L EMBUSCADE
Colomba avait coutume de dire : « Je suis de taille à pendre mes ennemis et à dépendre mes amis. » Elle mettait autant d'acharnement dans la vengeance que de dévouement dans l'amitié. Pour ceux qui luttaient avec elle sa maison était ouverte jour et nuit et tout ce qui lui appartenait était à eux. Une poire pour l'ami, un coup de poignard pour son ennemi. Cette qualité, qui est celle de la race corse, fut portée i\ un degré élevé par Colomba.
Souvent, elle veillait quand les autres dor-
maient. En compagnie d'un domestique, tous les deux chargés de provisions, elle allait les distribuer par n'importe quel temps et quel danger à ceux de ses partisans qui gardaient le maquis. Elle tenait à les voir souvent, à les encourager, à les stimuler ; elle excitait leur haine même par des mensonges et soutenait leur courage ; elle leur donnait des indications et des ordres au besoin. Ils lui obéissaient aveuglément, sachant par expérience qu'elle ne se trompait presque jamais. Et l'on disait qu'elle valait plus que vingt hommes résolus. Un soir, Colomba devait porter du pain à un bandit à un endroit désigné au-dessus de Fozzano. Son mari, qui la sentait perplexe, lui dit :
— Je t'accompagnerai.
— Non, il nous faut traverser le village, et, si par hasard, malgré la nuit, on nous voyait ensemble, à cette heure-ci, on devinerait où nous allons. Je ne suis pas très rassurée au
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sujet (l'Antono, car je sais que, depuis ce matin, nos ennemis sont dehors, et jo crains qu'il ne soit surpris par eux au rendez-vous que je lui ai fixé.
— Tu ne peux aller toute seule.
— J'irai. Tu sais que je n'ai pas peur. Elle ajouta :
— J'amènerai Martino, le petit de notre domestique; si l'on me rencontre avec lui, on croira que je vais visiter quelqu'un.
Son mari ne put que l'approuver.
Quand la nuit fut tout à fait tombée, Colomba prit sa carabine, son stylet, une besace pleine de pain et de fromage qu'elle mit en bandoulière, appela Martino, qui n'avait que douze ans, et sortit. Dehors, il faisait tellement noir que l'on n'y voyait guère. Mais elle n'ignorait aucune pierre, aucun détour du sentier où elle montait en tenant l'enfant par la main. De temps à autre, elle s'arrêtait et tendait l'oreille ; il fallait l'avoir très exercée pour pouvoir distinguer le
bruit que faisait une bête ou un homme à travers la rumeur du vent dans les broussailles. Soudain un gros chien bondit sur eux en aboyant. L'enfant poussa un cri.
— Tais-toi I lui dit Gobomba.
Et, saisissant la bête à la gorge, elle la poignarda. Ce chien appartenait à ses ennemis. Ils n'étaient donc pas loin !
Elle rassura l'enfant qui se serrait contre elle :
— N'aie pas peur! N'aie pas peur!... Et silence surtout!...
Elle songea à prendre position ; elle s'accroupit entre un roc et un buisson, plaça la petit derrière elle pour le j rotéger de son corps et elle attendit.
En bas, une ou deux lumières, tout au fond du noir, indiquaient la place où se trouvait le village. Le vent gémissait et c'était le seul bruit dans cette nuit sombre où les choses ellesmêmes semblaient épouvantées.
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— N'cntends-tu rien? dit Colomba en se penchant sur le petit.
— Je crois que l'on vient 4 droite.
— En effet...
Les ennemis, ne voyant pas revenir leur chien qui n'aboyait plus, intrigués, s'étaient mis à sa recherche.
Tout ù coup Colomba tira, puis elle cria d'une voix retentissante :
— A moi I A moi ! Accourez ! Nous les tenons ! Un des ennemis dit : < Ah! je suis touché! »
Los autres, reconnaissant la voix de Colomba, et persuadés qu'elle était avec de nombreux partisans, craignirent de tomber dans une embuscade et rebroussèrent chemin.
— Il est temps de rentrer, dit Colomba.
Et tous deux descendirent vers le village où ils arrivèrent sans encombre.
Elle avait laissé, dit-on, son poignard sur le cadavre du chien pour que son partisan sut qu'elle était venue et quel péril elle avait couru.