale, incapable de lire directement par le secours de la vue comme il y était habitué, arrive à remplacer la vue par le sens musculaire. Tel est le cas de-M. H. P... observé par Charcot : « 11 vient d’écrire son nom, on lui dit de le lire. « Je sais bien, dit-il, que c’est mon nom que j’ai écrit, mais je ne puis plus le lire. » Il vient d’écrire le nom de l’hospice, je l’écris à mon tour sur une autre feuille de papier, et je le lui donne à lire ; il ne peut pas d’abord ; il s’efforce de le faire, et, pendant qu’il se livre à ce travail, nous remarquons qu’avec le bout de son index de la main droite il retrace une à une les lettres qui constituent le mot et arrive, après beaucoup de peine, à dire : « La Salpêtrière... » On lui présente une page imprimée. Il dit immédiatement: « Je lis moins bien l’imprimé que l’écriture, parce que pour l’écriture il m’est, facile de reproduire mentalement la lettre avec la main droite, tandis que c’est beaucoup plus difficile pour les caractères imprimés. » Il ne s’était jamais, en effet, appliqué à tracer avec la main des caractères imprimés, comme le ferait un peintre de lettres. On lui fait lire une ligne en caractères imprimés : le malade met huit minutes à la déchiffre^ et trois minutes seulement à lire la même ligne en lettres cursives. On remarque que toujours, en lisant, le malade trace des caractères dans l’espace avec la

main droite ; on lui met les mains derrière le dos et on lui dit de lire ; on le voit alors tracer les lettres avec l’index sur l’ongle du pouce. Pour lire l’imprimé, il lui est commode d’avoir la plume à la main ; à l’aide de celle-ci, il se livre à des essais qui lui facilitent la besogne1. » On voit très bien dans ce cas la recherche de l’intermédiaire efficace, l’éducation qui se refait par de nouveaux procédés, la conquête tentée par le pouvoir personnel d’un domaine qui lui était soumis et que la maladie vient de lui faire perdre en détruisant les moyens d’action qu’il employait jusque-là et qu’il lui faut remplacer en employant de son mieux les facultés qui lui restent.

On peut faire des remarques analogues à propos de bien d’autres fonctions. Des actes qui s’accomplissaient automatiquement ou peu s’en faut, mais dont l’automatisme obéissait au pouvoir personnel deviennent, par suite d’une maladie, impossibles à reproduire. Il faut alors que les centres supérieurs du cerveau interviennent, que la volonté se tende, et que le pouvoir personnel arrive à remplacer peu à peu les éléments dont l’activité lui fait défaut, a Scbultze a publié en 1882, l’observation et l’autopsie d’un tabétique qui avait été guéri par Erb douze ans avant et chez lequel il trouva cependant la lésion persistante des cordons postérieurs. Donc le tabes guérit cliniquement sans guérir anatomiquement ; donc les cordons postérieurs, restés altérés, ont été suppléés.

i. D1' Bernard. De l’aphasie et de ses diverses formes, p. 84- -Paris, Lib. du Propres médical, i885.

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« Ces faits prouvent que, par la suppléance, non seulement les centres et leurs conducteurs survivants peuvent remplacer ceux qui ont été détruits, mais qu’encore la fonction de ces survivants peut s’accroître dans de fortes proportions et que les conductions qui se faisaient normalement parles organes détruits peuvent arriver à se faire par des organes absolument étrangers à l’exercice normal et physiologique de cette fonction. »

Les faits de ce genre ont été le point de départ du traitement de Frenkel dans l’ataxie, traitement où le rôle du pouvoir personnel se montre bien avec des caractères d’organisation progressive et de tendance à l’extension. « On analyse soigneusement, dit M. Grasset, à qui j'emprunte ces renseignements, les troubles d’incoordination de chaque tabétique, puis on s’efforce de lui faire corriger cette incoordination par la concentration sur l’acte de sa volonté et de son attention. Le malade réapprend à faire lentement, aussi régulièrement que possible et d’une façon réfléchie, les mouvements qu’il ne sait plus faire ou qu’il fait mal. « On est obligé, dit Hirsciiberg, de lui enseigner comment il faut s’y prendre pour s’asseoir, pour se lever, pour se tourner... »

« Evidemment, par l’action cérébrale voulue, on crée ou on met en action un nouveau système de coordination spéciale, chez le tabétique dont la coordination spinale est détruite ou altérée. En somme, comme je le disais dans le travail cité plus haut (1897), « la méthode de Frenkel revient à une rééducation de la moelle par le cerveau. »

« On arrive à rèfaire avec son cerveau les mouve-

ments perdus ; môme, quand le progrès est suffisant, le cerveau qui a tout fait et tout conduit jusque-là peut arriver à s’abstenir au moins par moments ; la suppléance médullaire s’est reconstituée et le tabétique peut recommencer à marcher et à agir automatiquement, sans y penser chaque fois1. » C’est dire que l’on retrouve dans les faits de ce genre l’évolution complète de la volonté depuis l’impuissance anarchique primitive jusqu’à l’automatisme coordonné de la fin en passant par la volonté et le pouvoir personnel, qui garde d’ailleurs son influence.

En certains cas, enfin, nous voyons la volonté se restaurer elle-même en s’exerçant. Le pouvoir personnel se reforme et reprend peu à peu possession d’une partie au moins de son influence perdue, non point en voulant directement cette reprise, mais simplement en se fortifiant par l’exercice, ce qui rapproche ce phénomène de ceux dont je parlerai tout à l’heure et où la synthèse volontaire est obtenue par l’excitation de l’esprit, non par des associations nouvelles et des moyens détournés. M. Pierre Janet a amélioré ainsi l’état d’une malade à idées fixes, suggestible, aboulique, incapable d’attention, agitée et violente dans ses attaques, mais, dans l’intervalle, impuissante à agir. « Elle est depuis fort longtemps incapable de rien faire. Elle est comme un enfant sans décision et sans résistance, n’agissant un peu que sous l’impulsion continuelle des personnes qui l’entourent, et souvent même incapable malgré ses

i. J. Grasset, Les maladies de. l'orientation et de l’équilibre, 280-282.

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efforts de leur obéir. » Son état s’est amélioré par le travail mental, considéré et employé comme « une gymnastique qui accroît par l’exercice la puissance de synthèse mentale, seule capable de s’opposer efficacement à la suggestibilité et aux idées fixes. » L’expérience dut être continuée très longtemps et offrit de grandes difficultés. « D’un côté, dit M. Janet, j’usais de toutes les ressources de la suggestion, qui reprenait ici son rôle, pour contraindre la malade à faire ces travaux ; de l’autre le mari de Justine, qui était un homme fort intelligent et dévoué à cette pauvre femme, a mis une grande patience et une grande habileté à exécuter cette singulière ordonnance médicale.

« Nous avons pu obtenir ainsi d’abord quelques minutes d’attention consciente sans accident, nous avons pu amener la malade à expliquer quelques lignes, à faire une addition, etc. Puis le travail put être prolongé une demi-heure, une heure par jour sans inconvénients. Des anciens souvenirs qui semblaient effacés réapparaissaient tout d’un coup et facilitaient la besogne ; après quelques jours d’efforts infructueux, Justine découvrait tout d’un coup qu’elle savait faire une multiplication. De petites compositions littéraires purent être faites et les leçons, grande merveille, pouvaient être récitées à l’état de veille. » Enfin, plus tard, Justine a acquis quelque instruction, elle peut faire des comptes, déchiffrer quelques morceaux de piano, et « le fait vraiment intéressant, c’est que la plupart des symptômes de l’aboulie se sont profondément modifiés ». L’activité physique et intellectuelle est en grande

partie rétablie ; la malade travaille continuellement dans sa maison, se rend utile et, dans les heures consacrées au travail cérébral, cherche à résoudre des problèmes d’intérêt, tandis qu’autrefois elle ne pouvait pas comprendre trois lignes d’un journal. Les doutes ont disparu, la mémoire est normale et les anesthésies ne peuvent plus être constatées que très rarement. Le champ visuel se rétrécit encore un peu sous l’influence de l’attention, mais beaucoup moins qu’autrefois, et la diplopie n’existe plus. La malade s’aperçoit bien de tous ces changements et s’étonne de se rendre compte des choses qu’elle ne comprenait plus depuis bien des années, elle se sent plus capable d’affection et, de toutes façons, plus heureuse1. » Et ce fait montre quelle quantité et quelle variété de phénomènes se rattachaient à la volonté plus ou moins étroitement et disparaissaient, s’affaiblissaient ou se reproduisaient avec elle et sous son influence.

^ io. — L’excitation du moi et de ses éléments.

Avec les moyens détournés qui permettent de rendre ou de donner à la volonté son pouvoir par la

i. Pierre Janet, Histoire d’une idée fixe in Névroses et idées fixes , t. I, p. 197-198. Voir un autre cas au tome II, p. 33-34- On trouvera aussi au tome I une étude très approfondie sur un cas d’aboulie et d’idées fixes. M. Janet y examine minutieusement une malade et tire de ses observations des idées intéressantes sur le caractère de nouveauté de la synthèse volontaire, sur l’étendue du rôle de la volonté dans la vie mentale.

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recherche, la découverte et l’emploi de l’intermédiaire efficace nous pouvons utiliser aussi d’autres moyens qui exaltent plus directement la volonté, soit momentanément, soit d’une manière durable et augmentent sa puissance en excitant la personnalité ou certains de ses éléments par des moyens parfois moraux et parfois plus spécialement physiologiques, ou encore par l’inhibition de certains éléments (idées ou tendances) qui s’opposent à notre activité.

Les uns et les autres peuvent arriver à augmenter considérablement notre prise sur nous-mêmes, ou, du moins, dans certains cas, nous rendre capables d’un effort particulier que nous désirons faire sans pouvoir y parvenir.

Les secours que nous devons recevoir en pareil cas, nous pouvons les trouver en nou s-même ou les recevoir des autres, et, en ce cas, il est parfois possible de les provoquer volontairement. On y doit avoir assez souvent recours. 11 est assez ordinaire de chercher à s’entraîner en se représentant vivement les conséquences d’une action, en s’excitant de son mieux, en tachant de faire revivre en soi les idées et les sentiments appropriés à l’acte qu'on veut accomplir, et aussi en s’exhortant, en se parlant de son devoir et de sa dignité. La prière est encore, au point de vue psychologique, un moyen de suggestion personnelle qui peut être efficace pour certaines personnes ; elle peut déterminer une excitation spéciale de leur moi, ou de quelques-uns de leurs sentiments, et en même temps distraire l’esprit, inhiber les activités opposées. Pour d’autres un juron sera le coup de fouet qui stimule et décide le départ. Les Pau lh an, a® édit.

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discours, les exhortations, les sermons que l'on recherche ou que Ton subit peuvent agir de façon analogue et augmenter notre force. On peut l’augmenter aussi, en recherchant, selon ce qu’on veut faire, la compagnie de telles ou telles personnes, en entrant dans une église ou dans un théâtre. On peut s’exciter à la vengeance en cherchant la vue de son ennemi, s’exciter à des actes de haine en contemplant le bonheur des autres de façon à ce qu’il vous blesse et vous exaspère, s’entraîner par l’exemple d’autrui et se déterminer au travail en fréquentant des gens qui travaillent. Evidemment de tels moyens ne sont pas toujours bien sûrs; il arrive, surtout aux personnes nerveuses et un peu inquiètes, d’éprouver une vive réaction lorsqu’elles espéraient un entraînement imitatif et de se laisser entraîner lorsqu’elles comptaient sur une réaction. La vue de la joie d’autrui peut désarmer une rancune au lieu de l’exaspérer et la fréquentation de gens qui aiment une distraction peut vous en dégoûter à jamais. En pareille matière, on a beau être avisé on n’est jamais bien certain à l’avance du résultat qu’on poursuit.

Ces procédés, qui peuvent être instinctifs ou très volontairement employés ou même utilisés par hasard, diffèrent de ceux que nous avons étudiés déjà par des caractères aisés à déterminer. Il ne s’agit plus précisément ici de découvrir un intermédiaire efficace, d’effectuer de nouvelles associations, mais simplement de rendre efficaces des associations existant déjà, de renforcer un sentiment assez fort, de faire passer la velléité à l'état de volonté, non point par des

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substitutions de phénomènes, mais en donnant une force plus grande au désir, et aussi en inhibant les désirs opposés qui entravent sa manifestation. Au reste les deux catégories de procédés se mêlent et se combinent souvent, et parfois elles paraissent se confondre. Renforcer un désir c’est peut-être, généralement, lui en adjoindre un autre. Et en certains cas, comme dans la suggestion hypnotique qui aurait pu être indiquée ici, aussi bien que dans le paragraphe précédent, il est parfois difficile d’analyser avec rigueur le phénomène produit et devoir s'il se produit une simple excitation avec les inhibitions corrélatives ou un éveil de désirs nouveaux.

Ce double phénomène d’association systématique et d’inhibition que nous retrouvons partout dans l’esprit est aussi bien net dans les faits qui nous occupent. Il s’agit évidemment de déterminer l’association systématique du désir et de l’acte. Mais il s’agit aussi d’inhiber les tendances, les idées, les impressions qui y font obstacle. Cela, du reste, n'offre pas de difficulté spéciale.

§ il. — Moyens physiologiques.

On peut renforcer un sentiment, et déterminer un acte aussi bien par des excitants physiologiques que par des excitants moraux. D’une manière générale tout ce qui fortifie l’organisme peut devenir une condition favorable à l’exercice de la volonté et à son développement. Ce résultat d’ailleurs n’a rien de fatal et d’absolument régulier. Il est au contraire des

gens qui se possèdent mieux quand l’imminence du mal vient les forcer à réfléchir et leur montre le danger immédiat de n’être pas maîtres d’eux-mêmes, et qui redeviennent impulsifs ou se laissent aller à leurs instincts s’ils se portent bien.

Mais outre ces relations générales qu'ils n’est pas toujours possible de diriger heureusement et de faire tournera bien, il existe des moyens plus spéciaux et plus prompts pour agir sur notre volonté. Un excitant quelconque, un bon repas, un verre de vin, une faible dose d’eau-de-vie, de quinquina, une cigarette, parfois simplement une marche à l’air pur, par un temps frais et beau, même un geste, une interjection peuvent faciliter certains actes. On entend souvent parler des assassins qui boivent pour s’entraîner au crime. Tolstoï prétend qu’une cigarette est très elhcace pour décider un fumeur à un acte qu’il blâme mais qu’il désire accomplir sans en avoir le courage. On peut employer les excitants dans des intentions plus louables ou, du moins, plus indifférentes, s’en servir pour accomplir un acte de courage qui effraye un peu ou inquiète à l’avance, ou bien une corvée quelconque, désagréable, mais à laquelle on désire pourtant ne pas se soustraire. On peut s’en servir pour combattre la lâcheté, la timidité, le respect comme pour se débarrasser de son sens moral. « Au moment d’entrer en scène, dit M. Hartenberg, la plupart des artistes ont un geste familier qui leur sert de point d'appui à la volonté et d’auxiliaire pour se dominer et se contenir. Ainsi M. Paul Mounet crispe nerveusement les doigts et Mme Bartet tend une jambe en arrière, en appuyant sur elle de toutes ses forces.

l’extension du domaine de la volonté ü5“

D’autres prononcent une phrase intérieure, interjection d’encouragement où le mot de Cambronne éclate quelquefois1.» Plusieurs malades, chez qui domine la crainte de la rougeur, boivent pour l’arrêter et la cacher. « Cinq de nos sujets, sur huit hommes, disent Pitres et Régis, se livraient à la boisson dans ce but... cela leur donne plus d’assurance, leur permet d’affronter les regards, de parler et d’agir comme tout le monde... l’un d’eux, s’étant aperçu à vingt et un ans que quand il avait bu il avaitdu toupet comme les autres, se mit à boire de temps en temps de l'alcool et de l’absinthe, comme préservatif de sa rougeur. Et comme il avait remarqué que l’excitant mettait environ vingt minutes à faire son œuvre, il avait soin de boire une petite demi-heure avant d’accomplir les actes qui coûtaient le plus à sa timidité. À ce moment, un peu étourdi, il aurai t parlé, joué la comédie, bravé le monde entier2. »

Si nous analysons un peu le fait de l’excitation de la volonté par des moyens physiques, nous arriverons à une conclusion assez singulière et qui contredit jusqu’à un certain point le fait apparent de l’augmentation du pouvoir personnel. Il est assez connu que l’alcool, ni même le vin ne peuvent être sérieusement recommandés comme un moyen régulier d’éducation du vouloir. D’abord ce n’est qu’à faible dose qu’ils peuvent augmenter convenablement l’activité. Et cela même est contesté. « L’attention ou la

1. IIartenberg. Les timides et la timidité. Paris, Alcan, 1901, 244-245.

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