‹ La vraie ColombaChapitre 6 sur 11 · COLOMBA TUE H · texte numérisé non relu

COLOMBA TUE H

qui est certain, c'est ({uo mon aïeule en était bien capable...

Un couvreur fut tué. Tué par qui? Les uns disent par Colomba.

D'autres affirment que non. Qui croire?

Ce couvreur était sur le toit d'une maison pour laquelle la Morgana n'éprouvait aucun sentiment d'amitié. On était en été. Quand il pleuvait, cette maison, dont la toiture était une écumoire, se trouvait inondée. Cela gênait beaucoup les gens qui l'habitaient, mais cela plaisait à Colomba. Aussi vit-elle d'un mauvais œil ce couvreur réparateur qu'elle soupçonnait aussi d'être quelque peu l'espion de ses ennemis. Le haut d'une maison est un excellent observatoire pour surveiller les allées et venues.

L'ouvrier chantait et sifllait en travaillant pendant que le village dans le soleil semblait

dormir profondément. D'en bas quelqu'un lui cria :

— Si tu tiens à la vie, abandonne pour toujours cet ouvrage.

Mais le couvreur fit la sourde oreille et chanta de plus belle.

Comme il lançait une note plus sonore que les autres, une balle l'atteignit à la tête, et le pauvre homme, qui se trouvait au bord d'un trou, chancela et tomba dans le grenier.

Les traditions, en Corse, tiennent lieu d'archives. Elles se transm^ettent fidèlement au cours des veillées. Le jeune homme écoute l'aïeul qui fut un acteur des scènes qu'il raconte. Plus tard, il les rapporte à ses enfants. Ainsi de foyer en foyer, de génération en génération.

La tradition est presque toujours plus véri-

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tli({iic qu'un écrit. On sait que certains chroniqueurs ont déformé à plaisir la vérité.

La justice était muette. Coite, elle mettait rarement le nez dans les affaires de vendetta. Quand elle s'en mêlait, elle était tellement en proie aux intrigues, aux influences et aux violences aussi, qu'elle s'empressait d'abandonner la partie.

La tradition veut que Colomba, revenant un soir de sa vigne, se soit trouvée brusquement en présence de Michel Durazzo. Elle lit un bond en arrière. Mais il la tenait au bout de »on pistolet.

— Tue ! lui dit-elle, en s'avançant la poitrine tendue.

— Non, je ne tue pas une femme, môme lorsqu'elle est aussi terrible que toi! Passe...

Elle passa, les yeux furieux, contenant sa colèrxî. Mais Durazzo, méfiant, marchait lentement, à reculons, le pistolet i\la main, jusqu'il ce qu'elle se fut perdue dans la nuit.

L'on pouvait tuer presque impunément à cette époque-là.

Les bandits, de plus en plus nombreux, n'avaient plus de mesure dans leur arrogance et leur audace. Les gendarmes et la magistrature étaient terrorisés.

M. Sigaudy, avocat général à la Cour d'appel de Bastia, était allé dans la Balagne pour une affaire criminelle. Au retour, il crut prudent de prendre la route du littoral, en voiture particulière. La diligence, qui suivait le chemin de l'intérieur, portait le maréchal des logis Giusti. Comme elle s'était arrêtée au relai de Ponte alla Leccia, quelqu'un s'approcha du conducteur et lui dit :

— La justice est-elle avec vous?

— Oui.

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Et le conducteur indiqua du doigt le coupé.

L'homme s'éloigna rapidement.

Un instant après, la diligence gravissait lentement une montée. Soudain, l'on entendit deux coups de fusil dont l'un atteignit le maréchal des logis.

Un accusé contumax assassina M. Subiui, procureur du roi à Sartène, un jour qu'il rentrait chez lui.

M. Colonna, juge d'instruction ii Ajaccio, s'élait rendu à Bastelica, où l'on avait commis un crime. Il fut tué à son retour, sur la route.

Santa Lucia, un des héros de la vendetta corse, creva à coups de poignard les yeux d'un faux témoin, en tua un autre devant sa femme et ses enfants, et il exécuta le troisième, médecin réfugié à Ajaccio, un dimanche qu'il sortait de l'église.

Mérimée n'a certainement pas ignoré Quastana, qui est, quelque peu, le handit Gastriconi dit le Curé de Colomba, Comme Castriconi,

qui lisait Horace dans le texte, Quastana avait des lettres.

Ce Quastana était élève au grand séminaire d'Ajaccio, quand son père fut tué. Il abandonna sur le champ ses études, vendit deux vaches pour acheter un fusil, un pistolet, un poignard, de la poudre et des balles. Puis il gagna le maquis, d'où il fît une guerre acharnée à ses ennemis. Ce fut une extermination. Il en tua vingt-huit. Mais il ne rançonnait personne.

On raconte qu'une fois, un bandit nommé Gallochio, peu scrupuleux, avec lequel il vivait en compagnie de trois autres, s'avisa .d'écrire une lettre au maire d'un village pour lui demander 3.000 francs avec menaces à l'appui. Le maire s'empressa d'apporter une partie de la somme exigée à l'heure dite et au lieu indiqué. Quastana, qui n'était pas au courant, eut un haut-le-cœur, mais se tut.

Le lendemain, comme Gallochio se penchait pour boire à une source, il le tua d'un coup de

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pistolet ù la nuque. Puis il fit appeler le maire et lui dit :

— Voici votre argent.

Ensuite, il le mena devant le cadavre du rançonncur.

— C'est ainsi que finissent les voleurs, chez nous! Veuillez avertir la gendarmerie, qui s'attribuera l'honneur d'avoirdétruit ce vaurien.

Dans Colombay Castriconi dit le Curé tua comme un chien un usurier de Bastia qui rançonnait en son nom.

De tels faits étaient fréquents. J'ai cité les plus saillants. On vivait dans le mépris de la mort et de la justice. On considérait celle-ci comme corrompue, faible devant l'intrigue et la sportule. Et l'on préférait se faire justice soi-même.

Pour tous les acteurs de la tragédie du maquis, Colomba était une sorte de déesse. L'homme le plus courageux trouvait en elle un émule, et sa beauté attirait comme une fleur dans une fente de granit. Pour arriver à ses fins, pas d'obstacle qu'elle ne renversât par n'importe quels moyens. Toutes ses facultés étaient uniquement tendues vers sa vendetta, à laquelle elle sacrifiait tout.

Elle avait affaire à des ennemis puissants. Michel Durazzo les guidait. C'était un gentilhomme franc, loyal et très brave, qui dédaignait d'espionner ses adversaires. Il avait interdit aux siens de se poster pour surprendre l'ennemci, selon la coutume au maquis. 11 ne se battait qu'à visage découvert. C'est lui, dit-on, qui donna à Colomba ce surnom de Morgana, l'Infernale! Et il disait que la vendetta était le partage des hommes et non celui des femmes.

Il avait trois fils, Jean-Boptiste, Jean-Paul,

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Ignace, créés à son image, beaux, redoutables, frappés à l'antique.

Antoine Durazzo jeune, qui porte un masque napoléonien, m'a montré les deux carabines qui ont joué un rôle important dans la vendetta de Fozzano ; elles portent des noms de mélodrame italien : Maestrono et Pedemonte. Mais, rouillées dans un coin, vestiges mélancoliques d'un passé oublié, ce ne sont plus que des débris inoft'ensifs.

Aujourd'hui, les Durazzo, qui parlent de toutes ces choses sanglantes en souriant, élèvent de beaux chevaux et cultivent des oliviers magnifiques. Leurs maisons, qu'ils ont modernisées, sont ouvertes au soleil ; et, à l'ombre des pampres qui ornent leurs balcons, le Champagne mousse dans les coupes.

En des cadres surannés, leurs aïeux gardent cette physionomie altière et sombre qui venait de leur vendetta. Verano Durazzo, seigneur prodigue et chevalerestiue, joueur acharné.

ayant perdu, une fois, à Ajaccio, 20.000 francs (ce qui pour l'époque et le pays était une grosse somme), alla se coucher, vêtu, avec ses éperons d'or, dans le lit d'une maîtresse.

Les Durazzo et les Paoli, unis dans la môme vendetta, ne formaient qu'une famille. Ils veillaient les uns sur les autres comme sur leur propre personne. Colomba avait essayé de les diviser, ayant mis tout en œuvre pour arriver à ses fins, aussi bien une séduction feinte que les promesses les plus flatteuses; mais rien n'avait pu ébranler l'amitié loyale des deux familles.

C'est à ce sujet que les deux frères Paoli, surtout François, avaient tenu publiquement mv Colomba des propos sanglants nu'ou luj

rapporta. Elle aurait préféré recevoir un coup de poignard. Nuit et jour elle y pensait; ne pouvant oublier; et, parfois, elle hurlait de rage comme un chien à la mort. La haine était pour elle comme l'air est à la vie. Elle les faisait guetter par les siens, mais en vain. Ils étaient prudents, résolus, d'une adresse peu commune aux armes. Ils sortaient rarement; et quand ils allaient à la campagne, nul ne le savait, pas même leurs plus proches.

Il y avait une compagnie de voltigeurs à Fozzano.

Les voltigeurs furent en premier lieu recrutés en Provence; mais les Provençaux, inexpérimentés, imprudents, se faisaient tuer sans résultat.

On avait alors songé aux Corses et surtout aux anciens bandits. Ce recrutement rencontra d'abord des difficultés inouïes. Le Corse d'alors détestait la livrée du gendarme. Il aimait l'indépendance, l'air libre. La police n'était pas

son fait. Il n'admettait qa une disc^ipline, celle de la guerre. Il l'avait faite, la guerre, depuis des siècles, sans répit, en combattant contre des ennemis innombrables et puissants. A Pontcnovo, la dernière bataille des Corses dans leur île, sans quelcjucs défections, les trente mille soldats du comte de Vaux auraient été taillés en pièces par les l.;JOO bergers de Paoli qui avaient déji\ gagné la victoire de Borgo sur les troupes régulières du mar([uis de Cliauvelin. Soldat oui, mais persécuteur de ceux qui voulaient s'alîrancbir de l'injustice liumaine, jamais !

On usa d'un stratagème. On dit à ceux qui, ayant une vendetta sur les bras, étaient terrorisés par leurs ennemis tenant le maquis au point de ne pouvoir mettre le petit doigt dehors : « Faites-vous voltigeurs ; ainsi, vous pourrez capturer vos adversaires ou les exterminer, i Nombreux étaient les Corses dans ce cas. Que ri'eussent-ils entrepris pour assouvir leur ven-»

geance! Ils vivaient terrés, et voici qQ^on leur offrait, non seulement de vivre au grand air, mais les moyens de donner la chasse à leurs ennemis. Aussi s'enrôlèrent-ils en masse.

Parmi les voltigeurs de Fozzano, il y avait un bellâtre. Que le gendarme soit de garde à rOpéra ou au maquis sa fatuité est toujours en éveil. Notre voltigeur, qui s'était épris de Colomba, la plus belle du pays, paradait devant elle toutes les fois qu'il en avait Toccasion. Elle finit par s'en apercevoir. Son premier mouvement fut de le corriger. Puis elle réfléchit; et une idée lui vint, une idée qu'elle médita, approfondit et qu'elle résolut à la fin de mettre à exécution.

Un jour que le voltigeur passait devant sa maison, revenant dans le sentier d'une course à travers maquis, elle se montra à la

fenôtre et répondit ;\ son sahit par un sourire.

Une autre fois, elle laissa tomber n»'*gligemment une (leur qu'il s'empressa de ramasser.

L'amoureux s'enflammait de plus en plus, persuadé que cette femme, si belle et si redoutable, avait une inclination pour sa personne. Pour l'avoir il était décidé à tout, môme à démissionner. Il brûlait de le lui faire savoir.

Un matin, la croyant seule chez elle, il frappe, il entre; mais son mari est là. Colomba dit pour le tirer d'embarras :

— Vous venez pour perquisitionner... Faites à votre aise... Il n'y a personne de suspect dans notre maison.

Le voltigeur, troublé, répond qu'il la croit sur parole et se retire. Elle l'accompagne jusqu'à la porte pour lui glisser à voix basse :

— Soyez prudent... mon mari est très jaloux...

Ah! si le bon gendarme avait pu entendre lo ricanement féroce de la signora Colomba peu-

dant qu'il s'éloignait, dehors, tout guilleret!

Deux mois s'écoulèrent. Le voltigeur se contentait d'un sourire, d'un mot en passant, d'une futilité. Pour avoir l'occasion de la voir, le visage contre la vitre, il se rendait fréquemment à l'église qui se trouvait non loin de la maison de Colomba. Il la saluait et elle lui faisait ironiquement des petits signes qu'il interprétait ardemment, le pauvre homme.

Il se contentait de peu, mais il avait le feu dans le sang ; et il faisait les plus folles combinaisons pour arriver jusqu'à elle.

Quand elle jugea le moment venu, Colomba fit dire au voltigeur par sa domestique, qui était dans le secret, qu'elle l'attendait chez elle, tel jour à telle heure, et qu'il eût à prendre des précautions»

Il fut exact. Mais il trouva une Colomba affligée. Ses beaux yeux étaient tristes. Ses mouvements fiers, puissants, rythmés, étaient maintenant accablés. Ses lèvres, qui laissaient voir d'habitude des dents très blanches, restaient fermées, sans sourire, sans ce sourire qu'il gardait en lui comme un gage d'amour. Il y avait comme un frémissement dans ses cheveux noirs, une détresse imprimée sur son visage d'ordinaire plein de feu.

— Qu'avez-vous?luidemanda-t-il... Souffrezvous?

— Rien... peu de chose...

Il insista.

— Rien... je vous affirme...

Il ne la crut pas. Il lui sembla môme voir des larmes dans ses yeux. Il s'exalta :

— Confiez-moi votre chagrin... Vous savez bien que ma vie vous appartient et que pour vous faire plaisir je me damnerais...

Elle eut un sourire, aigu comme la pointe

d'un stylet, et qu'il prit pour une expression de tristesse plus accentuée.

— Regardez-moi, je suis fort... Mon bras est sûr... Je suis prêt à servir les intérêts de votre vendetta... Vos haines sont les miennes... Parlez, mais parlez donc!...

Alors, elle dit brusquement, comme si elle faisait un aveu pénible :

— Je suis entourée de lâches !

— Expliquez-vous ! fit-il, étonné.

Elle parut se décider à contre-cœur :

— Connaissez-vous François Paoli?

— Si je le connais ! je lui achète du vin.

— Eh bien ! il m'a injuriée cruellement. Cette injure m'est intolérable. Mon mari ne m'a pas encore vengée. . . Ah ! qui me vengera I . . .

— Moi! s'écria-t-il.

— Vous?... Un voltigeur?

— Oui, moi!

Elle se rapprocha de lui.

— Je ne. veux pas vous compromettre...

LE VOLTIGEUR AMOUfŒDX DE COLOMBA iOi

Il était rouge, lïimc et la figure enflammées.

— Et moi, je le veux! Je tuerai ce François Paoli comme une mouche par amour pour vous.

— Mais comment?

Il voulait rafîronter, le provoquer.

— Non, de cette façon vous vous feriez peutêtre tuer le premier. PVançois Paoli est toujours sur ses gardes, même quand un ami l'approche. Il lira dans votre regard vos intentions avant que vous fassiez le coup. Et il est prompt comme l'éclair!

Il protesta :

— Je serai plus prompt que lui!

Elle réfléchit.

— Vous lui achetez du vin, n'est-ce pas?

— Presque tous les jours.

Elle réfléchit encore en regardant, cette fois, le voltigeur, fasciné, avec des yeux ardents. Puis elle lui dit :

— Un soir qu'il sera seul, après le crépus-

cule, allez lui demander du vin... Il descendra à la cave, suivez-le... Là, il se penchera, en vous tournant le dos, pour remplir votre bouteille... Alors, frappe-le d'un coup de poignard à la nuque, frappe fort!... Enfonce, enfonce bien!...

Elle le tutoyait, haletante, en dessinant avec violence le geste du crime :

— Tu regorgeras!...

Et elle répétait : tu Tégorgeras!...

— Oui, je regorgerai !

— Allez-vous-en... Mon mari va rentrer...

Ecoutez encore, nul ne soupçonnera un voltigeur d'avoir commis ce crime.

— Et après?

Mais Colomba se tut.

La nuit vient de tomber, une nuit silencieuse et noire. Le voltigeur est là, non loin de la

maison des Paoli qu'il surveille. Une petite fenêtre luit dans les ténèbres.

La porte s'ouvre, un homme sort : dans la lueur il reconnaît le frère de François Paoli. Ce dernier est seul maintenant.

Le voltigeur monte l'escalier, heurte à la porte, tire le loquet. Il a une bouteille vide à la main. François Paoli, qui est assis au coin du feu, se retourne dans un mouvement brusque de défense.

— Ah î c'est vous !

— Je m'excuse de vous déranger si tard; mais je viens de rentrer et je n'ai pas encore mangé. J'ai besoin d'un litre de vin.

François Paoli, qui porte un stylet passé à sa cartouchière et un pistolet au côté dans une poche de cuir, prend la clef de la cave suspendue à un clou, une petite lampe, et, suivi du voltigeur, il descend l'escalier, dehors. La clef dans la serrure grince, la porte tourne et gémit sur ses gonds rouilles. Cela fait bien du

bruit. Paoli alors allume la lampe ; la flamme vacille dans un souffle d'air...

Il va droit à un tonneau. Le voltigeur le suit de près ; dans sa poche son poignard est nu... Il a hâte d'en finir... Mais un pas retentit, pressé. On entre... c'est le frère de François! Le gendarme étouffe un juron, prend sa bouteille pleine et s'en va ; mais il entend ceci : « Ce voltigeur avait une figure bien sombre ! >

Colomba l'attend, là, au fond de la nuit.

— Eh bien? demanda-t-elle.

— Son frère est arrivé au moment ou j'allais le frapper.

Il lui raconte la scène et lui rapporte les paroles entendues.

— Bélitre ! dit-elle sur un ton dur et méprisant, il fallait les tuer tous les deux !... Maintenant, ils vous soupçonnent... Que je ne vous voie plus !...

Et elle s'en alla, laissant le pauvre voltigeur comme un cavalier désarçonné.

De tout temps la politique, en Corse, fut ardente et farouche.

Le clan domine surtout. Deux partis sont en présence, même dans le plus petit hameau. Je connais un villasre qui n'a que douze électeurs ; ils sont six contre six. C'est presque toujours l'ancienneté qui décide, quand ce n'est pas le fusil.

Le sceau de la mairie est plus conToité qu'an sceptre, et sa possession provoque, dans certaines localités, plus de drames que n'importe

quelle couronne disputée à travers les siècles. Témoin ce maire qui, révoqué pour fraudes électorales, garda le sceau dans sa poche, le jour, et sous son oreiller, la nuit, pendant des mois, malgré les plus énergiques interventions de l'autorité, et ne le rendit que quand il le jugea à propos.

Le Corse déteste le voleur ; mais voler en matière électorale n'est pas un vol pour lui. C'est de bonne guerre. Il s'en fait même gloire. Un vieux maire, républicain naturellement, très retors, avait toujours son urne pleine de trucs dont il se servait sans scrupules. Le vaudeville avec lui se mêlait parfois au drame. Jamais il n'avait la majorité ; mais, toutes les fois, il sortait vainqueur de la lutte. Il ne se gênait nullement pour faire voter les morts, les absents, les bandits. Il n'hésitait pas à transformer la mairie en forteresse pour empêcher ses adversaires politiques d'y entrer, le jour du vote. Comme cela il était tout à son aise pour

faire sou élection. On avait beau réclamer, jamais ce bon maire républicain n'était châtié. Le préfet le recevait à bras ouverts. La préfecture, quand il allait à Ajaccio, était à sa disposition. Le député, je crois bien que c'était Emmanuel Arène, dont il avait commencé la fortune politique, l'embrassait publiquement. Il jouissait d'un grand renom, bien plus que s'il eût publié des chefs-d'œuvre. Tous l'estimaient et recherchaient son amitié. Un jour, on lui demanda : 2+2 combien font-ils? — Cela dépend, répondit-il; pour mes adversaires ils font toujours 3 et même moins ; pour mes amis et moi ils font 5 et plus.

Souvent, avant le dépouillement, une bousculade se produit autour de la table du vote ; et, soudain, l'urne disparaît.

Que de doubles bulletins ont déterminé la victoire du parti le plus faible I

On prépare les élections municipales, bien des mois avant. Que d'intrigues, de courses

nocturnes à la recherche des électeurs ! Que d'offres, de menaces ! C'est roccupation principale, dévorante ; et, pour elle, en général, toutes choses sont négligées, même les intérêts les plus sérieux.

Comme dans la vendetta le fusil joue un rôle dans la politique locale, quand la lutte est trop ardente. On s'entretue autour de l'urne. Parfois, les deux partis se livrent une vraie bataille rangée. Un jour d'élection, à la suite d'une rixe sanglante, une partie de la population du village de Campitello gagna le maquis.

Les femmes sont aussi acharnées que les hommes. Elles emploient l'astuce, la souplesse ; et, souvent, elles enveniment les querelles.

Il va sans dire que le chef de clan est un personnage. Combien se sont ruinés au jeu politique î

Les partisans considèrent la maison de leur chef comme la leur» C'est le moulin ouvert.

Ils y prennent tout ce dont ils ont besoin, négligeant ensuite de rendre l'objet prêté.

Un maire achetait une selle de cheval presque tous les ans. Ses betes étaient à tout le monde. Il avait une voiture. Tous s'en servaient. Le jour où il en avait besoin, si un partisan la lui demandait, il la lui cédait, et il voyageait à cheval et même à pied. Ainsi pour toutes choses.

Mais il faut reconnaître aussi, qu'une fois le chef sur la paille, il n'en garde pas moins ses partisans qui, fidèlement, continuent à servir sa politique, la leur, comme au temps de son bien-être. Et c'est lui, maintenant, qui leur emprunte l'objet nécessaire, en constatant, non sans mélancolie, qu'il fut sien.

Colomba aimait la politique autant que la vendetta. En Corse, en général, l'une ne va pas

sans l'autre ; et la vendetta y est fille souvent de la politique.

A Fozzano elle était particulièrement dangereuse. Les deux quartiers se disputaient le sceau. Il passait de l'un à l'autre. Le quartier victorieux dressait des mâts et ce n'étaient que salves et vivats. L'élu ouvrait sa cave. Quelque poète local composait une chanson de circonstance. Et cela bien entendu ne se terminait pas sans coups. Colomba prenait une part très active à ces luttes politiques. Elle y apportait les mêmes qualités que dans la vengeance. Elle aurait voulu que son mari fût constamment maire. Avoir la mairie chez elle, c'était un honneur et sa vanité était satisfaite. Et puis, il y avait des faveurs pour les siens et toutes sortes de tracasseries pour les autres. Les adversaires payaient les impôts, les partisans rien !

Le maire, appelé à donner des renseignements, les fournissait bons pour ses amis et

COMMENT COLOMBA DÉLIVRA UN CANblT IM

mauvais pour ses ennemis, .sans souci de la vérité.

Cette fois, le maire était le mari de Colomba, et il ne Tétait pas devenu sans peine. On lui avait envoyé le sceau et les archives dans un cercueil. Et sa femme avait éclairé ses trois ' niches pendant trois nuits.

Un jour, clic vit entrer un bandit de ses amis encadré de deux voltigeurs. Ceux-ci venaient pour une formalité..

— Monsieur le maire?

Le maire était absent.

— Mais attcndcz-le, il ne va pas tarder à rentrer, leur dit Colomba.

Puis, se plantant devant le bandit :

— Te voilà enfin pris, brigand de grand chemin ! Mes félicitations, messieurs. Pour une i)onne prise, c'en est une I II n'est pire vilenie <[u'il n'ait commise contre les honnêtes gens. Que ne méritez-vous pas d'avoir débarrassé le maquis d'un tel malandrin I

Le bandit avait des menottes de corde aux mains croisées au dos. Étonné d'abord devant l'attitude de Colomba, il avait saisi un signe d'intelligence et il se tenait, attentif, prêt à tout événement.

— Asseyez-vous, messieurs. Vous devez être bien fatigués et vous devez avoir bien soif.

Elle appela sa domestique :

— Apporte-nous du vin vieux et des canestrône (1).

Les bons voltigeurs se confondirent en remerciements. Le bandit, assis entre eux, semblait accablé et roulait en dessous des yeux farouches.

Colomba fit signe h la petite fille de sa domestique, âgée de iiuit ans, et lui parla à voix basse. Puis elle alla vers la porte pour voir si son mari venait, et elle la laissa ouverte.

(4) Biscuits du pays.

Elle revint vers la table où les voltigeurs faisaient honneur au vin et elle se mit à leur parler. Occupés à boire, à regarder et à écouter la belle Colomba, ils ne virent pas la petite, pieds nus, un rasoir à la main, se glisser derrière la chaise du bandit dont elle coupa les menottes.

Celui-ci, ayant les mains libres, courut vers la porte et s'enfuit. Les gendarmes se levèrent précipitamment, mais, dehors, leur captif avait disparu.

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