Cité par IIartenberg. Même ouvrage
volonté dit M. Charles Kiciiet, c’est l’homme même : c’est le moi, qui, étant en pleine possession des ressources dont il dispose, les prend où il veut, quand il veut, pour en faire tel usage qu’il lui plaît. Or dans l’ivresse, même au début, la volonté et l’attention ont disparu. Il n’y a plus que l'imagination et la mémoire, qui, abandonnées à elles-mêmes, sans règles et sans guides, produisent les effets les plus inattendus1. » 11 se pourrait que le premier effet du vin, même s’il doit produire presque immédiatement une dépression, fut une excitation cependant, conformément à une loi bien connue. Mais ce qu’on peut conclure aussi, c’est qu’il faut se méfier de faction des excitants et y regarder d’un peu près.
On voit alors, à mon avis, que l'accroissement, l’excitation du pouvoir personnel, est aussi, en réalité, par un autre côté, un affaiblissement du pouvoir personnel. Il y a une sorte de scission de ce pouvoir. Dans bien des cas, nous sommes en lutte avec nousmême. L’homme qui boit pour commettre une indélicatesse avec plus d’entrain peut exalter son désir et se déterminer à l’acte, mais le pouvoir qu’il acquiert en ce sens est compensé d'un autre côté. Ce qui le retenait, c’était bien aussi son moi, son pouvoir personnel. Ses sentiments d’honnêteté, ses scrupules ne lui appartenaient pas beaucoup moins que les désirs qui le poussaient à n’en pas tenir compte. Leur activité, l’inhibition qu’ils exerçaient sur les mauvais
désirs et l’activité malfaisante étaient aussi contrôlées,
i. Ch. Richet. L’homme et rintellhjence ni. Les poisons de l’intelligence, p. g4.
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et voulues par le moi, elles avaient été souvent déjà sans doute encouragées et soutenues par lui. Sans doute même il regardait comme une des marques les plus sûres de son pouvoir ce veto exercé contre les tendances qu’il blâmait et qu’il regrettait peut-être de trouver en lui. Aujourd’hui, sous l’influence de circonstances particulières, le moi est un peu désorganisé, divisé, il se laisse orienter dans le sens de l’impulsion passionnelle, mais ne peut toutefois échapper à lui-même, à ses propres sentiments. Alors il fait appel à des forces extérieures, l’alcool augmentera peut-être le désir du moment, mais il diminuera le contrôle, et il est bien possible que là s’exerce sa plus grande influence. De la sorte, le moi est obligé de se diviser pour agir, de renoncer à une partie de son pouvoir pour rendre efficace la velléité et peutêtre, en somme, de se diminuer notablement pour s’exercer maintenant dans le sens désiré.
Mais ceci est, dans une certaine mesure, indépendant du caractère de moralité et d’immoralité des deux actes. Celui qui arriverait, en s’excitant artificiellement, à s’entraîner à une action louable et désintéressée dont il aura plus tard à supporter les conséquences se trouverait exactement dans le même cas. Lui aussi devrait renoncer à toute une partie de son empire sur lui-même. Il ne pourrait plus régler, comme il le voudrait, la satisfaction de ses désirs, et deviendrait la victime de sa bonne action. Le contrôle exercé jusqu'ici par des sentiments égoïstes va se trouver affaibli ou ruiné, le moi sera peut-être désorganisé dans une assez large mesure et le pouvoir personnel définitivement affaibli, pour être remplacé
par une certaine incohérence des tendances et des désirs. Il n’est pas douteux que beaucoup de bonnes actions qu’on loue fort ne sont accomplies ainsi que par un défaut de contrôle. Si l’on en pouvait mesurer facilement les conséquences, souvent elles ne se feraient pas. La réflexion qui rend prudent rend parfois aussi moins généreux. Si ce n’est pas un verre de vin qui détermine l’acte, ce peut être une impulsion soudaine, l’envahissement de la conscience par un brusque sentiment qu’inspire la vue d’une infortune ou un malheur personnel.
Au reste ce cas est moins à espérer peut-être que le cas inverse n’est à craindre. C’est que la possession de soi est une chose que nous regardons comme morale et que bien souvent les appétits que déchaîne la surprise du sentiment ou l’excitation artificielle, les tendances élémentaires automatiques qui sont ainsi délivrées, ne sont rien moins que recommandables. Seulement rien n’est absolu en ceci. Parfois le premier mouvement, le mouvement spontané vaut mieux que le mouvement réfléchi et soigneusement pesé, parfois c’est le contraire. On trouve l’influence de ce double fait dans des proverbes exprimant des opinions généralement répandues. On aime la spontanéité, on oppose la générosité naturelle à la mesquinerie du calcul, les gens réfléchis paraissent égoïstes et froids, d’autre part on recommande la possession de soi, la prudence, le sang-froid. Tout cela se contredit un peu et généralement on s’y débrouille d’autant moins bien que l’on se fait de singulières illusions sur les mobiles des actes d’autrui et même sur leur nature, sur leur valeur réelle, sur leurs conséquences lointaines aussi.
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En suivant la série de ces faits, on arriverait à des conséquences générales. Peut-être toute action, volontaire ou non, est-elle, en tant que spécialisation, un appauvrissement du moi et du pouvoir personnel, car elle ne se produit qu’en exerçant autour d’elle une série d’inhibitions. Le moi s’appauvrit virtuellement quand il se réalise d’une façon ou d’une autre. Mais c’est à la morale à examiner cette question et à en débattre les conséquences. Il n’y a pas lieu d’y insister dans une étude psychologique de la volonté.
§ 12. — L’éducation de la volonté.
Faire l’éducation de sa volonté, développer son pouvoir personnel ou lui rendre l’influence que la maladie, le chagrin, de mauvaises habitudes lui ont fait perdre c’est évidemment un des buts les plus importants de l’homme. Les remarques qui précèdent indiquent quelques-uns des faits que l’on peut utiliser pour l’atteindre. Il faut les combiner, les choisir aussi, car il en est de dangereux et dont l’efficacité passagère se fait payer bien cher par une fâcheuse dépression. Ce ne sont pas seulement les excitants physiques, comme le vin, dont il faut se méfier. Certains excitants psychologiques ne valent guère mieux.
Faire l’éducation de notre volonté, c’est nous apprendre à disposer de toutes nos facultés, c’est les rendre solidaires les unes des autres et surtout de l’ensemble de notre personnalité en faisant d’elles de véritables « fonctions » variant en harmonie avec les différents états du moi. Inconsciemment ou consciemment, par instinct ou par volonté, chacun entre-
prend plus ou moins cette tâche sur soi-même et chacun aussi l’entreprend plus ou moins sur les autres et tend à former dans une certaine mesure leur personnalité. Il ne saurait en être autrement dans notre vie socialeoù les individus, solidaires les uns des aulres, sont en somme des éléments d’un même ensemble. Mais les résultats sont très différents selon les méthodes employées et surtout selon les esprits qui s’en servent. Chez les uns où des désirs sans cesse changeants ne cessent d’orienter la personnalité en des sens différents, l’unification reste rudimentaire et avorte misérablement. Elle aboutit chez tel autre qui, déjà naturellement unifié, s’applique avec persévérance à soumettre à son pouvoir personnel toutes les énergies de son moi. Les différents caractères des hommes, considérés par rapport à l’unification des phénomènes, les caractéristiques psychologiques qui distinguent les unifiés des équilibrés, les maîtres d’euxmêmes, des impulsifs, les incohérents des émiettés, peuvent à un certain point de vue être considérés comme autant de réponses, de valeur très différente, faites au problème de l’éducation de la volonté, en prenant le mot éducation dans un sens très large1.
i. Je n’ai pas à donner ici des conseils pour arriver à un bon résultat, pour trouver l’intermédiaire efficace ou l’excitation reconstituante. Mais des auteurs contemporains ont écrit sur ces questions des travaux qu’on pourra lire avec plaisir et avec profit. Je rappelle d’abord l’intéressant ouvrage déjà cité, de M. le Dr Lévy, sur l’éducation rationnelle de la volonté et son emploi thérapeutique. Il y insiste sur l’auto-suggestion et l’utilisation indirecte de l’influence de l’idée. Je signalerai aussi le livre de M. Malapf.rt, plus théorique : Les éléments du caractère et leurs lois de combinaison. Paris, Alcan, 1897 (Partie III, chap. n : La création du caractère p^r la volonté). M. Maurice dk
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D’un type à l’autre le domaine de la volonté ne change pas moins que sa forme. Le pouvoir personnel,
Fleury, en exposant avec beaucoup de netteté et do verve le traitement de la paresse, dans son Introduction à J a médecine de l’esprit (Paris, Alcan, 1897), appuie principalement sur les moyens physiques de remédier à la faiblesse de la volonté. On verra dans son livre l'efficacité des frictions au gant de crin, des injections de sérum, du régime alimentaire et de la régularité dans le travail. M. Jules Payot, au contraire, dans l 'Éducation de. la Volonté, étudie surtout les moyens moraux qu’oubliait trop sans doute M. M. de Fleury et à son tour il néglige peut-être avec excès les ressources que peut fournir l’hygiène et la thérapeutique, malgré son chapitre sur l’hygiène corporelle. On trouvera dans son ouvrage une très intéressante étude sur les moyens de développer et de fortifier le pouvoir personnel, de favoriser les sentiments favorables et de les susciter au besoin, d’enrayer au contraire et de supprimer indirectement les sentiments défavorables à l’œuvre de maîtrise de soi. M. Payot ne craint pas d’aller jusqu’à nous proposer le mensonge jxmr combattre la passion. « La passion forte empêche l’éveil de l’esprit critique, mais si le dénigrement volontaire de l’objet de la passion est possible, la passion est en danger de périr... Ce qui est possible lorsqu’on a à opposer à des sophismes des vérités, est possible dans des cas même qui paraissent plus difficiles : lorsqu’il s’agit ou bien d’opposer à dessophismes de véritables mensonges Arolontaires, ou, ce qui est plus fort, lorsqu’il faut opposer à une vérité qui contrarie l’œuvre de maîtrise de soi, un réseau de mensonges utiles » (p. 83). Et voici encore un cas où le triomphe est, à certaine égards, une défaite, car l’unification du moi par le mensonge qu’on se fait à soi-même a toujours quelque chose de précaire et de radicalement insuffisant, mais on se heurte constamment à ces sortes de contradictions.
Ce qu’on peut remarquer encore c’est que la méthode de M. Payot suppose une personnalité déjà bien formée, un pouvoir personne] très développé. On en jugera aisément par le programme de « réflexion méditative » qui nous est proposé et qu’on nous conseille d’appliquer :
« i° Lorsqu’un sentiment favorable passe en la conscience, l’empêcher de la traverser rapidement, fixer sur lui l’attention, l’obliger à aller éveiller les idées et les sentiments qu’il peut éveiller. En d’autres termes, l’obliger à proliférer, à donner tout ce qu’il peut donner ;
des incohérents aux maîtres d’eux-mêmes, ne s’étend pas moins qu’il ne se fortifie. Chez les unifiés il se résout presque en une sorte de systématisation spontanée, quasi-automatique de toutes les fonctions mentales. Nous sommes au point où le pouvoir personnel tend à disparaître par suite d’un excès de perfection. Mais cet état ne pourrait se réaliser dans sa plénitude que si l’être, le milieu social et le milieu cosmique lui-même étaient absolument harmonisés. Alors le
u 20 Lorsqu’un sentiment nous manque, refuse de s’éveiller, examiner avec quelle idée ou quel groupe d’idées il peut avoir quelques liens ; fixer l’attention sur ces idées, les maintenir fortement en la conscience et attendre que parle jeu naturel de l’association le sentiment s’éveille ;
« 3° Lorsqu'un sentiment défavorable à notre œuvre fait irruption en la conscience, refuser de lui accorder l’attention, tâcher de n’y point penser, et en quelque sorte le faire périr d’inanition ;
« 4° Lorsqu’un sentiment défavorable a grandi et s’impose à l’attention sans que nous puissions la lui refuser, faire porter un travail de critique malveillante sur toutes les idées dont ce sentiment dépend et sur l’objet même de ce sentiment;
« 5° Porter sur les circonstances extérieures de la vie un regard pénétrant, allant jusqu’aux moindres détails, de façon à utiliser intelligemment toutes les ressources et à éviter tous les dangers.»
Tout cela est bien vu, ingénieux, juste. Seulementil faut une volonté remarquablement organisée déjà pour appliquer sur soimême ce programme d’éducation. Mais on ne doit pas voir précisément en cela une objection. Il est bien clair qu’un peu de volonté est nécessaire pour agir sur la volonté, et chaque volonté peut appliquer le programme selon ses forces et réaliser peut-être ainsi quelques progrès. Sans doute aussi y aurait-il intérêt à combiner la méthode de M. df. Fleury avec celle de M. Payot, et aussi avec celle de M. Lévy et celle de M. Pierre Janet, dont j’ai parlé tout à l’heure. Mais on ne peut s’empêcher de revenir toujours à ceci: pour apprendre à vouloir, il faut vouloir, disons mieux : pour apprendre à vouloir beaucoup et bien, il faut tout d’abord vouloir un peu et passablement.
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« pouvoir personnel » ne rencontrerait aucun obstacle, rien ne s’opposerait à lui ni dans l’esprit, ni dans l’organisme, ni dans la société, ni dans le monde, parce que rien nulle part ne s’opposerait aux désirs de l’individu en harmonie avec la vie générale de la société et de l’univers et que l’individu lui-même ne pourrait, par définition, rien désirer qui ne fût d’accord avec cette vie. Au reste, l’existence d’un tel état d’harmonie est peut-être contradictoire en soi, et en tout cas elle n’est pas réalisée ni sur le point de l’être. La question du domaine du pouvoir personnel continuera donc à se poser. Nous avons vu comment ce domaine est très variable selon les individus, et par quels procédés il peut s’agrandir sans cesse. Nous pourrions faire une étude aussi longue et qui serait la contrepartie de celle que nous venons de faire sur la façon dont il recule et s’amoindrit. Ce recul n’est pas beaucoup moins naturel que le progrès. De même que le progrès s’effectue généralement de l’enfance à l’âge adulte, de même on peut remarquer un certain déclin de l’âge adulte à la mort. Ce déclin peut parfois, à certains égards, être compensé par de nouveaux progrès et même plus que compensé dans les cas les plus favorables, mais il se manifeste toujours au moins sur quelques points. Il est de règle que ni les membres, ni les souvenirs, ni les idées n’obéissent plus à la volonté à quatre-vingts ans comme ils faisaient à trente-cinq. L’action directe sur le monde extérieur et la société vont souvent aussi en s’affaiblissant.
Mais dans le cours même de la vie, on peut remarquer, en dehors des effets normaux de l’âge, bien des dégradations et des reculs plus ou moins importants
du pouvoir personnel. La vie indépendante des éléments psychiques tend toujours à reparaître sur quelque .point. L’habitude, si utile à la constitution de la volonté, est cependant aussi le grand écueil du pouvoir personnel qui suppose, pour agir elïicacemcnt, une souplesse constante ou une harmonie presque parfaite. Constamment nous laissons se développer en nous des sentiments que nous ne pourrons plus réprimer quand nous le voudrons, nous prenons des habitudes de pensée qui s’imposeront toujours à nous par la suite et vicieront plus ou moins nos idées, nous nous laissons aller à des actes qui se répètent régulièrement et finissent par constituer un besoin « plus fort qué nous ». Toujours l’élément psychique, désir, idée, système de désirs et d’actes, tend à devenir indépendant, à vivre pour lui, s’il n’est encadré, surveillé dans et par un ensemble de tendances bien systématisée toujours actif.