CHAPITRE X
Nous avons étudié la volonté jusqu’ici comme un fait concret et complexe que nous connaissons à la lois par notre sens intime et par l’observation extérieure des autres hommes, sans nous préoccuper du moyen de connaissance. Il nous faut maintenant changer de point de vue et nous préoccuper un peu des conditions ou des éléments organiques de la volonté. Nous les avons toujours supposés et notre étude est restée, dans son ensemble, objective, mais nous devons les considérer en eux-mêmes, pour mieux préciser notre conception générale de la volonté.
Il doit être bien entendu que, lorsque nous parlons d’une volition nous ne prétendons pas du tout désigner parla un fait psychique pur, supposé indépendant ou détaché de toute manifestation physiologique. Il est assez généralement admis aujourd'hui et pour d’assez bonnes raisons que tout phénomène psychologique correspond à un ensemble donné de faits physiologiques. Une goutte de pluie me tombe sur la main, j’éprouve une perception et je l’interprète, je regarde le sol ou le ciel pourvérifier mon interprétation, puis
j’ouvre mon parapluie. De l’excitation produite par la goutte d’eau au mouvement que je lais pour me préserver de la pluie, il y a une suite ininterrompue de phénomènes physiologiques, que, çà et là, des phénomènes de conscience accompagnent. Cette apparition de la conscience paraît se produire quand l’excitation arrive aux centres nerveux, les irrite et les traverse, et exige, autant qu’on peut en juger, un certain nombre de conditions sur lesquelles je n’ai pas à insister.
Le phénomène psychique ne peut donc se séparer que très arbitrairement de l’ensemble de phénomènes physiologiques auxquels il correspond. Il serait plus juste de dire qu’il comprend ces phénomènes, que ces phénomènes en sont des éléments, que la partie de phénomène perçue par la conscience n’est qu'un coté du fait total comme le sont le phénomène tactile, le phénomène visuel, le fait olfactif même et le fait auditif que nous percevrions si nous pouvions avoir la perception tactile des faits cérébraux, les voir, les sentir et les entendre. Nous en restituons par des indications fondées sur l’expérience et l’observation l’apparence visuelle grossière et nous sommes portés à considérer comme des réalités séparées les phénomènes que nous connaissons par des voies différentes. Un des progrès de la science est de nous donner une notion concrète plus exacte des faits, et de nous apprendre à considérer comme des éléments d’un même ensemble les faits perçus par le sens intime cl les faits physiologiques observables par les sens, ou qui pourraient l’être dans certaines conditions. C’est ainsi qu’un progrès très analogue
la volonté au point de \ue physiologique
a permis de synthétiser étroitement la chaleur et le mouvement, le son et les vibrations des corps1.
A quels phénomènes physiologiques correspond la volonté? On la rattache généralement aux réflexes, dont on la considère comme une forme spéciale, la forme la plus compliquée. Les récentes idées adoptées en ces dernières années à la suite des travaux de Golgi et de Ramon y Cajal2, et la théorie du neurone ont un peu compliqué le schéma de ^Faction réflexe, mais en somme, n’ont pas essentiellement modifié les idées qu’on pouvait se faire sur les rapports du réflexe et de la volonté.
C’est surtout la volonté motrice que l’on peut considérer comme une complication d’actions réllexes, mais toute la volonté n’aboutit pas, au moins directement et principalement à des mouvements. Une volition peut déterminer simplement l’apparition d’un ensemble d’idées. Si des mouvements s’y adjoignent, puisqu’il paraît assez vraisemblable que nos états psychiques sont toujours associés à quelques mouvements, ils n’ont pas un rôle prépondérant dans le phénomène. 11 faut donc entendre le réflexe, pour y ramener la volonté, dans un sens très large. Encore resterait- t-il la question de l’automatisme de certains centres considéré comme distinct du réflexe dans son fonctionnement. On peut donner comme exemples des manifestations de cet automatisme les
1. Cette question soulève des difficultés philosophiques que je ne puis ni résoudre, ni même indiquer ici. .le l’ai examinée plus longement dans mon Activité mentale.
2. Quelques unes de leurs conclusions ont été dernièrement combattues.
modifications de la respiration déterminées par des changements, dans la composition chimique du sang, et il peut aussi servir peut-être de type à certaines actions volontaires. De sorte que s’il est légitime de rattacher jusqu’à un certainpoint la volonté aux actions réflexes, de faire ressortir les analogies profondes de ces phénomènes et de mettre en relief les rapports qui les unissent, il convient cependant de faire aussi quelques réserves à ce sujet.
On considère plusieurs systèmes de neurones dans la constitution des divers centres nerveux. Au plus has degré sont les centres de la moelle épinière, qui sont surtout le siège de l’activité réflexe, puis viennent les centres supérieurs situés dans l’encéphale, et qui comprennent les tubercules quadrijumeaux, les couches optiques, les corps striés, etc., et aussi l’écorce grise du cervelet. Les actions réflexes s’y compliquent, leur fonctionnement paraît s’accompagner de quelque conscience et prend, en tous cas, une grande importance dans la vie psychique et surtout dans ses formes automatiques. Au-dessus se trouvent les systèmes de neurones de l’écorce cérébrale. Ici encore nous retrouvons des formes automatiques de la vie psychologique, des réflexes psychiques, des actes intelligents et conscients. Mais ces neurones sont aussi le siège des actes plus élevés encore à certains égards, de la réflexion, de la volonté, des fonctions les plus compliquées de l’esprit.
Faut-il admettre un groupe spécial de neurones,
un centre particulier pour ces dernières fonctions ? C’est l’opinion de M. Grasset1. Cependant il se défend de vouloir par là chercher « le siège anatomique de l’âme », et il reconnaît que sa conception « n’a pas une hase précise en anatomie topographique ». Il affirme simplement qu’ « il y a, dans le psychisme humain, des fonctions supérieures et des fonctions inférieures : à ces fonctions différentes doivent correspondre des neurones divers ou des fonctions diverses des mêmes neurones ». Et ces derniers mots me semblent permettre de supposer que les différences du psychisme supérieur et du psychisme automatique pourraient tenir simplement non pas à des localisations anatomiques distinctes et fixes, mais à un fonctionnement différent des mêmes centres, à des associations plus ou moins compliquées et surtout plus ou moins fréquentes, plus ou moins habituelles, plus ou moins faciles, ce qui concorderait peut-être mieux avec les résultats de l’analyse psychologique — sans qu’il y ait d’ailleurs des raisons suffisantes pour adopter définitivement l’une ou l’autre hypothèse, car toutes deux seraient conciliables avec ces résultats. Quoi qu’il en soit sur ce point, la distinction, au point de vue psychologique, du psychisme automatique conscient et de l’acte volontaire n’en est pas moins très réelle — sans être toujours très nette — et j’ai tâché déjà de montrer les rapports et les oppositions de ces deux formes de l’activité mentale.
i. \oir Grasset, Anatomie clinique des centres nerveux (Paris, J. -B. Baillière, 2B éd., 1902) et Les maladies de l'orientation et de l’équilibre.