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CHAPITRE XI

La physiologie sert fort utilement l’étude de la volonté en nous montrant quelles en sont les conditions, en nous laissant entrevoir au moins de quels phénomènes biologiques elle est la synthèse. Ces phénomènes biologiques eux-mêmes sont des synthèses de phénomènes physico-chimiques, où s’appliquent rigoureusement les lois de la mathématique. Si nous pouvons déjà projeter quelques clartés sur les profondeurs qui s’ouvrent ainsi sous la psychologie, nous ne pouvons guère y descendre bien loin, La physiologie de la volonté est assez bien esquissée déjà, la physico-chimie peut s’entrevoir vaguement, quant à la mécanique des atomes qui vient au-dessous d’elle et la soutient, on en devine confusément l’existence. Il y aurait intérêt à reprendre par l’autre côté la hiérarchie des sciences, et à regarder au-dessus de la psychologie. La volonté qui est une synthèse par rapport au fait biologique est un élément par rapport au fait social. Elle est, avec l’invention, un des points

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de départ des nouveaux groupements des activités humaines, elle ouvre de nouvelles directions, elle transforme peu à peu la société et le monde. Son action s’ajoute à celle de l’invention. J’ai insisté continuellement sur la ressemblance de ces deux faits qui, à certains égards, se confondent, et sont un même événement considéré à divers points de vue, dans des relations différentes avec l’ensemble de l’esprit. Au point de vue social, ils se complètent. L’invention d’une idée quelconque ne serait rien, socialement parlant, sans la volonté de l’exprimer et de la réaliser. Cette seconde volonté — si l’invention en est déjà une première — ce n’est pas toujours l’inventeur qui l’a, c’est un autre homme qui sait appliquer son invention, inventer à son tour en la corrigeant pour la rendre pratique, et enfin la réaliser, l’incarner dans les faits, la faire vivre. Au point de vue social l’inventeur intellectuel n’a parfois qu’une velléité maladroite, c’est l’inventeur pratique qui veut réellement, qui trouve l’intermédiaire ellicace, qui augmente vraiment le pouvoir de l’humanité soit sur l’homme (inventions se rapportant à l’éducation, au gouvernement), soit sur le monde extérieur (inventions industrielles) h La volonté de l’individu est ainsi un élément très important de la vie sociale et de ses transformations.

Mais il me suffit d’indiquer cela, et je m’occuperai à un autre point de vue des phénomènes sociaux.

1 . On trouvera des théories et des considérations fort intéressantes sur le rôle de l’invention dans la vie sociale dans les ouvrages de Tarde.

Pau lh an, 2e édit. 1 (»

Mon but est surtout l’étude psychologique de la volonté, et il me semble que cette étude s’éclairera singulièrement par l’examen rapide de» phénomènes sociaux, qui correspondent au fait psychologique de la volition, qui sont à l’ensemble social ce que la volonté est à l’esprit individuel. La sociologie nous oiïre celte précieuse ressource que les éléments, ici, nous sont bien plus connus que les éléments psychiques et biologiques. Ce sont les hommes, et nous pouvons les observer dans l’exercice de leurs fonctions, bien plus aisément que des cellules nerveuses. Aussi l’examen des faits sociaux est-il excellent, je crois, pour nous faire comprendre, par de profondes analogies, la nature intime des phénomènes psychologiques dont les éléments sont parfois difficiles à discerner. Bien entendu, je me bornerai à peu près à parler des faits qui peuvent servir à la psychologie de la volonté, et à les examiner de ce point de vue.

$2. — L'activité automatique et l'activité volontaire dans la vie de la société.

Dans la société comme dans l’individu nous trouvons la distinction de l’activité réflexe ou automatique et de l’activité volontaire. Si nous considérons une nation passablement unifiée, par exemple la nation française, nous remarquerons tout d’abord que bien des phénomènes sociaux qui se passent en elle ne l’intéressent pas directement tout entière et qu’elle n’intervient pas non plus tout entière, même par scs représentants, dans le cours ordinaire des choses, pour

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les favoriser ou les empêcher. D'innombrables quantités d’achats et de ventes, par exemple, n’intéressent guère que les individus qui les font ou leurs familles, et se règlent généralement entre eux seuls. D’autres intéressent des groupes sociaux plus considérables, par exemple les achats de terrains faits par une société pour établir un chemin de fer, les achats de vin effectués pour une grande société coopérative. Des groupes sociaux plus importants encore ont une existence aussi indépendante, ils vivent et agissent, dans une mesure considérable, sans que l’ensemble de la société, sans que l’état qui la représente ait à s’en mêler activement.

Toutes ces activités individuelles ou sociales, mais appartenant à des groupes sociaux secondaires, peuvent être comparées aux nombreux phénomènes nerveux qui se produisent continuellement dans l’organisme et servent à l’accomplissement, de nos fonctions physiologiques, ou même de nos fonctions psychologiques inférieures. Au-dessus d’elles nous en trouvons d’autres qui se rapprochent des phénomènes de l’automatisme psychologique proprement dit. Ce sont les fonctions administratives, les grands rouages administratifs; le service des postes, par exemple intéresse à peu près la société entière, il est sous la direction de l’Etat, il est fait par ses agents. Toutefois, il ne donne pas très souvent lieu à des actes de volonté nationale proprement dite. Cela 11’arrive que dans certaines conditions générales qui sont les analogues des conditions de la volonté psychologique. On peut en dire autant de toutes les grandes administrations.

Cela ne veut pas dire — il faut prévenir les confusions — cpie les administrations soient forcément vouées à la routine. Assurément la routine y tient une place exagérée, mais enfin des initiatives, des inventions et des voûtions s’y manifestent aussi. Je veux seulement dire ici que ces initiatives et ces voûtions sont individuelles ou bien 11e témoignent que de l’activité d’un groupe social, non d’une société entière. Elles ne sont pas l’expression daine volonté nationale. Si un directeur des octrois introduit une modification heureuse dans son service, ce n’est pas là une initiative sociale proprement dite, émanant de l’ensemble de la société.

Au contraire nous avons un véritable acte de volonté sociale quand la société entière ou ceux qui la représentent (à condition qu’ils soient suivis) prennent une décision et la font exécuter. Une déclaration officielle de guerre est un acte de volonté sociale cpii va changer naturellement la vie de la société entière et ses rapports avec la société voisine. Mais il n’est pas nécessaire pour qu’un fait soit un acte de volonté sociale qu’il intéresse directement d’autres nations que celle qui veut. Comme l’individu peut « vouloir » sans remuer visiblement, par exemple vouloir évoquer un souvenir, ou se corriger d’un défaut, de même une société peut « vouloir », sans inquiéter ses voisins, améliorer ses finances ou préparer un nouveau régime de l’exploitation des chemins de fer. Une loi organisant une caisse de retraites pour les ouvriers n’est pas moins qu’une déclaration de guerre un acte de la volonté nationale. Il en est de même pour tout ce qui est fait

par la société entière ou ses représentants et qui rompt l’automatisme ordinaire, les habitudes établies. La volonté sociale comme la volonté individuelle est essentiellement une innovation.

Remarquons toutefois que la volonté se retrouve à tous les étages des groupes sociaux. Au lieu d’étudier une volonté nationale, nous pourrions étudier, par exemple, la volonté dans une compagnie du gaz ou dans une société coopérative. Et quelques-uns des phénomènes qui nous paraissaient fragmentaires, par rapport à la société en général, seraient considérés ici comme généraux. Telles sont, par exemple, certaines décisions du directeur, des assemblées générales des actionnaires, du conseil d’administration, qui sont bien la volonté de la compagnie ou de la société, comme une loi est une volonté de la nation. Si nous considérons la nation, la compagnie industrielle et la société coopérative ne sont plus que des éléments d’un ensemble qui les dépasse et leur activité n’est qu’une activité partielle et subordonnée. Pour ne pas compliquer inutilement, je m’en tiendrai à l’examen de la volonté générale d’une société, de la volonté nationale (nous verrons les réserves que comporte d’ailleurs ce mot).

§ 3. — Les conditions de la volonté.

Les conditions de la volonté nationale sont les mêmes que celles de la volonté individuelle, je veux dire l’impuissance el le conflit des automatismes, sa fin est aussi la même, elle tend à créer un automatisme supérieur.

Il arrive très souvent que les groupes sociaux secondaires sont impuissants à réaliser une amélioration .qui s’impose. Je ne dis pas que cela ne leur soit essentiel, et qu’il ne puisse en être autrement, mais, en fait, nous voyons constamment, surtout lorsqu’il s’agit de faire une innovation et une innovation importante qu’on fait appel à la volonté nationale. Cet appel est même souvent obligatoire dans notre organisation. 11 est des innovations qu’un particulier, ou même un groupe social secondaire, une société, une commune ne peuvent faire qu’avec ce minimum d’intervention de la volonté générale qui s’appelle l'approbation de l’Etat. Mais il arrive aussi que l’impuissance naturelle n’est pas moindre que l’impuissance légale. Les subventions, les conseils, les encouragements divers de la conscience nationale peuvent aider à naître et à vivre des entreprises utiles à l’ensemble de la nation et qui, sans eux, ne pourraient se produire, ni prospérer. Un grand nombre de lois n’ont d’autre but que de remédier ainsi à des insuffisances de l’automatisme. Quelquefois au reste elles y remédient d’une manière très peu .efficace, et il n’est pas bien rare que le remède soit pire que le mal, mais, pour le moment, ceci importe peu. Et, ici aussi, l’analogie se poursuit entre la psychologie et la sociologie, car la volonté individuelle aussi supplée parfois bien mal à l’insuffisance de l’automatisme et cause des maux plus graves que ceux qu’elle prétend guérir. Si, par exemple, on trouve que le commerce libre du blé ne donne pas à l’agriculteur une rémunération suffisante, un acte de volonté frappera d’un droit les blés étrangers importés pour lui faire concurrence:

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Expédient ruineux peut-être, mais dont il nous suffit ici de voir le sens. Et si les travailleurs ne savent pas ou ne peuvent pas mettre assez d’argent de côté pour assurer le repos de leur vieillesse, un acte de la volonté nationale peut intervenir encore pour compenser ce défaut de l’organisation naturelle et arranger les choses de manière qu’une retraite minima leur soit garantie soit par une épargne imposée, soit par des prélèvements sur ce qui revenait auparavant à d’autres. Il est trop évident que si les choses marchaient régulièrement, si les éléments sociaux accomplissaient spontanément leurs fonctions d’une manière satisfaisante, les lois deviendraient inutiles. Il n’est pas besoin de légiférer pour interdire à un citoyen de se jeter par la fenêtre.

Les conflits des divers éléments sociaux sont encore des conditions fréquentes de voûtions distinctes. Le pouvoir exécutif le plus haut, et les Chambres ont souvent à intervenir par des voies diverses à propos des conflits entre ouvriers et patrons, entre administrateurs et administrés. Ceci d’ailleurs n’est qu’un cas particulier ou un aspect spécial de l’impuissance de l’automatisme. Et nous trouvons des phénomènes variés, d’importance très diverse qui nous font bien voir comment les conflits deviennent une condition de l’acte de volonté national.

Beaucoup de petits conflits ne donnent lieu à rien de semblable. Il suffit pour les résoudre de voûtions sociales très fragmentaires, très « élémentaires ». Un grand nombre de ces conflits s’apaise par entente directe entre deux individus en lutte, beaucoup d’autres sont apaisés par des conseils de parents ou

d’amis, d’autres par l’intervention d’un commissaire de police, d’un juge de paix, d’un sous-préfet. Puis, en remontant la série, les choses se compliquent et le mal va toujours s’aggravant, se répandant, exigeant des interventions sociales de plus en plus élevées, nécessitant, dans l’ordre judiciaire par exemple l’intervention d’un tribunal de première instance, d’une cour d’appel, de la cour de cassation; dans l’ordre administratif, d’un conseil de préfecture et du conseil d’Etat. Souvent la conscience sociale s’émeut à l’occasion de ces conflits, ce qui fait que le conflit s’aggrave et se propage, deux camps opposés se forment dans le public, et pour peu qu’ils se passionnent et que le conflit primitif ne puisse être aisément résolu par le fonctionnement régulier des rouages sociaux, il va falloir que la volonté nationale intervienne. Nous avons vu, en ces dernières années, comment le jugement d’un conseil de guerre, (reconnu depuis pour une erreur judiciaire, mais la signification sociale du fait serait la même s’il avait été justement et régulièrement rendu) et le conflit qui s’en est suivi ont mis successivement en activité tous les rouages de l’ordre judiciaire, provoqué dans le public, dans la presse, dans les Chambres, des discussions passionnées, exercé quelque influence sur les élections législatives, causé la chute de plusieurs cabinets, décidé le vote de plusieurs lois, failli amener des troubles très graves, c’est-àdire intéressé au plus haut point la personnalité sociale et déterminé plusieurs actes de la volonté nationale.

Comme la volonté individuelle encore, la volonté

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